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Henri Coupin : Une erreur judiciaire en Australie

La science Illustrée n°627 au n°630 (2 au 23 décembre 1899)

vendredi 27 mars 2020, par Denis Blaizot

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Cette nouvelle de Henri Coupin(1868-1937) est parue les n°627 au n°630 (2 au 23 décembre 1899) de La science Illustrée.

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La mission Vincent-Meunier était arrivée depuis deux jours non loin du lac Orio, en Australie, dans une forêt où elle avait fait halte pour se reposer des nombreuses fatigues qu’elle venait. d’endurer. Il s’agissait pour elle de se joindre à une autre mission française, dirigée par le commandant Maurel et le capitaine de Clève, pour s’en emparer d’un territoire contesté vers lequel se dirigeait une mission anglaise. Les Anglais et les Français sous couleur d’exploration géographique étaient, en réalité, sur le pied de guerre et ne se faisaient pas faute de se tendre des embûches.

Arrivé au lac Orio, le chef de la mission, le lieutenant Vincent, après en avoir causé avec son second, le sous-lieutenant Meunier, estima qu’il ne devait pas tarder à transmettre un message à l’autre mission sœur pour lui indiquer la marche à suivre et se joindre à lui, afin d’arriver avant ceux qu’il appelait les « Englishs, » et avoir ainsi le bénéfice, toujours très important, du premier occupant.

Après avoir rédigé un télégramme chiffré, Vincent réfléchit que son courrier aurait peut-être à traverser des rivières. Pour mettre son message à l’abri de l’eau, il le glissa dans un petit étui en nickel qui lui servait ordinairement à mettre des plumes métalliques.

— Comme cela, se dit-il ; il faudrait de la guigne pour qu’il n’arrive pas intact !

Le lieutenant Vincent posa l’étui sur la table et s’apprêtait à faire appeler le courrier qui devait le porter à la mission de Maurel-de Clève, lorsqu’il fut distrait par l’arrivée du capitaine Delacroix qui accourait tout effaré et en proie à une grande émotion. Il était couvert de sueur et n’eut que le temps de s’affaler sur un pliant.

— Que diable vous est-il arrivé ? lui dit le lieutenant Vincent. On croirait que vous avez une bande de chacals à vos trousses.

— Oh, lieutenant, laissez-moi souffler, je vous en prie. Si vous saviez à quel exercice je viens de me livrer ! Non, mais vous ne vous doutez pas que je viens de danser pendant près d’une heure !

— Danser ! Ah çà, êtes-vous devenu fou, capitaine ?

— Fou, ah non, par exemple ! Et la preuve c’est que mon ami, le capitaine Bonnier et moi, nous venons de l’échapper belle.

— Voyons, capitaine, remettez-vous, je vous en prie. Il faudrait cependant s’entendre : « Avez-vous dansé ou bien risqué votre vie ? » Cela n’a pas du tout l’air de s’accorder.

— Et cependant cela est. Écoutez un .peu le récit de mon aventure [1].

— Ainsi que vous me l’avez ordonné ce matin, je m’étais rendu avec le capitaine Bonnier, sur les petites collines du Nord pour comparer les boussoles et en noter les déclinaisons. Malheureusement, le fer contenu dans ces petites collines faisait dévier les aiguilles et nous fûmes obligés de nous établir au-dessous, sur un banc de sable. Après avoir terminé nos mesures, nous songeons au départ. Je m’étais éloigné de quelques centaines de pas pour transporter un des instruments à la barque qui nous avait amené, lorsque, tout à coup, j’entendis derrière moi de grandes clameurs ; en me retournant, j’aperçus sur les collines, au-dessus du sergent Bonnier, une troupe nombreuse d’Australiens armés de javelines et qui paraissaient prêts à les lancer sur notre camarade. À ce moment, il m’aurait été facile de fuir et de me mettre en sûreté. Mais, bien entendu, je n’eus pas une minute cette mauvaise pensée. Je me hâtai de revenir vers Bonnier, décidé à lutter et à mourir avec lui. Plus j’approchais d’ailleurs, plus le péril me paraissait imminent. Un indigène à figure féroce, haranguait, avec des gestes animés, ses compagnons. Ceux-ci s’exaltaient de plus en plus. Ils frappaient bruyamment le sol de leurs pieds, roulaient des yeux farouches, comme des enfants en colère, secouaient leur crinière en tournant leur tête en cercle, crachaient, mordaient l’extrémité de leur barbe, signes de la plus violente irritation chez ces sauvages. Ils n’étaient qu’à la distance d’une douzaine de pieds, et avec leur adresse et leur nombre, ils ne pouvaient manquer de nous accabler et de nous tuer du premier jet de leurs armes. Si la troupe hésitait encore, ce ne pouvait être que par la crainte des représailles de la mission ; mais leurs cris redoublaient ; leurs bras étaient levés :

