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Sylvain Déglantine : Les Preneurs de Cœurs (Croyance malgache)

samedi 8 mai 2021, par Denis Blaizot


Cette nouvelle a été publiée dans Le Journal des voyagesdu dimanche 17 mai 1908 1908 .

J’avoue que je ne m’attendais pas à quelque chose aussi sombre dans ce journal. La description d’un meurtre rituel... C’est bien écrit, un peu vieillot il est vrai, mais prenant. Je vais continuer à explorer l’œuvre de cet écrivain.

« Tiens, mais où donc est Antanaby ? demanda Mandrarivo en traversant la courette qui précédait sa maison en pisé recouverte de ravenala. Elle n’est pas venue comme les autres soirs au-devant de moi.

— C’est qu’elle est allée à Ambohibérango, répondit Alatsimany sa compagne, en le débarrassant du sic de riz qu’il rapportait de la rizière où il allait travailler chaque jour.

— À Ambohibérango ?

— Oui, chercher du houtchouc, car nous n’en avons pas même une pincée à nous mettre ce soir sous la langue.

— Et il y a longtemps qu’elle est partie ?

— Oui, bien longtemps, pas beaucoup après toi.

— Alors, elle devrait être rentrée.

— C’est bien ce que je me dis, et je commence à être fort inquiète… Vois donc, Masoandro (le Soleil) vient de se coucher là-bas derrière le mont Ambatombé.

— Antanady va être seule en effet à revenir dans la forêt noire… Vite, donne-moi ma sagaie, je cours au-devant d’elle. »

Alatsimany entra précipitamment dans la maison chercher l’arme.

« Va, et dépêche-toi, pressa-t-elle en la tendant à son mari, car j’ai bien peur. »

Et toute frissonnante :

« Les mpaka-fa (preneurs de cœurs)… ajouta-t-elle d’une voix étouffée.

— Oui, les mpaka-fa, » répéta lui-même Mandrarivo avec effroi.

Il s’élança aussitôt dans le sentier bordé de broussaille où se spectraient déjà des buissons ténébreux, tandis qu’A1atsimany implorait les razannes (bons génies) pour qu’ils préservassent son enfant d’un sort affreux.

Les mpaka-fa étaient en effet de bien terribles bandits.

En cette année 1892 1892 , ils parcouraient la campagne malgache, surprenaient les gens isolés, de préférence les femmes et les enfants, et leur arrachaient le cœur pour essayer de le vendre aux Européens qui s’en servaient, disait-on, dans leurs cérémonies cultuelles.

Les rivalités qui avaient eu lieu à cette époque entre la loge maçonnique nouvellement fondée à Tananarive et la mission catholique n’étaient pas étrangères à ces rumeurs et à leur tragique aboutissement.

De nos jours elles ont recommencé à courir, et les courriers de Madagascar nous rapportent que les preneurs de cœurs terroriseraient de nouveau la grande île.

Mais l’administrateur-maire de Tananarive, M. Titeux, dément la chose, et il a fait afficher sur les murs de la ville une proclamation pour rassurer les populations,

×××

Cependant, Mandrarivo n’a pas tardé à reparaître dans le sentier.

Et la joie commence à naître dans l’âme d’Alatsimany, car il n’est pas seul.

Hélas ! la personne qui l’accompagne n’est pas Antanaby.

C’est Ambohibé son fiancé, que Mandrarivo a rencontré en route, et qui lui a dit avoir vu la jeune fille repartir d’Ambohibérango avant le coucher du Soleil.

Il lui a même promis de venir la voir le soir même, et c’est pour cela qu’il était dans le sentier quand Mandrarivo s’est croisé avec lui. Plus de doute, elle doit avoir été surprise par les mpaka-fa.

Alatsimany s’est prise à sangloter, tandis que son époux éclate en imprécations.

Tous les deux aiment profondément la jeune fille ; c’était leur seule enfant, et elle était si gentille et si bonne !

« Viens, dit, la première, Alatsimany en entraînant son mari ; courons à sa recherche ; peut-être réussirons-nous à la sauver. »

Ils quittent tous les deux Ankéramadinata, traversent à gué la rivière qui coule entre des rochers pointus en bas du village, et s’enfoncent, à l’Est, dans la forêt dont la lisière est empourprée encore par les lueurs agonisantes du crépuscule.

De son côte, Ambohibé, non moins inquiet, a rassemblé quelques indigènes et s’est élancé avec eux dans une autre direction, à la recherche de sa fiancée.

++++

Ce n’était pas en vain que l’on s’était alarmé sur le sort d’ Antanaby.

La jeune fille revenait dans le sentier bordé de hauts lataniers, toute à la joie d’avoir rencontré son fiancé et de le revoir le soir même, ainsi que tous ceux qu’elle aimait, quand plusieurs indigènes s’étaient subitement arrachés d’un fourré pour se jeter sur elle.

D’abord, elle a cru qu’ils en veulent au bracelet d’argent et au collier de verroterie dont elle est parée.

