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Horace van Offel : L’illustre écrivain

dimanche 6 décembre 2020, par Denis Blaizot

Cette nouvelle a été publiée dans l’Excelsior du 15 mars 1920 1920 .
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M. de Saint-Maur flânait le long des quais.

C’était à l’heure dorée où le soleil descend derrière les arbres des Tuileries et répand sa chaude clarté sur les eaux calmes de la Seine.

M. de Saint-Maur était un homme illustre, peut-être le plus illustre écrivain de Paris, Depuis longtemps il était de l’Académie. Tout le monde disait ses poèmes et lisait ses romans. Seul Victor Hugo avait connu une gloire littéraire comparable à la sienne.

Cependant, M. de Saint-Maur n était pas heureux. Il était tout seul dans la vie et parfois triste comme un roi.

Il marchait lentement en examinant l’étalage des bouquinistes. Des volumes fatigués s’y entassaient par milliers, plus nombreux que les feuilles mortes en automne dans les ornières d’un chemin. Ils avaient souffert du vent et de la pluie. Il y en avait de l’année même et d’autres plus anciens que les façades du Louvre et les vieilles tours du Châtelet. Ces amas de papier sale formaient une sorte de ruisseau sans fin, fuyant le long de la Seine, pour aller se perdre au loin, là-bas tout au loin, dans les mornes marécages de l’oubli.

M. de Saint-Maur lut quelques noms et quelques titres.

— Que de signatures inconnues, soupira-t-il.

Il se mit à réfléchir :

— Comment se fait-il que certains livres restent, tandis que d’autres ne durent même pas une saison ? Évidemment un livre ne peut rester qu’à condition d’être écrit, ce qu’on appelle écrit. Cette vérité est si incontestable qu’il n’est jamais venu à l’idée de personne de la mettre en doute. D’ailleurs, j’en ai la preuve là, sous les yeux...

M. de Saint-Maur compta avec plaisir plusieurs piles d’ouvrages classiques. Il prononça à haute voix :

— Racine, Corneille, La Fontaine, Fénélon... tiens, un Paul de Kock.

Et, continuant sa promenade, il constata, non sans stupeur, qu’il y avait des Paul de Kock dans toutes les caisses, depuis le pont Saint-Michel jusqu’à la rue du Bac : des Paul de Kock en cahiers jaunes, de l’époque romantique ; des Paul de Kock en livraisons avec des gravures sur bois ; des Paul de Kock publiés en pleine guerre, en dépit des grèves et de la crise du papier !

M. de Saint-Maur questionna un libraire :

— Cela se vend donc toujours, ces machines-là ?

— Toujours, cher maître. Le succès de Paul de Kock est inépuisable.

— Si M. Paul de Kock vivait parmi nous, déclara M. de Saint-Maur, il passerait pour un grand homme. Jamais on n’a vu, dans les jeunes milieux littéraires, tant de respect pour les cinquantième et centième milles. Mais qui sait, ce Hollandais égrillard est peut-être un génie méconnu. Tant de fidélité de la part de ses lecteurs cache quelque mystère. Donnez-moi un Mari dont on se moque et le Professeur Ficheclaque ; je veux étudier cela de près.

Rentré chez lui, M. de Saint-Maur demanda du thé et commença sa lecture. Pendant que sa bonne le servait, il s’aperçut qu’elle avait les yeux rouges et comme gonflés de larmes.

— Peste ! fit M. de Saint-Maur au bout de quelques pages, où sommes-nous ? Il fallait être Batave pour inventer de pareilles niaiseries. Mais où diable ce plaisant a-t-il été prendre ses types de gandins, de vieux beaux, de boutiquiers enrichis, de clercs de notaire farceurs, de commis-voyageurs fanfarons ? Ah ! j’y suis, dans les mêmes endroits où se promenaient de Rubempré, Rastignac, Birotteau, Crevel et Gaudissart : Paul de Kock est une manière de Balzac pour les pauvres !

Satisfait de cette trouvaille, M. de Saint-Maur alluma un cigare. Il contempla le somptueux décor de son cabinet de travail. Son œuvre était là qui occupait tout un pan de la bibliothèque.

— C’est autrement fort et plus vrai, pensa-t-il.

Mais il s’ennuyait. Il reprit le volume qu’il avait jeté sur la table. Un chapitre sentimental l’émut.