« — Escaladons, combattons ou fuyons, dis-je rapidement.

« — Non pas ! tout au contraire, dansons et rions, répondit le capitaine Bonnier.

« Je vous avoue qu’à ce moment, je crus que mon. camarade devenait fou.

« Bonnier se mit en effet à rire aux éclats et à chanter à tue-tête, en même temps qu’il se livrait à une des gigues les plus désordonnées auxquelles il m’ait été donné d’assister.

« — Dansez, dansez donc ! me répétait Bonnier.

« À tout hasard, je suivis son exemple : je sautais de mon mieux et j’esquissais un cavalier seul dont je ne me serais pas cru capable. Quant à rire et à chanter, ce fut pour moi impossible.

« Ce spectacle inattendu surprit les Australiens. Quelques-uns baissèrent leurs armes, d’autres se penchèrent pour regarder. Les plus irrités d’entre eux continuèrent à murmurer et à diriger vers nous la pointe de leurs javelines ; mais on ne les écoutait qu’à demi. Ces sauvages, malgré leur bestialité, ne sont que des grands enfants. Ils cherchaient à comprendre ce que nous faisions. Que signifiaient ces sauts, ces trépignements, ces agitations des jambes, ces chants bizarres ? Ils se témoignaient les uns aux autres leur étonnement et leur curiosité par de petits cris plus doux ; peu à peu ils rirent eux-mêmes et plusieurs s’assirent sur le roc. Les Australiens, comme vous le savez, sont très passionnées de danses et celle-ci, avait pour eux tout l’attrait de la nouveauté. Tandis qu’ils étaient ainsi à demi captivés, Bonnier qui ne perdit pas une minute son sang-froid, me jetait, à travers sa chanson, quelques mots d’interrogation :

« — Où sont nos fusils ?

« — À trente pas vers la gauche.

« — Tant pis, c’est à l’opposé de notre barque.

« — Dois-je aller les prendre ?

« — N’en faites rien, Dansez toujours. Approchons-nous peu à peu des fusils. Pas si vite : prenez garde. Essayons d’une ronde.

« Les indigènes, dès que nous nous éloignons de quelques pas, paraissaient soupçonner notre intention. Leurs murmures nous avertissaient.

« — Revenons à nos instruments, dit Bonnier. Patience !

« J’étais en nage.

« — Bonnier, lui dis-je, si nous nous tirons d’ici, je suis sûr que vous vous rappellerez notre danse !

« — Ah çà, pour sûr ! Mais j’ai bien peur que ces vilains moricauds ne nous laissent pas tranquilles. Je suis tout à fait épuisé.

« — Encore un peu de courage, Bonnier. N’avez-vous pas laissé une fiancée à Paris ? Dansez pour votre fiancée. Et la patrie, mon cher ami, dansez pour la patrie !

En ce moment, on entendit au loin une sourde détonation. C’était un officier qui, à plus d’un kilomètre de là, tirait sur un Mégapode.

— Un Mégapode, qu’est-ce que c’est que ça, inter.rompit le lieutenant Vincent ?

— Le Mégapode est un oiseau fort curieux qui a trouvé un moyen peu banal de ne pas avoir à couver ses œufs. Avec ses pattes, il rassemble un vaste tumulus de feuilles mortes et d’autres matières végétales en décomposition et y pond ses œufs. La chaleur produite par la fermentation les fait éclore, pendant que le père et la mère se promènent.