Mais, aux paroles qu’ils prononcent en l’entraînant sous bois, elle a vite deviné avoir affaire aux mpaka fa dont on lui a recommandé de prendre garde.

Alors, elle a songé à sa mère et à son père, elle a revu la maison ensoleillée où ils attendaient son retour, où il faisait bon vivre tous les trois dans une mutuelle affection. Et des larmes ont brillé dans ses yeux doux et aimants sous ses sourcils gracieusement arqués sur sa peau cuivrée, des sanglots ont tordu ses lèvres qui n’avaient fait que sourire encore à la joie et aux espérances de ses quinze ans.

Elle a imploré la pitié des six bandits qui l’emmènent, elle les a suppliés de la laisser à ceux qu’elle chérit.

Mais sa prière ne les a pas touchés, et ni su jeunesse, ni sa beauté n’ont trouvé grâce devant la cupidité qui les pousse au crime et se reflète en diabolique expression sur leur visage bestial.

La voilà attachée debout à un latanier, bien loin du sentier, dans un épais fourré où l’on ne voit rien du ciel, si ce n’est une petite étoile qui s’est allumée dans la nuit et regarde, pâle et effrayée, les apprêts du supplice.

L’un des indigènes s’est approché de la victime.

C’est un ampamuriki (devin), celui qui, dans sa grossière erreur, a invité ses compagnons au crime en leur parlant des richesses que leur donneront les Européens en échange du cœur de la jeune fille.

Il a enlevé le lamba d’Antanaby dont le buste apparaît gracile et marmoréen en son impeccable pureté de lignes ; et, à la lueur d’une torche tenue par l’un des bandits, il trace des cercles sur le sein gauche de la victime, en murmurant de mystérieuses paroles pour se rendre les esprits favorables.

Car, pour conserver toute sa valeur monétaire, il était dit que le cœur devait être arraché vivant et ne porter aucune égratignure, conditions qu’il n’était pas toujours facile de réunir.

« Les esprits sont avec nous, prononce sentencieusement l’ampamuriki au bout de quelques minutes ; et ils désignent Anfrokata pour exécuter leur volonté. »

Ce dernier s’avance aussitôt, féroce et cynique en sa fierté d’avoir été choisi.

Et tandis que le devin, assis à l’écart sur ses jarrets, continue ses invocations, il tire un couteau caché sous son pagne rouge et se dispose à commencer son horrible besogne.

Antanaby, terrifiée, le supplie d’avoir pitié ; mais elle le voit implacable et cruel, et ses yeux hagards s’élèvent vers la petite étoile qui regarde toujours, pâle et effrayée, entre deux feuilles.

Et l’étoile est compatissante et, dans son discret rayonnement, l’espérance dont elle est le symbole semble vouloir sourire encore à celle que la destintée abandonne à une horrible fin.

Un craquement de branches s’est fait entendre tout près, suspendant le geste du bourreau. De nombreux craquements lui succèdent de plus en plus rapprochés ; et deux ombres surgissent bientôt, noires et blanches, dans les lueurs rougeâtres de la torche.

Antanaby pousse un cri de joie.

Elle a reconnu son père et sa mère.

« Mon enfant ! » s’écrie celle-ci on s’élançant vers elle, tandis que Mandrarivo brandit sa sagaie et la plante dans le bras du devin qui veut l’empêcher de passer.

Mais les autres bandits se sont jetés sur eux.

On les frappe, on les maîtrise, ils tombent ligottés, à quelques pas d’Antanaby.

Tout ne semble pas perdu cependant. Ambohibé n’est-il pas lui aussi à la recherche d’Antanaby ?

Peut-être ses investigations l’ont-elles amené en ces parages, Peut-être va-t-il arriver à temps avec ses compagnons pour mettre en fuite les preneurs de cœurs.

Alatsimany et Mandrarivo se rattachent à cet espoir et ils appellent à grands cris Ambohibé.

Mais rien ne leur répond, si ce n’est le hurlement lugubre et lointain d’un chacal.

Et l’ampamuriki a recommencé ses invocations, après avoir bandé sa plaie sans gravité. Et, sur son ordre, Anfrokata s’est approché de nouveau d’Antanaby.

« Reny ! reny (mère ! mère) ! » s’écrie la malheureuse avec effroi.

Alatsimany et Mandrarivo sont sur des charbons ardents.

Ils supplient, invectivent, menacent ; ils se tordent furieux, cherchant à briser leurs entraves. Mais les preneurs de cœurs sont insensibles, les liens solides.

Et Anfrokata a levé son couteau qui reflète sinistrement la lueur sanglante de la torche.

Ambohibé ne viendra donc pas !

Les amis l’appellent de nouveau, désespérément. Et son nom va au cœur d’Antanaby et la rappelle au rêve qui lui faisait la vie douce et la lui rend plus chère.

