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Charles Torquet : La pipe éteinte

dimanche 1er mai 2022, par Denis Blaizot

Ce conte de Charles Torquet Charles Torquet Charles Torquet (San-Francisco, 05-05-1864 — Paris, 23-04-1938) est surtout connu pour avoir traduit deux œuvres de Dostoïevski : Les frères Karamassov et Carnet d’un inconnu. Mais il a également signé ou cosigné un certain nombres de scénarios de films (il me parait improbable qu’il s’agisse d’un homonyme). Il serait intéressant, mais fastidieux, de déterminer si d’autres travaux de Charles Torquet se cachent dans les pages de Je sais tout ou d’autres revues françaises.
Il était le frère de John-Antoine Nau.
(1864 1864 -1938 1938 ), écrivain américain de langue française, a été publié dans L’initiation de janvier 1890 1890 ( vol. 6 — n°4).

Ce conte est indéniablement fantastique, avec ce fils qui idolâtrait son père au point de fumer la pipe abandonnée par celui-ci le jour de sa mort pour vivre une expérience mystique.

Beau texte où quelques mots laissent transparaître les origines anglophones de l’auteur.

La Pipe éteinte (CONTE)

Charles Torquet Charles Torquet Charles Torquet (San-Francisco, 05-05-1864 — Paris, 23-04-1938) est surtout connu pour avoir traduit deux œuvres de Dostoïevski : Les frères Karamassov et Carnet d’un inconnu. Mais il a également signé ou cosigné un certain nombres de scénarios de films (il me parait improbable qu’il s’agisse d’un homonyme). Il serait intéressant, mais fastidieux, de déterminer si d’autres travaux de Charles Torquet se cachent dans les pages de Je sais tout ou d’autres revues françaises.
Il était le frère de John-Antoine Nau.

À mon cher ami G. Poiret

I

Quand la dalle du caveau fut retombée sur le cercueil paternel, enfin délivré des poignées de mains banales et des condoléances quelconques, Denis Magalèse regagna en toute hâte la maison où désormais il serait seul, et, ne le soutenant plus, son orgueil, sa haine et son mépris des gens. il s’abandonna aux manifestations sauvages de la plus animale douleur.

Pendant deux jours et deux nuits, ses hurlements de bête esseulée retentirent par le vaste logis vide ; enfin la fortraiture l’écrasa, une viduité l’étourdit et un long sommeil incoercible, comme, de l’enfant qui dort après un gros chagrin, le prit doucement et l’enveloppa.

À son réveil, après une longue songerie, il courut au cabinet de travail du défunt, et d’un dernier regard qu’il voulut perçant et mémorial en embrassa tous les détails, s’en fixa dans l’esprit l’exacte image ; puis, auvents tirés et porte close, il emporta la clef.

Ainsi, nul ne profanerait la retraite dorénavant obscure qu’avait remplie ce génie créateur ; les meubles, les livres, les moindres outils du travail journalier parmi lesquels s’était insensiblement écoulée l’existence du maître. resteraient tels que les avait surpris son départ.

Au sein du demi-jour mystique que tamisent les lames des volets, où les rais de lumière semblent prendre une personnalité et révèlent à l’instinct même leur énergie vivifiante, ce serait un sanctuaire intact et silencieux.

L’âme paternelle y pourrait venir errer, paisible, revivre spirituellement la vie aimée, se baigner en toute volupté dans l’effluve du culte filial.

II

Ces devoirs remplis, il reprenait sa monotone existence d’employé de ministère, coupée d’allées et de venues à heures fixes, avec les mêmes arrêts inconscients devant les mêmes banales boutiques ; alternance de froids morbifiques et de soleils cordiaux, de morne abattement et d’espoir juvénile ; et l’insolente bêtise des citoyens qu’il faut vénérer, et la consciencieuse muflerie des chefs.

Comme devant, il passait pour « un toqué » près de ses collègues, ne s’intéressant aux monologues des uns ni aux dominos des autres.