— Pour se faire tuer...

— En effet, et, dans le cas présent, on peut dire que le trait de mœurs du Mégapode nous a sauvé la vie. Si la femelle avait été en train de couver, l’officier n’aurait sans doute pas eu l’occasion de tirer dessus et nous serions à l’heure actuelle envoyés ad patres. En effet, le coup de feu détourna un instant l’attention des sauvages. Vous pensez bien que nous n’eûmes garde de laisser passer cette occasion. Bonnier s’élance sur les armes, moi sur les instruments, et, prenant nos jambes à nos cous, malgré les javelines qui sifflaient à nos oreilles, nous arrivons à la barque, où nous sautons en un clin d’œil. Quelques coups de rames, et nous étions hors de portée, heureux de nous être tirés d’un si mauvais pas. Et nous voilà !

— Et Bonnier ?

— Bonnier, il est tellement épuisé par sa gigue et ses émotions, qu’il est allé s’étendre dans un hamac.

— Allons le voir.

Vincent et Delacroix allèrent jusqu’à la tente du capitaine, mais, en entr’ouvrant la porte, ils le virent qui dormait à poings fermés et le laissèrent tranquille.

— Je vais aller en faire autant, dit Bonnier.

— Bon sommeil, lui dit le lieutenant Vincent. Vous pouvez dire que vous l’avez échappée belle.

Vincent revint alors à sa table pour faire expédier la dépêche, mais l’étui ne s’y trouvait plus. Pensant qu’il avait roulé sur le sol, il le chercha avec soin sans plus de succès.

— Voilà qui est étrange, se dit-il à lui-même. Kodak !

Le serviteur accourut.

— Moussu !

— Est-ce que quelqu’un s’est approché de ma table ?

— Moi, pas savoir. Moi avoir été derrière tente. Mais, moi, crois pas. Ai pas, entendu personne.

— Tu es bien sûr ?

— Oui, maître !

— C’est bien, tu peux t’en aller.

Le lieutenant demeura perplexe. Il fouilla avec soin dans toutes ses poches ; chercha de nouveau à terre refit le chemin qu’il avait pris pour aller voir Bonnier, revint à- sa table et, bien convaincu qu’il n’avait pas égaré l’étui, il fit appeler le sous-lieutenant Meunier.

Après l’avoir mis au courant de l’incident, ce dernier cria :

— Mais on vous l’a volé !

— Je le crains, dit Vincent, mais pour quelle raison ?

— Ce n’est évidemment pas pour la valeur de l’étui qui n’en a aucune. Alors...

— Alors ?

Les deux hommes se regardèrent et leur teint, soudain rembruni, indiquèrent qu’ils avaient la même pensée.

— Nous aurions donc un traître parmi nous ! Et il se serait emparé de la dépêche pour la communiquer à la mission anglaise ?

— La chose me paraît bien extraordinaire, mais cependant je ne vois pas d’autres hypothèses plus plausibles. Il faut donc aviser au plus tôt. Faites sonner le rassemblement. Mais, surtout, pas un mot !

Ce fut pendant une dizaine de minutes un brouhaha indescriptible, les hommes croyant que le camp était attaqué.

Un quart d’heure après, tous les hommes étaient sous les armes et le lieutenant faisait faire l’appel.

À part deux sous-officiers envoyés en reconnaissance depuis la veille, il ne manquait qu’un homme, le docteur Jéramec.

— Qui peut donner des renseignements sur ce qu’est devenu le docteur Jéramec, dit Vincent, à haute voix.

— Moi, dit le sergent Baudelot, en s’avançant au port d’armes.

— Parlez, sergent.

— Mon lieutenant, j’étais. occupé à réparer une tente, quand, il y a environ une heure, je l’ai vu monter à cheval et partir au grand galop.

— Une heure, dites-vous ?

— Oui, mon lieutenant, une petite heure.

Vincent et Meunier se regardèrent et dirent presque ensemble :

— Une heure !

Il y avait juste une heure que la dépêche avait disparu.

— Et dans quelle direction est-il allé ?