Oh ! que de joie à savourer pour elle auprès du fiancé dont la seule pensée mot dans son âme juvénile et ardente tous les rayons et toutes les fleurs de l’aurore !

Et elle oublie une seconde l’horrible situation pour revivre le bonheur puisé déjà dans cet amour et dans l’affection des siens, et pour suivre le sentier d’ivresse qui se déroule devant elle à porte de vue vers les horizons bleus. Mais, brusquement un cri de douleur a râlé dans sa gorge.

Anfrokata lui a détaché le sein d’un coup de lame, mettant à nu les côtes qui apparaissent en zébrures blanches dans la plaie rouge.

Fini le rêve, éteints les rayons, mortes les fleurs !

Non pas encore ; Antanaby est courageuse, elle lutte contre la destinée, elle veut vivre, La petite étoile qui regarde toujours, pâle et effrayée, entre les feuilles ne lui parle-t-elle pas d’ espérance ?

Ambohibé doit être tout près, il a entendu les appels, il va venir, il vient.

Impuissants et horrifiés, Alatsimany et Mandrarivo l’espèrent, eux aussi, mais nul ne fait irruption à travers les murailles de feuillage et de nuit.

Et Anfrokata continue son épouvantable travail.

« Dépêche-toi ! pressent les mpaka-fa.

— Oui, renchérit le devin entre deux invocations, car arracher un cœur mort te vaudrait la malédiction des ancêtres. »

Il se hâte, sourd aux cris de douleur de sa victime, et le cœur apparaît enfin, brun et palpitant. dans une large ouverture.

Affaiblie par le sang qu’elle a déjà perdu et par d’horribles souffrances, Antanaby se sent défaillir.

Elle lutte cependant de toutes ses forces contre la mort envahissante, tant elle a regret de quitter son père et sa mère qui gémissent affreusement et s’épuisent toujours en vains efforts pour se dégager de leurs liens, tant elle espère encore l’arrivée d’Ambohibé, ne fut-ce que pour revoir une dernière fois le beau fiancé dont l’amour la berçait de joie en des lendemains roses.

Mais sa tête vacille désespérément comme un cocotier dans la tempête ses paupières battent.

« Elle meurt ! elle meurt ! crient encore à Anfrokata les preneurs de cœurs qui redoutent d’autre part l’arrivée de quelqu’un, dépêche-toi donc ! »

Et l’un d’eux pique à petits coups Antanaby dans le dos avec sa sagaie pour la ranimer.

La malheureuse halète et supplie, toute d’épouvante, de révolte suprême contre la mort qui anéantit en d’effroyables tortures son petit être qui n’a fait de mal à personne et auquel la vie souriait si douce et si lumineuse.

Mais le bourreau a jeté son arme ; il saisit le cœur qui sort bientôt, dans une dernière secousse.

« Vivant, il est vivant ! » crient avec joie les mpuka-fa.

— Oui, et nous allons pouvoir le vendre un bon prix, ajoute le devin qui en a fini avec ses invocations ; Zanahary (Dieu) nous protège. »

++++

Quel est donc celui qui se glisse là-bas avec souplesse dans les épais fourrés, à la tête d’une poignée d’Indigènes ?

C’est bien Ambohibé, Il a entendu les cris de douleur de sa fiancé : il s’est élancé et le voilà qui débouche avec ses compagnons sur le lieu du supplice, la sagaie haute. Mais les mpaka-fa sont partis ; et, fantômés par les lueurs de la torche tombée à terre, Alatsimany et Mandrarivo, qui ont réussi à se débarrasser de leurs liens, sont seuls à se lamenter devant le corps de leur enfant toujours attachée au cocotier, la tête pendante.

Ambohibé est resté d’abord pétrifié, un cri de rage aux lèvres.

Puis il s’est approché d’Antanaby, espérant qu’elle n’est pas encore morte et que ses yeux vont se rouvrir à la lumière.

Mais elle a disparu, la petite étoile qui regardait, pâle et enrayée, entre les feuilles, et la dernière espérance s’en est allée avec elle, vers des mondes où les hommes sont moins barbares, les destinées moins noires.

Et les regards horrifiés d’Ambohibé ont plongé dans la poitrine ouverte d’Antanaby ; et il a vu qu’il n’était plus là, le petit cœur aimant et bon qui s’était donné à lui avec toute l’ardeur de ses naïves aspirations.

Alors, ses gémissements se mêlent à ceux d’Alatsimany et de Mandrarivo.

Perdue, la fiancée aimée qui rêvait de lendemains si clairs et si délicieux !

Et pour lui aussi, sous le vent de la superstition et de la cupidité de ses semblables, fini le rêve, éteints les rayons, mortes les fleurs !

Sylvain Déglantine Sylvain Déglantine Sylvain Déglantine, serait le pseudonyme de Sylvain-Eugène Paquier (1872 - 1969)

Et à propos des Preneurs de cœurs, voici ce qu’en dit Louis Molet dans Cadres pour une ethnopsychiatrie de Madagascar —1967 :