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Francisque Parn : La trouvaille

lundi 6 avril 2026, par Denis Blaizot

Ce conte de presse est paru dans le numéro du 1er août 1923 1923 du quotidien Le Matin.


Planté sur le trottoir, devant l’unique boutique d’horlogerie de Saint-jouvençon, le père Lapôtre ne paraissait pas très rassuré. Derrière le grillage qui protégeait les vitred de sa devanture, l’horloger Granoul ressemblait assez à une araignée tapie au centre de sa toile, et la loupe noire encastrée sous l’un de ses sourcils lui donnait un air peu engageant.
CEpendant, le vieux paysan, ayant relu l’affiche manuscrite collée sur la vitre : « Achat d’or et d’argent », se décida à tourner le bec-de-cane et à entrer.
— Que désirez-vous, monsieur ? fit l’horloger en enlevant son œil suplémentaire.
— Oh ! pas grand-chose… un simple petit renseignement… J’suis constant Lapôtre, de la ferme Brebière, à deux lieux d’ici… Je n’vous dérange pas dans vot’travail, au moins ?
— Mais non, voyons ! Quel renseignement désirez-vous ?
— Eh ben ! Voilà… J’voudrais savoir combien qu’vous donneriez d’un morveau d’or gros comme mes deux poings ?
— Asseyez-vous donc !
M. Granoul dévisagea le fermier. Les yeux à fleur de tête respiraient l’honnêteté et la candeur, mais la bouche mince, rentrée et plissée comme une bourse dont on a tiré les cordons, l’avertit qu’il allait fallpoir jouer serré.
— Un morveau d’or gros comme vos deux poings ! Fichtre ! cela a une certaine valeur !
— Combien à vot’idée ?
— Écoutez, vous m’avez l’air d’un brave homme et je ne voudrais pas vous mettre dans l’erreur. Je ne puis vous répondre comme cela… il faudrait voir. Il y a des questions d’alliage, vous comprenez… L’or vaut trois francs le gramme en temps ordinaire, mais, moi, je le paye jusqu’à cinq francs.
— Alors, ça ferait dans les combien ?
Dans les douze à quinze mille francs, plus peut-être, suivant le poids du morceau… Mais, je vous le répète, il faudrait voir… Naturellement, vous ne l’avez pas apporté ?
— Vous pensez bien que non ! Mais j’suis content tout d’même d’avoir le renseignement et j’vous en remercie. À c’t’heure, je n’veux pas vous retenir plus longtemps et je m’en vas casser la croûte au soleil d’or.
Cela ne faisait pas sdu tout l’affaire de l’horlogeer. Çvidemment, cer bonhomme avait mis la main sur une petite fortune, provenant peut-être de sacs d’or fondus dans un incendie, ou de vases d’église mis en lingots pendant la Révolution. Ce qu’il fallait, c’était l’empêcher à tout prix de quittere la boutique avant d’avoir conclu le marché.
— Il est, en effet, l’heure de déjeuner, dit M. Granoul, et je vais moi-même me à table. Si le cœur vous en dit…
— Oh ! ça serait trop : de sans-gêne… Je n’voudrais pas. vous déranger.
— Il n’y a aucun dérangement ; Mme Granoul sera enchantée de faire votre connaissance.
Après avoir protesté comme il se doit, le fermier accepta : l’invitation avec simplicité et rondeur.
— Après tout, comme dit l’autre, on ne doit jamais refuser un bon déjeuner, quand on est dehors de chez soi !

Le repas fut charmant, Mme Granoul, à qui son mari était allé dire quelques mots à la cuisine, reçut le père Lapôtre comme un vieil ami, et lui confectionna certaine omelette au jambon dont il redemanda trois fois, et qu’il déclara bien meilleure que tout ce qu’il aurait pu manger au Soleil d’or. Cependant, quand l’horloger voulut en revenir. à la question du morceau d’or, le vieux paysan rompit les chiens et déclara qu’à son avis la seule façon de couronner un aussi bon déjeuner était d’aller finir l’après-midi dans un cinéma dont il avait vu les affiches sur la Grand’Place. C’était là un speclacle nouveau pour lui et qu’il désirait depuis longtemps connaître.
— Soit ! fit M. Granoul. Nous parlerons là-bas de notre affaire.
Ils s’en furent au cinéma, et l’horloger paya les places, à la grande confusion du père Lapôtre, qui se trouvait ne pas avoir de monnäie, Ils virent se dérouler le dix-septième épisode de Vierge ef trois fois mère ; puis un film américain où le héros, après avoir lu un verset de la Bible, grimpait à la force des poignets au faîte d’une maison de douze étages, s’accrochait à la nacelle d’un ballon, disparaissait dans la cheminée d’une locomotive en marche, pour sauter enfin dans l’auto de la fille du milliardaire qu’il devait épouser. C’était émouvant, instructif et magnifique, et le père Lapôtre, pleurant et riant. à la fois, affirma ne s’être jamais autant amusé de sa vie.
Lorsqu’ils sortirent, l’horloger prit le bras, de son invité et lui dit d’un ton résolu, qui marquait bien sa volonté de couper court à tout nouvel atermoiement :
— Et maintenanf, mon cher monsieur Lapôtre, parlons peu et parlons bien. Huit kilomètres ne sont pas pour m’effrayer. C’est l’affaire-de deux heures de marche. Je vous accompagne chez vous, vous me montrerez le morceau d’or que vous avez trouvé, et…
Le fermier l’arrêta, stupéfait :
— Le morceau d’or que j’ai trouvé ?… Mais où c’est-y que vous êtes allé prendre une chose pareille, mon bon monsieur ?… C’que je vous demandais, comme dit l’autre, c’est dans le cas où j’aurais la chance d’en trouver un !
Francisque Parn Francisque Parn nom de plume de François Parnet, écrivain français né à Bresse-sur-Grosne (Saône-et-Loire) le 07 août 1864 et décédé le 14 février 1938.
La BNF ne lui attribue que 12 œuvres, mais en cherchant bien... il a aussi publié un certain nombre de contes de presse.

  1. Un ennemi E apparaît au point P, que faites-vous ? Instruction des gradés d’une compagnie au service en campagne — 1901
  2. Cœurs sauvages — 1903
  3. « Chanson d’automne ! Mélodie..., poésie de Francisque Parn, musique de G.-E. Peiffer » — 1905
  4. La rançon de Miss Stone, roman — 1910
  5. Les Semeurs de vent — 1912
  6. En silence — 1912
  7. Sicoutrou, pêcheur — 1914
  8. En suivant la flamme, roman — 1918
  9. Le tillacoro et le caïman — 1921
  10. Un homme de devoir — 1921
  11. Le tortionnaire — 1922
  12. Deux duels — 1922
  13. Bayard — 1923
  14. Le compère— 1923
  15. La Vipère rouge — 1923 et 1925
  16. Parade foraine — 1923
  17. La trouvaille — 1923
  18. Une déception — 1923
  19. Sicoutrou, bohémien — 1924
  20. La Nymphe en danger — 1926
  21. Les Caïmans sacrés, roman — 1927
  22. La bête dans les neiges — 1928
  23. Cœur de jeune fille, roman — 1928