— Par là, dit le sergent, en indiquant l’ouest.

Les deux chefs de la mission eurent froid au cœur : c’était dans cette direction que se trouvait la mission anglaise.

— C’est bien, Rentrez dans le rang.

Pour ne pas faire croire aux hommes qu’il les avait dérangés dans le seul but d’avoir des renseignements sur l’absent, le lieutenant passa sa troupe en revue, puis renvoya tout le monde à son poste.

Rentrés dans la tente du chef de la mission, Vincent et Meunier tinrent conseil et furent d’avis qu’il n’y avait pas lieu de poursuivre le docteur, sa trace devant s’être perdue très rapidement dans les marais et les bois vers lesquels il s’était dirigé.

— Je crois, dit Meunier, qu’il vaut mieux tenir la chose secrète jusqu’à nouvel ordre, pour ne pas semer la panique parmi les hommes et surtout attendre le retour du docteur. En attendant, hâtons-nous de rédiger une nouvelle dépêche pour la mission Maurel-Declève, en modifiant le plan de campagne qui a peut-être été communiqué aux Anglais.

Ils demandèrent un homme de bonne volonté. Tous se présentèrent, mais le lieutenant en choisit un très débrouillard qui s’empressa de partir avec la dépêche, après avoir serré la main à ses camarades.

Quant à Vincent et à Meunier, ils s’installèrent, comme, si rien n’était arrivé, à la porte de leur tente et se mirent à causer.

Ils n’y étaient pas depuis une demi-heure qu’ils virent arriver le docteur dont le cheval était blanc de sueur.

— Bonjour, docteur, lui dit le lieutenant Vincent, d’où venez-vous si vite, vous avez l’air tout rayonnant ?

— J’ai profité de ce qu’il n’y avait personne de malade pour aller au bois de Walfray étudier les mœurs d’une araignée que je savais y habiter.

— Ah, ah ! et avez-vous réussi à percer le mystère de cette merveilleuse araignée ?

— Mais certainement et c’est pour cela que j’ai l’air si réjoui.

— Peut-on savoir ?

Le docteur parut hésiter et se troubla légèrement.

— Ma question ne vous opportune pas, au moins ?

— Non, mon lieutenant ; si j’ai hésité un peu, c’est que les mœurs de l’araignée en question étaient, jusqu’à ce soir inconnues et que je voulais garder complètement la priorité de la découverte jusqu’à mon retour en France.

— Et vous vous méfiez de nous ?

Vincent et Meunier se regardèrent.

— Ce n’est pas ce que j’ai voulu dire, riposta vivement le docteur ; mais, quelquefois, en causant avec un ami, on peut, quand on connaît un secret, laisser échapper un mot qui le met sur la voie. Mais la preuve que j’ai confiance en vous, c’est que je vais vous faire part immédiatement de ma découverte,

— Nous brûlons d’envie de la connaître. Ces naturalistes sont d’un cachottier !

— Eh bien, puisque vous êtes si curieux, voici la chose. Vous vous rappelez d’avoir vu souvent en France, dans les jardins, de ces grandes toiles d’araignée, d’une régularité si remarquable, qui sont installées parfois dans le beau milieu d’une allée ?

— N’est ce pas la toile de l’Épeire diadème ? dit Meunier, qui, dans son jeune temps, avait été grand collectionneur de petites bêtes.

— Précisément. Vous savez aussi que ladite toile sert à l’animal à capturer les petits insectes volants qui viennent s’y empêtrer comme des petits fous. J’ai honte de vous rappeler ces faits qui sont connus de tout le monde ; mais ils sont indispensables à connaître pour comprendre le « cas » de mon araignée. Cette araignée fabrique, en effet, une toile analogue à celle de l’Épeire diadème, avec cette différence qu’il y a au centre, un filament assez gros, une sorte de câble formé de brins de soie tressés solidement les uns avec les autres. Le câble est fixé par un de ses bouts et libre par l’autre. La question à résoudre était de savoir à quoi pouvait bien servir le câble, dont l’utilité n’apparaît pas au premier abord.

— Pour ça non, opina le lieutenant Vincent, qui, tout en écoutant le docteur, l’examinait à la dérobée.