Pensant beaucoup, il parlait peu, ne fréquentait personne, et, dédaigneux des bocks, s’enfermait chez lui aux heures de liberté, à « bouquiner, écrivasser et philosophailler », selon ces messieurs. Détesté d’ailleurs, pour son mutisme et sa sensitivité toute féminine.

Et les années s’écoulèrent sans que s’atténuassent les regrets ni le chagrin de Magalèse. Il ne pouvait même s’abstraire aux études tant chéries, aux hautes recherches philosophiques où son père l’avait initié, cette pensée lamentable se remembrant sans cesse qu’était parti le seul ami, le maître adoré.

Jusqu’à l’heure désirée de la mort, privé du guide qui lui donnait lumière, vigueur et volonté et le rendait grand, le faisant concevoir, il se traînerait soli taire, rampant à tâtons dans les ténèbres de son dé bile intellect. La douceur de vivre tant savourée naguère ne lui serait plus que désespoir et. qu’ennui.

Il se cariait d’indifférence intégrale.

III

Au bout de quelque sept années, Denis reconnut qu’au lieu de s’être apaisée à la longue, sa grévance semblait s’exacerber, tandis qu’un sourd pressentiment l’avertissait de choses nouvelles.

Souvent, en plein travail, un malaise confus l’agitait tout à coup ; une inquiétude le saisissait, le stupéfiait en une sorte de suspens intérieur, comme si l’on eût tiré un rideau très opaque entre ses facultés et les occupations auxquelles il s’appliquait alors, puis s’imposait la mémoire du jour fatal et, pendant de longues heures, il contemplait invinciblement la porte fermée du cabinet où avait disparu son père.

Il le revoyait, d’une haute stature, soutenant sa pipe d’un geste très ample, tout effleuré des ondulations lourdes de ses bouffées majestueuses.

Soudain on avait entendu le grelottement de la sonnette aussitôt suivi d’un sinistre bruit de chute, et on accourait relever M. Magalèse, la figure grimaçante, une épaisse écume grise sur les lèvres tuméfiées, et ce hideux soulèvement régulier d’une joue par l’expiration comme palpite la gorge des crapauds ! Monstrueux et idiot, il expirait bientôt sans conscience et sans verbe.

Et, les yeux attachés à la porte, Denis était envahi d’une immense envie d’entrer là-dedans. Son extraordinaire imagination, son caractère excessif et enthousiaste l’ayant à jamais voué à la souffrance, il recherchait d’un instinct goulu la tristesse et l’affliction ; il trouvait à être malheureux une amertume caressante, une sourde jouissance d’ordre supérieur qui le crucifiait.

Ainsi brusquement rajeunis, ses souvenirs lui procureraient une indicible émotion, lui feraient ressaisir la présence de l’être bien-aimé et l’immédiat déchirement qu’avait causé sa perte.

Un scrupule seulement le retenait : violant le recueillement solennel où dormait le mausolée, n’allait-il point méfaire ?

IV

Un dimanche après midi que, tout jour bouché, il travaillait à la lampe — en prévention du spleen des ciels d’hiver — l’occulte perturbation l’interrompit encore et, quelque volonté qu’il mit à pour suivre sa besogne, il lui fut impossible de se reprendre. Jamais ne l’avait dominé plus tyrannique le désir de revoir l’endroit même où il était tombé sous la foudroyante apoplexie.

Attiré de force, comme humé, tout en détestant l’acte qui le sollicitait, il ne possédait plus la faculté de résistance.

Il se dit alors qu’il lui faudrait inévitablement satisfaire sa curiosité et se donna des raisons, tâchant à se convaincre de ses intentions pures.

En vérité, si son père assistait, comment s’irriterait-il d’une telle piété ? Très respectueux, il entrerait, regarderait de toutes ses forces,et quand il aurait vu, bien vu, il s’assoirait ; puis, comme se balance vers le ciel une fumée d’encens, il laisserait d’une souvenance réagrégée et reconquise émaner vers le Regretté la muette prière de ses pensées d’amour.

