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Adrien Vély : Quand le loup chanta...

vendredi 18 décembre 2020, par Denis Blaizot

Cette nouvelle est parue le 18 février 1920 1920 dans l’Excelsior.

Vous pouvez la retrouver sur Gallica.

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Mon petit ami Jacques, âgé de six ans, est à la fois le plus charmant et le plus insupportable des enfants. Le plus charmant, parce qu’il est beau, doux, bien élevé, affectueux, intelligent, Le plus insupportable, parce que, en raison de son intelligence même, il ne cesse, quand on se trouve avec lui, de vous presser de questions sur toute chose. Le spectacle de la nature éveille sa curiosité, et il montre une impatience extrême à se faire expliquer les phénomènes qu’il ne comprend pas.

Je me trouvais, dernièrement, en villégiature dans la maison de campagne de ses parents. La journée avait été belle et chaude. Comme de soleil déclinait, je mis un chapeau pour aller faire un tour.

— Où vas-tu ? me demanda mon ami Jacques.

— Me promener.

— Je vais avec toi.

— Si tu veux.

Nous voilà donc tous les deux sur la route. Jacques me donnait la main et trottinait à mon côté, tout en babillant. Il me demanda :

— Est-ce que nous allons voir un loup ?

— Non... Les loups ne quittent pas les forêts.

— Pourquoi ?

— Parce qu’ils s’y cachent... Ils ont encore plus peur des petits enfants que les petits enfants n’ont peur d’eux... D’ailleurs, ils ne sortent de leurs trous que pendant la nuit.

— Pourquoi ?

— Pour aller chercher leur nourriture, en courant le moins de risques de se faire surprendre...

— De quoi se nourrissent-ils ?...

— D’animaux...

— D’agneaux ?...

— Quand ils en trouvent...

À ce moment, nous passions devant une ferme. La basse-cour picorait sur le chemin. Jacques me demanda :

— Est-ce que les loups mangent aussi les poules ?

— Ça leur arrive, quand ils ne trouvent pas autre chose...

Le soleil se rapprochait de l’horizon. Ses rayons s’étaient assez atténués pour qu’il fût possible de le regarder en face. Il avait alors l’apparence d’un gros disque rougeâtre. Jacques me dit :

— Le soleil va se coucher.

— Il ne tardera plus guère, répondis-je.

— Où ira-t-il ?

La question était embarrassante. Je crus m’en tirer en expliquant :

— Il ira très loin...

— Mais il reviendra demain matin ?

— Naturellement.

— Comment ça ?...

— Est-ce que je sais, moi ?...

— Tu dois savoir, puisque tu es grand... Le soleil se couche, bon... Il va très loin, bon... Mais, demain matin, il faudra qu’il se lève... Qui est-ce qui le réveillera, pour qu’il ne reste pas couché ?...

La question était encore plus embarrassante. Je ne pouvais vraiment songer à exposer à mon ami Jacques les hypothèses de Galilée, les découvertes de Newton et les lois de la gravitation universelle. À ce moment, le coq de la basse-cour lança son dernier cocorico de la journée. Je respirai : il me fournissait mon explication.

— C’est le coq, dis-je, qui réveille chaque matin le soleil en chantant.


Tiens, c’est vrai... Tu as raison... Et, alors, s’il ne chante pas pendant la nuit, c’est pour ne pas le réveiller ?

— Comme tu le dis.

Je rougissais un peu d’introduire tant d’idées fausses dans la cervelle de mon petit ami. Mais ne valait-il pas mieux lui suggérer des idées que son intelligence pût admettre, plutôt que de lui énoncer des vérités qui resteraient incompréhensibles pour lui ? Plus tard une discrimination raisonnée se ferait peu à peu dans ses notions acquises, et il choisirait, en toute connaissance de cause, entre les vérités et les erreurs :

Comme l’heure s’avançait, nous ne tardâmes point à revenir sur nos pas. Mon ami Jacques ne soufflait plus mot. Il paraissait plongé dans de profondes réflexions. Sans doute, s’efforçait-il de réviser et de classer toutes les nouveautés que je venais de lui apprendre. Pendant le dîner, il resta absorbé et n’ouvrit pas la bouche. D’ailleurs, à peine le dessert avalé, il tomba de sommeil et alla se coucher.

Le lendemain matin, comme je descendais au jardin, j’y trouvai mon ami Jacques. Il me dit :

— Je t’attendais. J’ai à te parler.

— Est-ce que tu vas encore me poser des questions ?

— Non... je veux te raconter un très beau rêve que j’ai fait cette nuit... Est-ce que tu as rêvé, toi ?...

— Ma foi non, autant qu’il m’en souvienne...

— Eh bien ! moi, j’ai rêvé... C’était épatant...

— Tant que ça ?

— Tu vas voir... J’ai rêvé que le soleil était couché, et qu’il faisait noir partout... Alors, le loup sortait tout doucement du bois, et il se dirigeait vers la ferme sur la pointe des pattes... Personne ne pouvait l’entendre marcher... Il sautait par-dessus la barrière, il entrait dans le poulailler, il tuait toutes les poules, et il les mangeait...

— En effet, voilà un beau rêve...

— Oh ! ce n’est pas tout... Le coq, alors, se battait contre le loup... Mais le loup le tuait aussi et le mangeait...

— C’est merveilleux !

— N’est-ce pas ?... Seulement, moi, j’étais très ennuyé...

— Pourquoi ?...

— Parce que je me disais que le coq, étant tué et mangé, ne pourrait plus chanter pour réveiller le soleil, et qu’alors il ne ferait pas jour...

— Je parie que le soleil s’est réveillé tout de même, et qu’il s’est levé...

— Oui... mais sais-tu pourquoi ?...

— Mais... parce que...

— Parce que le loup a eu des remords de ce qu’il avait fait, par rapport à la lumière... Alors il a chanté « cocorico ! » Et le soleil s’est réveillé !...

— Il a eu là une très bonne idée... Sans ça...

— Sans ça....

Mon ami Jacques me regarda avec indulgence :

— Sans ça, mon rêve aurait été moins joli... Mais je crois bien que le soleil se serait réveillé tout de même...

Vous pensez bien que je n’essayai pas de le détromper.

Adrien Vély