 C’est précisément ce que j’ai observé, continua le docteur, dont le calme ne se démontait pas. Quand une petite mouche vient s’empêtrer’ dans sa toile, l’araignée se précipite sur elle et lui plonge simplement ses crocs dans le corps. Mais les choses ne se passent pas de la même façon lorsque c’est un gros insecte qui vient s’y jeter, par exemple une grosse sauterelle. On assiste alors à un spectacle des plus curieux. L’araignée se dresse sur ses pattes et prend son élan : on croit qu’elle va s’élancer sur sa proie. Point. Elle se précipite sur son câble et le jette autour de l’animal de manière à empêcher ses mouvements. Et quand la sauterelle est ainsi garrottée, l’araignée lui donne le coup de grâce à l’aide de ses crochets venimeux. Le problème est donc aujourd’hui résolu : le câble de soie sert à garrotter les animaux volumineux qui, par leurs mouvements désordonnés, pourraient détériorer la toile et s’échapper.

— Très curieux. Et je vois que vous n’avez pas perdu votre matinée. Mais en vous dirigeant vers l’ouest n’avez-vous pas craint de rencontrer quelques Englishs qui ne seraient sans doute pas fait faute de vous envoyer quelques biscayens ?

— Ma foi, je n’y ai pas pensé.

— À propos, vous savez que nous partons demain vers le lac Ivia ? dit le lieutenant qui indiquait ainsi, une direction précisément au sens opposé à celle indiquée dans la dépêche.

— Ah, dit vivement le docteur, c’est regrettable,

— Regrettable, et pourquoi donc ?

— Parce que je pensais que nous irions vers le nord et que j’aurais ainsi le loisir d’observer les ornithorynques et les échidnés qui s’y trouvent. On sait bien que, quoique mammifères, ils pondent des œufs, mais on ignore encore pas mal de points de leurs mœurs.

— Quel amour pour l’histoire naturelle, dit Vincent, en faisant comprendre au docteur qu’il pouvait se retirer.

— Quand ils furent seuls, Vincent et Meunier échangèrent leurs impressions.

— Si le docteur s’est vraiment rendu coupable de trahison, il faut avouer qu’il a un joli cynisme de nous raconter son histoire d’araignée.

— Il avait pourtant l’air bien sincère.

— Tout de même, il y a des choses bizarres dans cette affaire : son départ juste au moment de la disparition de l’étui, la direction qu’il a prise, son trouble quand on lui a demandé des détails sur l’araignée, son peu de crainte de recevoir une bralle. Vous n’avez pas aussi remarqué comme il a regretté le changement de direction de la mission ?

— Si, mais il est vrai qu’il l’a expliqué par le dire d’augmenter ses connaissances sur l’ornithorynque.

— C’est vrai, mais je me demande, — passez-moi l’expression, — s’il ne nous la fait pas à l’oseille avec son histoire naturelle et si ce n’est pas un prétexte pour nous donner du changé sur ses allées et venues mystérieuses.

— Tout cela est bien compliqué. Que faire ? Faut-il le faire arrêter de suite ?

— Peut-être vaut-il mieux attendre encore.

Ils achevaient à peine leur conversation,qu’ils voient arriver vers eux les deux sous-officiers envoyés depuis la veille pour reconnaître les environs.

— Et bien, quoi de neuf ? dit Meunier.

— Pas grand chose, répondit l’un des sous-officiers. Les Anglais sont toujours à la même place et ne paraissent pas devoir se mettre en marche au moins d’ici à ce soir.

— Qu’est-ce qui vous fait supposer cela ?

— Oh, c’est une simple hypothèse ; parce que avec ma lorgnette, j’ai aperçu un Anglais qui se dirigeait tranquillement ce matin vers le bois de Walfray avec, en guise d’armes, un filet à papillon.

— Un filet à papillon n’indique en effet que des intentions pacifiques, dit Vincent : mais êtes-vous bien sûr qu’il s’agissait du bois de Walfray ?

— Oui, mon lieutenant.

— Vers quelle heure ?

— Vers onze heures.

