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Émile Marco de Saint-Hilaire : La caserne du quai d’Orsay à Paris

dimanche 3 novembre 2013, par Denis Blaizot

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Ce texte court, qui se veut historique, a été publié dans le quatrième volume du Musée littéraire du Siècle publié en 1848.

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L’emplacement de cette belle et vaste caserne, située sur la rive gauche de la Seine, dans le dixième arrondissement de la capitale, était occupé jadis par l’ancien hôtel d’Egmont et quelques autres maisons de peu d’importance, dont l’origine ne remontait guère qu’au commencement du dix-septième siècle, Vers 1740, on installa dans cet hôtel l’entreprise des coches, c’est-à-dire le bureau des voitures pour la cour. Ce fut dans cette situation que la révolution trouva le vieil hôtel d’Egmont.

Sur le rapport de l’ingénieur en chef Reveroni, le comité de salut public décréta le 29 messidor an III (17 juillet 1795) que l’hôtel des coches serait destiné au casernement de la légion de police nouvellement créée. Cette décision, signée des membres du comité de salut public, qui se composait alors des citoyens Cambacérès, Aubry, Debrie , Treilhart, Maret et Doulcet, enjoignait au chef de l’état-major de l’armée de l’intérieur, à l’ingénieur en chef et au commissaire ordonnateur de la 17e division militaire, de hâter ces travaux, qui étaient d’urgence, et de rendre compte au comité [1] de la marche des dits travaux, chaque décade.

Cette légion de police devint bientôt pour le gouvernement lui-même un embarras et un scandale. Après avoir été installée dans l’hôtel des coches réparé, on s’efforça vainement de l’accoutumer à une discipline nécessaire à des soldats qui étaient chargés de maintenir le bon ordre. Ces efforts furent infructueux, La caserne de l’hôtel des coches ne fut plus qu’un réceptacle de vices et de désordres. Enfin le gouvernement, las de tolérer de pareils excès, licencia cette légion, qui voulut se révolter, et l’envoya contre les Vendéens, qui n’eurent pas de peine à la vaincre, car il n’existe pas de plus mauvais soldats que ceux qui ne reconnaissent ni la voix de la discipline ni celle de l’honneur.

La caserne de l’hôtel des coches une fois purgée de la légion de police, ne servit plus qu’à loger les troupes de passage dans Paris, C’est à ce titre qu’elle reçut transitoirement une partie des garnisons de nos villes du Nord qui, ne pouvant plus, par capitulation, se battre contre les coalisés, étaient envoyées en Bretagne contre les rebelles. Mais bientôt le quai d’Orsay devait être appelé à une brillante réhabilitation.

Après la campagne de Marengo, le premier consul ordonna que les guides, c’est-à-dire les chasseurs à cheval de la garde consulaire, fussent casernés dans ses bâtiments, qui prirent le nom de quartier Eugène, en l’honneur du jeune et brave Eugène de Beauharnais, beau-fils du premier consul et commandant général des guides, Ceux-ci quittèrent donc le quartier de Babylone pour venir s’installer quai d’Orsay, qui déjà avait reçu la qualification de quai Bonaparte.

Vers la fin de l’an XIII (1805), par un décret impérial, Napoléon ordonna la construction d’une caserne d’infanterie sur les terrains vagues qui se trouvaient à droite et à gauche de l’ancien hôtel des coches, et ce nouveau bâtiment militaire fut appelé nécessairement quartier Bonaparte.

En 1810 on relia l’architecture de ces deux bâtiments de manière à ne présenter qu’une seule façade ; le quartier Eugène fut reculé jusque dans l’alignement du quartier Bonaparte, et tous deux confondus prirent la qualification de quartier Napoléon.

