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Maurice Renard : L’odeur fantôme

vendredi 30 octobre 2020, par Denis Blaizot

Cette nouvelle enquête du commissaire Jérôme est parue le 21 juillet 1934 1934 dans Le Matin.

Cette nouvelle est en fait plutôt difficile à catégoriser. En effet, elle à juste titre être classée policière, puisqu’elle fait intervenir un tout petit peu l’inspecteur Jérôme. Eh ! En 1931, Jérôme n’était encore qu’inspecteur. Ça lui donne une certaine antériorité sur d’autres histoires de cette série, mais complique curieusement le travail de l’anthologiste puisque dans La formule le héros lui-même affirme qu’en 1925 1925 il était commissaire de quartier. Là, nous sommes en 1933 1933 et il est inspecteur. Pouvait-on être commissaire de quartier en n’ayant que le grade d’inspecteur ?

Mais ce n’est pas là que se niche l’écueil : cette nouvelle est traitée comme une nouvelle fantastique jusqu’à sa chute où elle devient clairement policière. Alors ! Policière ou fantastique ? À vous de juger.

La première fois que Mathias Stork sentit l’étrange odeur, ce fut par un beau soir du mois de mai 1933 1933 .

Mathias Stork vivait paisiblement à Monaco depuis bientôt deux ans. Il était locataire d’un petit appartement dans une maison de la Condamine. juchée tout là-haut, au sommet du rocher. Deux de ses fenêtres donnaient sur l’une de ces ruelles si étroites qui aboutissent à la place de la Principauté, mais deux autres regardaient la mer bleue, au fond de l’espace, dans un pittoresque de balcons et de palmier.

Oui, depuis bientôt deux ans, Mathias Stork menait là une existence adorablement tranquille, régulière et confortable. Une existence de petit bourgeois cossu et retiré des affaires. Seulement, deux fois le jour, l’après-midi et le soir, il descendait du rocher par les belles allées, prenait le car et gagnait, Monte-Carlo.

Il jouait. C’était sa passion. Il jouait... raisonnablement, à heure fixe, comme un employé accomplit sa besogne. Il arrivait ponctuellement au casino, s’asseyait à une table de roulette, gagnait ou perdait à grand renfort de martingales et s’en allait, content ou mal content, pour recommencer peu après.

Bizarre destinée, qui est, malgré tout, le rêve de beaucoup de gens sur la vaste terre !... Mais il s’agit de l’odeur, et non d’autre chose.

Un soir donc, vers 6 heures, Mathias Stork venait de rentrer, en compagnie de son voisin de palier, un nommé René Gibert. Ce jeune homme avait exactement les mêmes habitudes que lui ; si bien que, à force de se rencontrer autour des roulettes et de constater la communauté de leurs goûts, les deux joueurs s’étaient liés d’amitié et prenaient leurs repas ensemble, dans un minuscule restaurant de la minuscule capitale.

Mathias Stork, ce jour-là, était assez satisfait du sort. La chance lui avait souri. Il ouvrit une fenêtre du côté de la mer et s’accouda devant le trou d’architecture et d’arbres qui laissait voir un coin d’immensité.

Tout à coup, il fronça les sourcils, huma l’air et se retourna vers l’intérieur de l’appartement, comme s’il se fût attendu à voir, inopinément, quelque chose ou quelqu’un.

Il aspira, flaira. à petits coups...

– Que veut dire ceci ? murmura-t-il, les dents serrées.

Il se passa la main sur la figure, demeura perplexe.

Mais l’odeur s’évanouit.

Une odeur très aigre, très désagréable.

« C’était une idée, se dit Mathias. J’ai cru sentir. Il n’y avait rien. Naturellement. Suis-je sot ! »

Cependant il s’assit et songea jusqu’à l’heure du dîner.

Dès le potage. René Gibert remarqua son air préoccupé.

– Ça va ? dit-il. Excusez-moi si je suis indiscret.

– Ça va très bien, répondit Mathias.

Mais, un peu plus tard, il dit :

– Vous n’avez jamais entendu parler d’hallucinations de l’odorat ?

– Plaît-il ? fit l’autre.

– Eh bien ! quelquefois, n’est-ce pas, il arrive à certaines personnes de croire qu’elles sentent un parfum. Et il n’y a rien, rien du tout.

– Ah ! Bon ! dit René Gibert. Et alors ? Ça vous est arrivé ?

Mathias Stork rougit.

– Je n’ai pas dit que ça m’était arrivé.

– Excusez-moi, répéta son compagnon.