— C’est bien, veuillez consigner toutes vos observations sur le papier. Revenez nous causer quand votre rapport sera terminé.

De nouveau seuls, Vincent et Meunier ne purent s’empêcher de remarquer que l’Anglais était allé en même temps et au même endroit que le docteur le matin.

L’hypothèse que Jéramec n’avait fait son excursion que pour se mettre en rapport avec l’insulaire et lui communiquer sa dépêche était donc très possible.

— Je crois que le plus simple est de l’arrêter de suite et de l’interroger.

— C’est aussi mon avis.

Les deux chefs de la mission se rendirent à la tente de Jéramec.

— Major, lui dit Vincent, nous avons une pénible communication à vous faire. Vous êtes accusé d’avoir dérobé une dépêche et de l’avoir communiquée aux Anglais.

— Moi, dit Jéramec, moi accusé de...

Il ne put achever et fondit en larmes.

— Nous vous prions donc de rester dans votre tente jusqu’à nouvel ordre et de ne pas en sortir sous aucun prétexte. Nous espérons d’ailleurs que vous n’aurez aucune peine à démontrer votre innocence, bien que beaucoup de preuves soient, il faut avouer, contre vous.

— Moi trahir mes frères ! Mais c’est affreux, cria Jéramec en proie au plus vif désespoir. Vous avez des preuves, dites-vous ; mais c’est impossible, puisque je suis innocent.

Et il reprit :

— Oui, je suis innocent, je le jure sur la tête de ma femme et de mes enfants !

— Nous ne demandons pas mieux que de vous croire, dit Vincent, mais il y a dans cette histoire, de singulières coïncidences.

Et il lui exposa in extremis, les charges que l’on avait pu réunir entre lui. Jéramec écouta avec une grande attention.

— Vous voyez, dit Vincent, en terminant, que tant que l’on n’aura pas retrouvé l’étui, de graves soupçons pourront être portés contre vous.

— Tout cela, ce ne sont que des présomptions qui, certainement s’éclairciront un jour.

— Possible, mais, en attendant, il est de notre devoir de faire une perquisition dans vos affaires.

— Faites ; et, au besoin, je vous y aiderai moi-même. Je ne demande que de la lumière.

La fouille commença par un sac assez volumineux où il y avait quantité d’objets d’histoire naturelle, une magnifique peau de cacatoès, une dépouille du cygne noir, cet animal qui est représenté sur les timbres d’Australie, un superbe oiseau lyre, de nombreux nids, un moloch empaillé, saurien fort curieux dont le corps est hérissé de piquants, puis des chlamydorames, des grammatophores et un grand nombre de serpents. Vincent saisit plusieurs papiers qui, d’ailleurs, paraissaient sans importance.

La suite de la perquisition ne donna guère plus de résultats.

Finalement Vincent et Meunier se retirèrent après avoir enjoint au docteur de rester dans sa tente et avoir placé un planton à la porte avec ordre de l’empêcher de sortir par tous les moyens.

Cependant, on ne sait comment, le bruit de hi trahison s’était répandu au dehors et les conversations étaient devenues très animées. Bientôt les voix s’élevèrent et un cerclé menaçant se forma autour de la tente.

— À bas le major ! dit l’un d’eux.

— Il faut le mettre à mort ! dit un autre.

— À mort ! À mort ! répétaient les camarades.

Sans l’intervention énergique d’un officier ; le major était lynché sur place.

Le lendemain, les officiers de la mission se réunirent au conseil de guerre et soumirent Jéramec à un interrogatoire serré. Le major ne put que répéter ce qu’il avait déjà dit à Vincent. Des témoins déposèrent. Plusieurs affirmèrent qu’il avait toujours des allures louches, furetant dans les coins, même dans ceux où son service ne l’appelait pas.

— C’est, dit le docteur toujours calme, que je cherchais des insectes.

« L’un d’eux affirma même l’a voir vu une nuit en promenade dans le camp une petite lanterne à la main.

— Je suis étonné d’entendre le témoin me reprocher cette conduite. On sait que c’est là en effet, un moyen très simple de capturer les animaux nocturnes qui sont attirés par la lumière.