On rapporte que l’empereur se rendit à la caserne du quai d’Orsay quelques jours après qu’elle fut totalement terminée. Le bataillon des grenadiers à pied, de service, y était déjà installé. En parcourant les chambrées, les salles d’exercices et les cuisines, Napoléon adressa la parole à quelques-uns de ses vieux braves. Comme ce jour-là il était de bonne humeur et en train de causer, il avisa un vieux soldat qui était assis en plein midi, et malgré la chaleur du soleil (on était au mois de juillet), sur les poutres circulaires qui formaient les bancs de la grande cour.

— Eh bien ! lui dit-il. J’espère que vous devez être content ; je vous ai fait bâtir une belle caserne, ou vous serez comme des coqs en pâte !

— C’est vrai, mon empereur, répondit le grenadier en se dressant sur ses deux jambes et en portant la main à son bonnet ; le quartier n’est pas maladroitement ficelé, et le maçon qui l’a astiqué n’est pas manchot ; mais il manque des ustensiles de première urgence à votre baraque de pierres de taille.

— De quels ustensiles veux-tu parler ? demanda Napoléon à qui le mot baraque avait fait froncer le sourcil.

— Quelques arbres dans cette cour, comme à la grande caserne de Postdam, pour nous garantir du soleil, et des gouttières aux toits pour nous empêcher de boire plus le bouillon que le gargot [2] n’en met d’ordinaire dans notre gamelle.

Napoléon reconnut par un sourire la justesse de la critique du grenadier.

— Bah ! bah ! lui répliqua-t-il en le tirant par la moustache, vous n’êtes jamais contents, vous autres ; vous êtes des petits maîtres et des freluquets, et si on vous écoutait, il faudrait vous mettre dans du coton !

— Possible, mon empereur, repartit le soldat avec un flegme imperturbable ; mais c’est qu’il nous arrive quelquefois, quand le temps est de mauvaise humeur, d’avoir de la boue jusqu’au genoux.

Napoléon fit appeler le lendemain aux Tuileries l’architecte qui avait présidé aux dernières constructions de la caserne d’Orsay.

L’empereur se trouvait justement dans un de ces moments de crise qui jetaient dans son caractère, ordinairement si affectueux, un peu d’acrimonie.

— Monsieur, dit-il sévèrement à l’architecte, vous êtes de l’Institut, vous avez une expérience de trente années dans les bâtiments civils, et vous êtes décoré de la Légion d’honneur, n’est-ce pas ?

— Oui, sire, répondit l’architecte.

— Eh bien ! monsieur, j’en suis fâché, mais je me vois forcé de vous dire que vous ne savez pas votre métier !

Le modeste Vitruve tomba de son haut à ce singulier compliment, et ne put que balbutier des mots inintelligibles.
Napoléon eut pitié de son embarras, et se radoucissant un peu, il ajouta :

— Dans la caserne de ma garde du quai d’Orsay vous ayez oublié les gouttières, monsieur.

— Ah ! sire, repartit aussitôt l’architecte, que le léger sourire qui effleurait les lèvres de l’empereur avait un peu rassuré, pardonnez-moi, je croyais que les grenadiers de Votre Majesté ne craignaient pas plus l’eau que le feu !

Ce trait d’esprit acheva de désarmer Napoléon, qui se prit à rire, et répondit à l’architecte :

— Mes soldats ne craignent ni l’eau ni le feu, mais ils craignent les rhumes, et il est urgent de placer des gouttières aux toits de leurs casernes ; je compte que vous réparerez au plus tôt cet oubli.

Quelques jours après, les gouttières étaient posées, et le grenadier critique disait à ses camarades :

— Le petit caporal a suivi mon conseil, il a fait poser des gouttières au quartier : les choses vont aller carrément, et nous ne serons pas obligés, comme les soldats du pape, de prendre des parapluies pour traverser la cour.

Nous tenons cette anecdote de feu monsieur Baraguey, ancien architecte du sénat et de la chambre des pairs.

La garde impériale, infanterie et cavalerie, occupa la caserne du quai d’Orsay dans les quatre années qui suivirent sa fondation. En 1814, les premiers gardes du corps de Louis XVIII y furent installés jusqu’au 20 mars 1815, époque a laquelle on la rendit à la garde impériale à son retour de l’ile d’Elbe.