Après, il sortirait pour revenir à longs intervalles ainsi méditer, se retremper dans ce milieu où avait tant enfanté son intelligence, où les murailles, les meubles et jusqu’aux plus futiles bibelots devaient être imprégnés, comme chargés de la puissance génératrice de ses concepts.

Sous l’influx d’une si ardente dilection, d’une tension intellectuelle toute vers le mort, l’ambiance se départirait peut—être en sa faveur d’un peu de la force accumulée, réconfortant par une telle transfusion son esprit malade et sans vigueur.

Ah ! concentrer en soi la virtualité de l’esprit paternel !

V

Denis ouvrit la porte. Un singulier parfum l’arrête sur le seuil, se demandant quelle synthèse était pour lui en cette odeur... La chambre toujours close n’avait-elle pas contracté le vague relent de moisi qui s’épanche des sacristies ?

Tout ainsi qu’à l’heure néfaste.

Sur la table, la revue qu’il lisait froissée dans l’angoisse première de l’apoplexie ; à côté, sa pipe, posée sans doute d’un geste convulsif, car un petit cylindre de cendre agglomérée gisait encore près du fourneau.

Affolé, il s’était levé, avait brusquement repoussé ce fauteuil et, ne voyant déjà plus que des myriades d’étoiles d’or qui tremblotaient devant ses yeux exorbités, il s’était précipité vers la sonnette et lourdement s’était abattu sur cette peau de buffle noir avec un boum sinistre et mat.

Machinal et rêveur, Denis s’assit dans le fauteuil et prit la pipe si amoureusement culottée par son père. Amateur, il la flaira, la goûta presque de l’odorat et, l’ayant retournée, examinée en tous les sens, il fourbit légèrement du pan de sa redingote la jolie chose rythmique dont la topaze brûlée se piqua de scintillements.

Cette pipe que le père serrait entre ses lèvres à l’heure terrible et mystérieuse de la mort... elle s’était éteinte au même instant que son maître et le dernier flacon de fumée s’était envolé avec le dernier soupir de l’homme !

Tandis qu’il maniait l’objet si intimement lié à l’existence de son père, ce compagnon des rêveries béates et des pensées graves, un émoi religieux et craintif l’envahissait ; il lui semblait qu’une âme aussi s’était enfuie de là, et, s’imaginant ne plus rouler entre ses doigts qu’une sorte de cadavre, il frissonna — tel un violateur de tombeau — et vite reposa cela sur la table avec l’instinctive horreur de la vie pour la mort.

Honteux de son enfantillage, il entreprit d’arpenter la pièce et son pas fit résonner des potiches, il tressaillit encore et se retourna tout d’une pièce comme au sentiment d’une présence, puis, à la réflexion qu’un éréthisme fiévreux le rendait ce jour-là inepte à évoquer ces funèbres pensées, il s’en fut.

VI

Mais de toute la semaine, bien qu’il s’efforçait de s’en distraire, le souvenir de pipe ne le quittait.

Cette idée d’une étroite liaison, d’une concomitance entre la vie de son père et celle qu’il accordait à cet ustensile, avait agrippé son cerveau, encore qu’il se trouvât très ridicule et plus d’une fois éclatât d’un rire nerveux, discutant avec lui-même, se moquant de soi.

Et c’était néanmoins le côté monstrueusement comique, l’extravagance d’une telle supposition qui le séduisait, l’accaparait malgré lui.

— Il est évident que je suis fou, pensait-il ; l’âme d’une pipe ! où diable ai-je été chercher cette toquade ? Que de gens passent pour raisonnables dont la tête n’est ainsi remplie que de fantasmagories délirantes ! Les trois quarts des prétendus gens de bon sens ne sont que des aliénés, et moi j’en suis un, cela ne fait pas doute... L’âme d’une pipe ? Et pourtant, faut-il donc proclamer absurde ce que nous ne savons comprendre ? C’est ce plat penchant de pion à nier a priori toutes notions hors de notre portée qui a fait ces matérialistes imbéciles, ces savants étroits et pédants...