Les autres témoins le chargèrent à qui mieux mieux, car il était peu aimé. Non parce qu’on avait quelque chose à lui reprocher, mais, en sa qualité de penseur, il était plutôt taciturne : on le croyait fier, alors qu’il n’était que timide et absorbé ; de plus il était protestant et la plupart des membres de la mission étaient catholiques.

Bref, la condamnation de Jéramec devenait de plus en plus certaine, lorsqu’il se passa un fait singulier.

Le conseil se tenait en plein air et les officiers avec lés témoins formaient un cercle au centre duquel se tenait l’accusé.

« L’interrogatoire allait prendre fin lorsqu’à une assez faible distance, on entendit un coup de feu et, presque aussitôt, un oiseau blessé vint s’abattre tout près de Jéramec, Celui-ci, sentant ses instincts de naturaliste se réveiller et ne pensant plus à la situation terrible dans laquelle il se trouvait, sauta de suite sur l’oiseau et, en un clin d’œil, le fit passer de vie à trépas.

— Un ptilonorhynque, s’écria-t-il, un ptilonorhynque !

Puis, il éleva l’oiseau en l’air, en continuant à crier :

— Un ptilonorhynque ! C’est lui ! C’est peut-être lui !

Les spectateurs assistaient muets à cette scène et n’étaient pas éloignés de croire que le major avait perdu la raison. Mais finalement, Jéramec se remit, et, à une question que lui posait le lieutenant Vincent, il prit la parole.

— Mon lieutenant, dit-il, en dehors des charges qui pèsent contre moi du fait de ma religion qui a soulevé quelques haines injustes parmi mes camarades et de mon amour pour l’histoire naturelle qui me pousse à fureter dans tous les coins, je vois qu’on ne peut me reprocher que la disparition de l’étui, disparition qui, par une coïncidence malheureuse, a eu lieu juste avant mon départ pour le bois, de Walfray, Le domestique Kodak dit n’avoir entendu personne s’approcher de la table où cet étui se trouvait. Que penserait le" conseil si je lui expliquais ce point resté obscur et si je lui prouvais que le larcin a pu ne pas être fait par un homme, mais par un animal ?

— Un animal, s’écria toute l’assemblée, comme un seul homme !

— Je crois devoir conseiller à l’accusé, dit le président de ne pas aggraver son cas, en essayant de se moquer du conseil.

— Mon président, j’ai trop le respect de ceux que je considéré toujours comme mes camarades, pour leur raconter des histoires inexactes. Et pour montrer au conseil que je n’invente rien, je le prie, d’ordonner qu’il soit apporté ici un livre intitulé Scènes de la vie des animaux d’Australie que l’on trouvera dans ma tente.

Le livre une fois apporté, le greffier lut le passage suivant, indiqué par Jéramec :

— Les ptilonorhynques ont la singulière habitude de se construire des berceaux qui leur servent de villas, « Dans les forêts de cèdre du gouvernement de Liverpool, en Australie, dit le naturaliste Gould, je vis plusieurs de ces habitations de plaisance. Elles étaient toujours construites sur le sol, couvertes d’ordinaire, par des branches épaisses qui les surplombaient et dans les endroits les plus déserts de la forêt. La base de l’édifice consiste en une large plate-forme un peu convexe, faite de bâtons solidement entrelacés. Au centre s’élève le berceau, construit également en petites branches, entrelacées à celle de la plate-forme, mais plus flexibles. Ces baguettes, recourbées à leur extrémité, sont disposées de manière à se réunir en voûte ; la charpente du berceau est placée de telle sorte que les fourches présentées par les baguettes sont toutes tournées au dehors, de manière à n’opposer à l’intérieur aucune espèce d’obstacle au passage des oiseaux. L’élégance de ce curieux berceau est encore rehaussée par des décorations qui en tapissent l’intérieur, et l’entrée. L’oiseau y entasse tous les objets de couleur éclatante qu’il peut ramasser, tels que les plumes de la queue de divers perroquets, des coquilles de moules, des petites pierres, des coquilles d’escargots, des os blanchis, etc. Il y a certaines plumes qui sont entrelacées dans la charpente du berceau ; d’autres, avec les os, et les coquilles, en jonchent les entrées. Le penchant naturel de ces oiseaux à ramasser tout ce qu’ils trouvent à leur convenance et à l’emporter, est si bien connu des naturels que, quand il leur manque quelques petits objets, par exemple un tuyau de pipe ou autre chose semblable, qu’ils peuvent avoir perdu dans les broussailles, ils se mettent à la recherche de berceaux, sûrs de l’y retrouver. Moi-même, j’ai rencontré à l’entrée d’un berceau, une jolie pierre de tomahawk d’un pouce et demi de hauteur très finement travaillée, mêlée à des chiffons de coton bleu, que les oiseaux avaient bien certainement ramassés dans un ancien campement d’indigènes. »

