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Francis de Miomandre : Le timbre fatal

mercredi 16 décembre 2020, par Denis Blaizot

Ce conte est paru le 31 mai 1920 1920 . Vous pouvez la retrouver sur Gallica dans son jus ou la lire ci-dessous.
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Pendant de longues années, M. Céleste Droguet ne s’était pas même douté qu’il y eût, en dehors des fortifications, cette chose immense et vague qui s’appelle la nature et où s’alimente, par mille canaux innombrables, la vie des citadins. Pour lui, le monde était divisé en deux : son quartier, c’est-à-dire l’ensemble de pâtés de maisons où il avait son bureau, son appartement, ses fournisseurs, son café et ses amis ; et la campagne, c’est-à-dire une série de banlieues pas très lointaines où l’on va le dimanche, quand il fait beau, manger des œufs durs en compagnie de quelques camarades — sur une herbe qui n’a jamais le temps de repousser, la pauvre ! entre deux pique-niques. La guerre puis la suite de désastres qui en avaient été la conséquence lui avaient appris une foule de choses étonnantes, entre autres cette incapacité bizarre où était Paris de se suffire à soi-même... Eh quoi ! les boutiques ne produisaient plus spontanément, automatiquement, ce qu’elles annonçaient sur leurs enseignes ! Pénible constatation ! Absurde bouleversement de toutes les notions d’un cerveau équilibré ! Les crémiers prétendaient à tout bout de champ que le lait n’était pas arrivé ce matin... Les boulangers fabriquaient du pain avec des choses noirâtres et spongieuses qui n’ont de nom dans aucune langue, sinon dans les langues pâteuses... Les bouchers manquaient souvent d’escalopes, les marchands de vins parlaient de récoltes déficitaires... Ah ! il était joli l’univers de 1920 1920 ... Le pauvre Droguet, désorienté, ahuri, ne savait vraiment plus que faire, ni que penser. Son quartier, son cher quartier, n’était plus cette citadelle imprenable où il avait pu, quarante ans, soutenir le siège de la vie ; c’était une sorte de ville ouverte... et vide, un désert de tristesse et de restrictions...

Pour se consoler, notre héros avait accoutumé de se réfugier, après le déjeuner, dans un « Biard » de sa connaissance, or il attendait, devant son café de vingt centimes, qu’il fût l’heure de réintégrer le bureau. Il s’accordait là une cigarette et soixante-dix minutes de rêverie. Hélas ! rêveries souvent amères, car s’il est bon de se reposer un peu sans rien faire, combien triste par contre est-il de songer au passé ! Époque divine de la paix charmante, où la tasse de café coûtait deux sous, avec de la crème à volonté, et du sucre à indiscrétion... Époque sublime, où le percolateur, au lieu de faire tant de bruit pour cracher ce mauvais café saumâtre, susurrait pour ainsi dire un moka délicieux, meilleur que celui des millionnaires. Il n’était pas jusqu’au caractère de Mme Heurtenoix, la patronne, qui n’eût changé, lui aussi. Sous prétexte que son mari, trop beau garçon, s’était fait enlever par une infirmière du monde, une femme sans aucune vergogne, Mme. Heurtenoix déclarait à qui voulait l’entendre que la vie était un trou à fumier sans intérêt et qu’elle ne savait ce qui la retenait de planter là un commerce aussi idiot que celui des tasses de café à quatre sous... Bon et conciliant, Céleste Droguet entreprit de consoler cette triane de comptoir et se mit à lui faire une cour discrète. Avec un cynisme éhonté, Mme Heurtenoix accepta les bas de soie artificielle, les rubis reconstitués, les pivoines et l’onglier en ivoire-imitation que lui offrit cette âme délicate ; puis, quand elle eut, grâce à ces cadeaux, des jambes attrayantes et des ongles de corail, elle séduisit le fils du marchand de primeurs, et l’épousa.