Après la seconde restauration, elle fut envahie, comme tous les édifices militaires, par les prétendus vainqueurs de 1815, et l’ancien quartier Napoléon, qu’on n’appela plus autrement que caserne d Orsay , fut réoccupé par les troupes françaises.

En 1819, Louis XVIII fit construire sur la gauche du bâtiment principal un nouvel appendice qui acheva de donner à cet édifice militaire un caractère grandiose, le bâtiment central fut consacré à la compagnie des gardes du corps de service à Paris, et prit le nom de Hôtel des gardes du corps du roi. Les deux casernes qui flanquent cet hôtel devinrent des logements pour l’administration et pour les officiers supérieurs des gardes.

D’après les données certaines que nous avons puisées à des sources authentiques, nous devons ajouter que le quartier de cavalerie contient cinq cent dix-sept hommes, quatre cent quatre-vingt-quatre chevaux, deux colonels, deux chefs d’escadrons, neuf capitaines et treize lieutenants et sous-lieutenants.

Lors des événements de juillet 1830, une masse considérable de combattants s’empara de l’hôtel des gardes du corps, où il n’y avait personne, puisque la compagnie était de service auprès de Charles X, à Saint-Cloud. On vit alors un de ces spectacles grotesques tels que Paris n’en avait point vu depuis les troubles de la Ligue. Des gens du peuple revêtirent sur leurs blouses les brillants uniformes des gardes du corps, se harnachèrent de leurs casques, de leurs épées, s’armèrent de leurs pistolets et de leurs mousquetons, et promenèrent par la ville ces grotesques dépouilles.

Il est un fait à constater eu passant, c’est que mademoiselle Dubos, qui tenait la pension de messieurs les gardes du corps, à l’hôtel d’Orsay, et à qui il était dû plus de 60000 fr, par messieurs les gardes, ne perdit pas un écu ; tous s’acquittèrent, malgré le changement de position qu’ils eurent à subir. Mais reportons-nous encore une fois au temps où le quartier Napoléon, habité par les premiers soldats du monde, présentait un aspect martial.

Lorsqu’une partie de la garde revint d’Erfurth, où Napoléon était allé recevoir les hommages de tant de rois et les assurances d’amitié du czar Alexandre, les chasseurs offrirent un diner aux grenadiers dans la caserne Napoléon. Le festin, dont les journaux du temps ont enregistré le menu, se passa avec cet enthousiasme et cette fraternité qu’on rencontrait surtout dans la garde. Après de nombreuses santés portées à l’empereur, à l’armée, aux divers corps de la garde impériale, monsieur Gauchet, maréchal des logis aux chasseurs à cheval, chanta une chanson militaire dont nous ne reproduirons que ces deux stances.

Faisant allusion à la longueur du temps que les grenadiers avaient mis à franchir la distance d’Erfurth à Paris, le poète disait :

Des invincibles grenadiers
En France s’avance l’élite ;
Mais chargés qu’ils sont de lauriers,
Ils ne peuvent marcher bien vite,
De ces lieux ils n’ont pu fêter
La transformation soudaine [3] ;
Mais à ce retour du Premier [4],
Chasseurs ! redoublons la neuvaine, etc.

D’autres, couplets remplis d’à-propos furent chantés par plusieurs autres sous-officiers des deux corps, et la fête se termina à minuit par un concert exécuté par les musiques réunies du premier régiment de grenadiers et des chasseurs à cheval.