Quand la lecture fut finie, au milieu du silence de tous, lé docteur s’écria triomphant, montrant l’oiseau qui s’était abattu à ses pieds :

— Et cet oiseau, ce ptilonorhynque, le voilà. C’est presque la Providence qui me l’envoie ! Et, avant de prendre une décision, le conseil doit faire rechercher les berceaux du ptilonorhynque, berceaux que l’on rencontrera certainement dans les environs et où, quelque chose me le dit, on retrouvera l’étui. Il n’y a rien d’impossible à ce que l’un d’eux ait été séduit par l’étui et s’en soit emparé pour orner son nid.

Le conseil, consulté, ordonna un supplément d’enquête et chacun retourna à son poste. Il fut décidé que le lieutenant Meunier, accompagné du docteur Jéramec, auquel il avait le droit de brûler la cervelle à la moindre tentative de fuite, irait à la recherche des singulières maisons de plaisance du chlamydère.

Guidé par le flair du naturaliste, Meunier ne tarda pas à rencontrer une c1airière où il n’y avait pas moins de trois maisons de plaisance du ptilonorhynque.

À la porte de l’une d’elles, on trouva une multitude de coquillages et d’os blanchis, tout au milieu une amulette dérobée sans doute à un indigène, une bague en perle ... et un tuyau de pipe. Au second, il y avait de petits morceaux de verre brillants. Enfin au troisième, Meunier s’écria :

— Le voilà !

C’était bien l’étui dont le nickel brillait au milieu des objets les plus disparates, depuis des petits cailloux jusqu’à des morceaux d’étoffes que l’on aurait pu croire arrachés à quelque habit d’arlequin.

On comprend l’émotion de Jéramec qui se jeta, dans les bras de Meunier. Et, tous deux, unis dans une fraternelle accolade, pleurèrent de joie.

De retour au camp, le conseil se remit immédiatement et, à l’unanimité, Jéramec fut déclaré innocent. Vincent en profita pour adresser une allocution aux membres de la mission sur la facilité avec laquelle on peut être induit en erreur.

— Vive Jéramec ! Vive le major ! s’écriaient-ils tous, même ceux qui avaient été les plus enragés contre lui quand ils le croyaient un traître.

À quelques jours de là, une entente était intervenue entre les gouvernements anglais et français. Toutes les missions se réunirent pour discuter les conditions de la paix avec les délégués des indigènes.

Vincent, raconta au chef de la mission anglaise, la curieuse erreur judiciaire dont le major avait failli être la victime.

— Et n’y a-t-il pas d’indiscrétion à vous demander ce que faisait votre homme dans le bois de Walfray ?

— Ah, dit en riant l’insulaire, c’est un de nos compatriotes qui a la manie de l’histoire naturelle. Il s’était rendu dans le bois en question pour étudier les mœurs d’une araignée !

— D’une araignée ! Et il a-t-il trouvé ce qu’il cherchait ?

— Non, il est revenu bredouille et il en était même assez vexé.

— Eh bien, dit Vincent, vous pouvez lui dire que Jéramec a résolu la question avant lui.

— C’est une victoire pour là science française, dit Meunier.

— Mais qui a failli me coûter cher, ajouta Jéramec.

Henri coupin


[1Ce récit est fait d’après des documents authentiques, Tour du Monde, VIIIe vol., p. 202).