Ce fut un coup très dur pour le sensible Droguet. Un autre que lui aurait donné dans sa destinée un coup de barre héroïque ; il aurait été prendre son petit café ailleurs. Mais c’étaient là des déterminations dont l’idée ne venait même point à Céleste. Lâche, et peut-être encore épris, il continua de fréquenter la maison de l’ingrate. Hélas ! il n’était pas au bout de ses peines...

Car le nouveau mari de Mme Heurtenoix, M. Pierre Gobillon, avait une de ces natures malicieuses et perverses qui se plaisent à faire le mal. Dès qu’il se vit maître de la situation, il entreprit de régenter le Biard à son idée. Il commença par porter à cinq sous la tasse de café, réduisit de moitié la part de sucre accordée à chaque consommateur et, pour le lait, proscrivit comme nocive la crème naturelle issue des flancs généreux de la vache, la remplaçant par cette sorte de vaseline inquiétante que les Anglais appellent condensed milk dans leur langage euphémique et violent. Au nom d’une clientèle fidèle, dont les origines se perdaient dans la nuit des temps. Céleste Droguet tenta de protester. On lui répondit en évoquant brièvement la ferme d’où il prétendait que dût venir le lait de sa consommation, et il se tut, vaincu pour la seconde lois.

Je vous passe toutes ses autres humiliations. Hanté d’une jalousie stupide, qu’entretenait la vue des bas de soie, de l’onglier et des rubis reconstitués de sa femme, M. Gobillon se livrait envers son client à une véritable persécution. à laquelle, avec une joie sadique, l’ex-Mme Heurtenoix prenait part. Le couple affreux n’émit-il pas un jour la prétention de ne plus rendre de monnaie au malheureux consommateur. Des timbres ! des timbres ! et encore des timbres... Mais, lui, ne pouvait plus les rendre.

— Vous comprenez, dit Mme Gobillon avec cynisme, moi je vous donne des timbres propres. Mais, vous, est-ce que je sais ce que vous en faites, après ?...

C’en était trop. Rentré dans son bureau, Céleste élabora une vengeance cruelle. Il avait une certaine teinte de littérature et il savait tourner des phrases avec des sous-entendus. Il écrivit donc à M. Gobillon une lettre anonyme, dont les moindres mots étaient comme chargés de venin. Arme terrible ! si terrible, qu’un instant il hésita à la lancer. Mais il pensa à tout ce que les deux misérables lui avaient fait souffrir. Il mit à la poste (dans un autre quartier) l’enveloppe fatale... Et, le lendemain, comme si de rien n’était, il s’en fut prendre son petit café chez les Gobillon.

Comme il s apprêtait à porter la tasse à ses lèvres, le facteur entra et remit une lettre... sa lettre... à M. Gobillon. À peine celui-ci l’eut-il lue que, saisissant une bouteille de menthe verte qu’il tenait à la main, il se rua sur son épouse en prononçant des paroles que la plus élémentaire convenance m’oblige de sous-entendre, mais qui toutes tendaient à jeter les plus infâmes soupçons sur la conduite de cette femme. Puisant dans sa vigueur physique et dans son indignation un courage prodigieux, Mme Gobillon tint tête à la brute et lui brisa une chaise sur le crâne. Alors l’époux outragé, complètement ivre de rage, ébranlant le percolateur, et lui ayant enlevé sa calotte de métal, le renversa sur la tête de la malheureuse, hurlante sous ce casque prodigieux de vapeurs bouillantes.

Souriant, Céleste Droguet considérait ce spectacle vengeur. Hélas ! il n’eut pas le temps de le contempler jusqu’au bout, car soudain son sourire se changea en une affreuse grimace. Il porta la main à son ventre... Une colique et des vomissements épouvantables le saisirent, et il mourut dans les trois minutes, littéralement foudroyé par le poison que sa langue imprudente avait recueilli sur le timbre-poste hier refilé par la cabaretière, et dont il avait affranchi sa lettre malveillante.

Francis de Miomandre

Cette nouvelle est un vrai délice d’humour noir. Et sa chute de serait pas reniée par le grand Fredric Brown Fredric Brown . Oh ! non. Mais polar ? Thriller ? J’hésite. Polar, plutôt.