La conscience d’une chose ? Pourquoi pas ?

VII

Le dimanche suivant, comme sa pensée opiniâtre lui rappelait encore la pipe, Denis haleta d’une subite commotion.

Éteinte, oui, mais non vide ! N’était-il pas en son pouvoir de la rallumer et de la finir ? Ressusciter la chose morte aux dents du père expirant, quel acte rare et suggestif !

Et puis, il se prit à trembler de s’être avisé de cela. C’était fini ; perdu, ensorcelé, il commettrait le sacrilège... Un sacrilège, mais gros de sensations impolluées, d’idées inabordées, de mystère... Quelle honte ! il ne s’agissait plus de culte filial ; il se démasquait lui-même, l’exécrable ; c’était pour assouvir une odieuse badauderie de malade qu’il allait attenter à la mort !

Se soustraire à la tentation, il n’en trouverait plus l’énergie. Convaincu dès lors de sa faiblesse et habile à se leurrer, il se recordait son père répétant sans cesse en ses leçons l’urgence d’apprendre toujours, de savoir à tout prix, et, fort de son mensonge, il tournait le loquet.

Dans le cabinet, longtemps immobile à considérer la pipe, souffrant horriblement du combat livré en lui et cherchant pourquoi il luttait, puisqu’il connaissait maintenant son incapacité de se vaincre, puisqu’il la fumerait, il s’efforçait à ratiociner sur des sujets abstrus, à extirper l’obsession de sa cervelle avec l’entière certitude de la vanité de ses efforts.

Quelles scènes horribles allaient apparaître, quelles cogitations inconnues s’éveiller ? des spectacles encore jamais vus par un homme lui étaient-ils réservés, à lui, le méchant qui troublait le repos des trépassés ?

Une torpeur l’embrumait ; lentement automatique il la prit ; l’allumette claqua et des lueurs bleues orangées léchèrent vaguement les lambris qu’enténébrait déjà le crépuscule.

Dans la quasi-obscurité, les flocons de fumée s’élevèrent tordus en volutes étranges et, peu à peu, Denis découvrit qu’il les entendait ; une extraordinaire et subtile perspicacité le pénétrait d’une propagation continue, capillaire pour ainsi dire, et, à mesure qu’ascendaient plus compacts les nuages plastiques et signifiants, son intuition s’étendait, immense.

Bientôt, il aperçut et vit grandir le radieux éblouissement d’une ineffable lumière vivante qui l’absorbait, le dissolvait, le buvait.

Comme elle, il s’épandait en ubiquité ; une ivresse énorme le ravissant de son infinie dispersion, il se déroulait en ondes harmonieuses dans le rayonne ment d’un éternel sourire.

L’Univers sans voile s’ouvrit, s’éclaira, translucide, fondu en flots éclatants d’ors et dont la contemplation était le Bonheur pur.

Il sut la raison des choses, il conçut l’Inconcevable, il comprit l’Absolu, étant l’Intelligence.

Mais voici que l’universelle vibration s’alanguit, la chatoyante splendeur se fait torrent de pénombre, puis de ténèbres compactes qui l’entraînent d’un courant formidable.

Graduelle ainsi qu’elle s’est instillée, il sent la Force désagrégée l’abandonner, fuir de partout, comme si elle s’exsudait... La pipe derechef s’est éteinte.

D’une voix très basse, mais si distincte qu’elle serait perceptible à travers le plus inouï vacarme, il clame par trois fois : « Père ! Père ! Père ! » et soudain se lève les yeux jaillis des orbites ; violemment, il repousse le fauteuil et d’un coup sec pose sur la table la pipe qui se brise en vomissant un petit cylindre de cendre agglomérée.

Les mains étendues telles que pour écarter quelque horrible vision, il fait un pas, butte et lourdement se prosterne contre la peau de buffle avec un boum sinistre et mat.

ChH.-M. Torquet

Paris, novembre 1889 1889 .