Et ce fut tout, pour ce jour-là.

Mais, le surlendemain, l’odeur revint. Et ensuite elle revint encore, de temps en temps, une fois pour persister durant quelques minutes, une autre fois pour se dissiper presque instantanément. Mathias, maintenant, guettait sa naissance avec anxiété, et quand elle était là, il la respirait comme si elle eût devancé les pires apparitions.

Aigre, toujours, Piquante. Indésirable.

Un matin, comme elle régnait, Mathias hésita, se décida, descendit délibérément l’escalier, et demanda à sa logeuse, Mme Costelli, de bien vouloir monter un instant chez lui.

L’odeur flottait encore.

– Qu’est-ce que ça sent ? interrogea Mathias.

– Je ne saurais dire, monsieur Stork, dit Mme Costelli en faisant la grimace. Ça sent bien mauvais, en tout cas.

– Vous n’avez jamais voyagé ? fit-il ex abrupto.

– Oh ! Je n’ai jamais quitté Monaco, monsieur Stork.

– Enfin, vous sentez une odeur ; voilà le principal. C’est ce que je voulais savoir. Il ne s’agit donc pas d’une hallucination. J’aime mieux ça.

– On ne sent plus rien, remarqua la logeuse.

– Bah ! je trouverai bien la cause de ce phénomène. En attendant, je vous remercie, madame Costelli. Je vous remercie de votre obligeance.

Mais voilà qu’une semaine après René Gibert, au restaurant, eut l’idée stupide de mettre la conversation sur les fantômes et les manifestations de l’au-delà. Mathias Stork l’écouta sans mot dire, pâle et semblant plus distrait que de raison.

– De quelle région êtes-vous ? demanda-t-il singulièrement.

– De l’Aisne. Pourquoi ?

– Ah ! De l’Aisne. Avez-vous vécu un peu à la campagne ?

– Mais certainement. J’y passais mes vacances, quand j’étais petit. Mais pourquoi ?

– Pour rien. Pour causer.

– Vous n’aimez pas les histoires de revenant dit René Gibert en riant d’une façon que Mathias jugea des plus niaises.

Puis les journées continuèrent à défiler. Et ce fut le 20 juin.

Mathias Stork, ce 20 juin, s’était éveillé dé bonne heure. Agité, sombre, il marchait de long en large, fumait cigare sur cigare, et il avait allumé plusieurs pastilles du sérail, qui répandaient un arôme puissant.

Les aiguilles de la pendule tournaient comme au souffle du temps.

– Sortir ? dit Mathias. Non ! Je veux... Je veux savoir.

Onze heures sonnèrent. II tressaillit et commença à humer.

Presque aussitôt, l’odeur se répandit, perçant de son aigreur l’âcreté du tabac et le parfum douceâtre de l’encens oriental.

Mathias se pencha par la fenêtre ouverte vers celle de son voisin.

– Monsieur Gibert, venez donc, voulez-vous ?

Sa voix était rauque.

– Tout de suite, répondit l’interpellé, surpris et inquiet.

Il entra, la mine interrogative.

– Pouvez-vous me dire quelle est cette odeur ? dit Mathias.

– Parbleu ! Je ne connais que ça ! C’est l’odeur de la pulpe de betterave.

– Oui. C’est bien cela, chuchota Mathias.

Et il éclata de rire. Mais son rire s’éteignit sur-le-champ. Et Il se laissa tomber sur une chaise, hébété, livide.

René Gibert lui toucha l’épaule.

– L’odeur du 20 juin 1931 à onze heures du matin ! dit-il gravement. À cette minute, il y a exactement deux ans que tu as commis ton crime.

Mathias bondit, fou de terreur. Mais déjà un cabriolet s’était refermé sur ses poignets. Il baissa la tête en silence.

– Ton épouvante t’a trahi, mon garçon. Je ne m’appelle pas Gibert, mais Jérôme – l’inspecteur Jérôme, un peu chimiste à ses heures, et qui se doutait bien qu’il finirait par t’avoir, en perçant la cloison et en t’envoyant, de loin en loin, à l’aide d’un tube, quelques bouffées de sa composition. Quand tu as tué, pour le voler, celui qui, si gentiment, te faisait visiter sa sucrerie, cela s’est passé dans le bâtiment où fermente la pulpe de betterave. Tu ne pouvais pas oublier le relent de moisissure qui s’élevait des fosses. Et c’est de cela que je me suis servi pour te pincer. Allons ! Du linge dans ta valise. Et en route !

Maurice Renard Maurice Renard