— Eh ! eh ! fit M. de Saint-Maur, le père de Kock était adroit. Il ne manquait pas de sensibilité. Ces héros inspirent la sympathie et répandent autour d’eux comme une atmosphère de gaîté. Nos modèles sont plus moroses. Aussi pourquoi allons-nous en chemin de fer, en métro, en taxi ? La diligence, la calèche, le cabriolet ce devait être autrement drôle. Sans compter le jeu de loto en famille et les parties d’ânes à Robinson.

M. de Saint-Maur se mit à marcher de long en large. Il monologuait :

— La peur de paraître bourgeois, voilà notre maladie. Pourquoi donc ? Si au lieu d’être l’illustre de Saint-Maur, j’étais un bon boutiquier, l’existence me paraîtrait peut-être moins vide. J’aurais des enfants, des petits-enfants... C’est un sot métier que d’écrire des romans, de mettre toutes ses tendresses dans des livres et de n’en garder aucune pour soi. Mais cela va changer : à partir de demain je m’intéresse aux chiens perdus et aux enfants trouvés, je joue les vieillards généreux, les pères nobles et les oncles à héritage !

La bonne entra pour desservir. Cette fois une larme, mal essuyée, brillait encore sur sa joue.

— Madame Marguerite, dit M. de Saint-Maur, vous venez de pleurer ; pourquoi ne me confiez-vous pas votre chagrin ?

— Ah ! monsieur, je n’oserais jamais, vous êtes tellement au-dessus de cela !

— Comment, au-dessus... Je vous prie, ma chère amie, de me dire ce qui vous afflige.

— Misère de petites gens, monsieur. En quatorze, mon mari est parti avec les autres, et il n’est pas revenu. Depuis, ma fille Juliette se conduit mal.

— Et que fait-elle donc ?

— Elle prend tous les huit jours un nouveau fiancé. Il y a eu un Belge, un Ecossais, un Américain. Maintenant, c’est un professeur de danse.

— Envoyez-moi votre fille demain, proposa M. de Saint-Maur. Je lui parlerai.

Mlle Juliette vint saluer le célèbre écrivain au jour indiqué. Elle était jolie et effrontée.

— Mon enfant, gronda M. de Saint-Maur doucement, il paraît que vous faites pleurer votre mère. C’est très mal.

La jeune fille parla très vite, avec un petit air de supériorité.

— Maman est vieille. Ce n’est pas une personne de notre temps. Elle crie quand je fume une cigarette ; elle crie lorsque je me mets du rouge. Elle voudrait me voir porter une jupe longue, des chaussures nationales et épouser un ouvrier ! Mais, moi, je veux rire, m’amuser, vivre ma vie...

— Fi donc ! s écria M. de Saint-Maur, il ne faut pas, s’exprimer ainsi ; c’est incorrect : on ne vit pas quelque chose. et une incorrection dans la forme cache toujours une pensée vicieuse. Où avez-vous pris ces funestes doctrines ?

— Mais partout, monsieur, au théâtre, au cinéma, dans les livres.

— Bah ! dans quels livres ?

— Dans les vôtres, je les ai tous lus et relus.

— Vous les avez mal compris, bredouilla M. de Saint-Maur précipitamment, très vexé. D’ailleurs il ne s’agit pas de cela. Parmi tous vos Roméos, mademoiselle Juliette, il y en a bien un qui vous intéresse plus que les autres ?

Les yeux de Juliette devinrent mélancoliques.

— Oui, il y a Gustave. Seulement Gustave n’a pas le sou et la misère me fait peur.

— Eh bien ! si ce jeune nomme en est digne, épousez-le. Je vous doterai et je vous aiderai à vous établir.

Elle baissa le front.

— J’y réfléchirai.

— À la bonne heure. En attendant, ne sortez pas trop et lisez quelques bons auteurs.

— C’est facile à conseiller, soupira Juliette, mais alors où sont-ils, les bpns auteurs ? Tous chantent la gloire de la richesse et les beautés de l’amour libre, sans famille, sans devoirs et sans enfants. En connaissez-vous, monsieur, qu’une fille pauvre peut lire sans danger ?

— Oh ! il y en a, assura M. de Saint-Maur troublé. Il y en a... par exemple. Au fait, oui, c’est assez difficile. Pourtant...

Il regarda autour de lui. Le Paul de Kock de la veille était là, ouvert sur la table. M. de Saint-Maur s’en empara.

— Tenez, dit-il, en donnant le volume à Juliette, lisez celui-ci. C’est encore ce qu’on a fait de moins méchant depuis Paul et Virginie.

Horace van Offel