En 1810, quelques jours après le mariage de Napoléon et de l’archiduchesse Marie-Louise, la garde, qui avait aussi sa part de toutes les joies intimes du grand capitaine,se réunit de même dans ses casernes de l’École militaire, de Courbevoie et de Rueil ; mais cette fois son bonheur et son ivresse furent doublés, car l’empereur, s’échappant des Tuileries avec quelques-uns des officiers de sa maison militaire, tomba à l’improviste au milieu du festin. Décrire la commotion électrique que cette visite inattendue produisit parmi les convives du quartier Napoléon serait chose impossible. Tous, au nombre de huit cents hommes, autour de quatre tables placées circulairement sous une vaste tente dans la cour, se levèrent spontanément, et firent retentir l’air des cris de : Vive l’empereur ! Napoléon parcourut les tables, la figure rayonnante de la joie de ses soldats, et avisant un vieux sapeur à la barbe grise et dont la manche était décorée de trois chevrons :

— Eh bien ! lui dit-il , tu te trouves mieux ici que dans les marais de la Moravie, n’est-ce pas ?

— Certainement, mon empereur, la chose n’est pas dubitative ; cependant en Moravie nous buvions aussi bien à votre santé qu’ici ; mais en Égypte, par exemple, c’était différent, nous ne pouvions boire à la santé de personne, attendu
que le liquide manquait totalement.

— Ah çà ! Expliquons-nous, reprit Napoléon en posant l’index sur la poitrine du vieux soldat : tu as été en Égypte, dis-tu, et tu n’es pas décoré ? Il y a quelque chose là-dessous.

— Rien du tout, mon empereur ! répondit le sapeur. C’est tout bonnement histoire de distraction de la part du Père Éternel, ajouta le soldat, qui, n’osant pas dire à l’empereur que c’était de la sienne, remplaça sa personne, dans son jargon, par le nom de Père Éternel.

— Alors, fit Napoléon, qui ne fut pas dupe de la réticence du Sapeur, je veux te dédommager de la distraction du Père Éternel en réparant sa négligence : je te donne la croix.

— Bravo ! mon empereur ! cria le sapeur hors de lui ; je l’aurais mieux aimé recevoir sur le champ de bataille ; mais le brimborion est bon à prendre partout, et autant ici qu’ailleurs... Vive l’empereur !

Napoléon rit de bon Cœur de la joie du vieux soldat, et après avoir distribué çà et là quelques mots affectueux, il se retira au milieu d’interminables acclamations.

Après la révolution de juillet,le quartier Napoléon, qu’on ne nomme plus maintenant que caserne d’Orsay, fut occupé par la cavalerie. Tantôt c’étaient des lanciers ou des cuirassiers, tantôt des dragons ou des carabiniers, tantôt des chasseurs ou des hussards.

Depuis la glorieuse révolution de février, la caserne du quai d’Orsay semble avoir reconquis son ancien prestige ; les souvenirs de la République de 1848 viendront un jour se joindre aux souvenirs de l’Empire, et confondre ainsi ces deux époques de gloire et de poétique grandeur.


[1La copie de cette pièce, que nous avons eue entre les mains est curieuse. Par l’article IX le comité déclare que les journées des ouvriers charpentiers et maçons sont fixées à 12 livres par jour (en assignats, bien entendu, ce qui ne représentait pas tout-à-fait six sous) ; celles des manœuvres ou goujats. à six livres (trois sous), Il était délivré, en outre, à chaque homme, une livre de pain de munition par jour ; c’était le plus avantageux de l’affaire, car à cette époque, Paris affamé ne pouvait offrir à ses habitants une nourriture suffisante. Le nombre des ouvriers employés était fixé, par le même décret, à quatre cents, et telle était la misère générale, que, malgré la chétive rétribution journalière promise aux ouvriers, il se présenta trois mille hommes à l’ingénieur Reveroni, qui, par un sentiment d’humanité, en employa cinq cents au lieu de quatre cents.

[2On appelait, dans la vieille gaule, gargot. les soldats ou même les cuisiniers préposés à la préparation des aliments de l’ordinaire. C’est un vieux terme militaire.

[3A cette époque on venait d’adjoindre le bâtiment en arrière du quartier Eugène, où on mit un escadron en sus de ceux qui y étaient déjà casernés.

[4Premier s’entend ici pour désigner le premier régiment de grenadiers à pied de la vieille garde, parce qu’alors ce régiment avait été dédoublé et on en avait formé deux, le premier et le deuxième.