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Francisque Parn : La vipère rouge
lundi 6 avril 2026, par
Crispi avait de très bons yeux sous les avait parfaitement vu la dangereuse bête dissimulée dans le buisson. Sa première idée avait été de s’éloigner, car il savait qu’on ne lutte pas contre une vipère rouge, que les abois ne font qu’irriter, qui se lance sur vous comme détendue par un ressort, et qui vous enfonce dans la chair des lèvres des crochets qui tuent. Cependant il ne bougea pas et continua d’observer, tout en feignant de dormir, tandis qu’à côté de lui Tit-René, assis dans l’herbe, jouait à taper des talons par terre et à raconter au chien des histoires confuses.
Ils étaient là tous deux, depuis le commencement de l’après-midi, sur la marge du champ, à quelques pas du buisson qui les tenait à l’ombre. Le maître et sa femme se trouvaient assez loin, au milieu des sillons, occupés à une besogne que Crispi n’avait jamais pu comprendre et qui consistait à frapper le sol avec des outils de fer.
— Couche-là, Crispi ! avait ordonné maître Laquineul.
Et la maîtresse, tout contre lui, avait assis Tit-René. Le chien s’était couché en remuant la queue, montrant ainsi qu’il comprenait qu’on lui demandait de garder l’enfant et qu’il saurait s’acquitter de ce soin avec vigilance.
La vipère était toujours là, lovée au pied d’un prunellier. Crispi la voyait de temps à autre étirer avec lenteur son corps rouge brique, puis ériger sa tête plate aux yeux sans paupières, en dardant par jets rapides sa langue pareille à un fil brillant fendu au bout. Elle paraissait se trouver bien là et peu disposée à quitter la place.
Crispi, vraiment, ne savait quel parti prendre. Il sentait maintenant que la bête l’avait vu et le surveillait, et ce regard noir et fixe, qui entrait dans le sien, lui causait une gène singulière, en même temps qu’une envie inexplicable de s’approcher en se traînant sur le ventre... Mais l’enfant lui ayant, par jeu, poussé rudement ses talons dans les côtes, cette espèce de fascination prit gin, et il se dit qu’il fallait à tout prix faire quelque chose pour éloigner la bête.
Là-bas, dans le champ, le maître et sa femme frappaient toujours la terre de ces coups inutiles qui ne faisaient jamais sortir ni une taupe, ni un mulot. À quoi cela aurait-il servi d’aller les chercher en tirant l’homme par son pantalon et la femme par sa jupe ? Ils n’auraient certainement pas compris et lui auraient donné des coups de pied en lui reprochant d’avoir abandonné le petit.
Et ils auraient eu raison, car il y avait vraiment imprudence à laisser l’enfant tout seul à portée de cette bête méchante. Le mieux était encore de veiller, et, si elle s’approchait trop, de lui casser les reins d’un coup de dent, en tâchant d’éviter la morsure.
L’idée de casser les reins de la vipère le fit songer à un hérisson dont il connaissait le terrier tout proche, retraite inexpugnable creusée entre les fortes racines d’un rouvre, à l’entrée de laquelle il s’était bien des fois égosillé à crier des injures. En voilà un qui s’y entendait à casser les reins des vipères, sans souci de leurs crocs empoisonnés ! Certes, Cripsi eut imposé bien volontiers silence à son antipathie, s’il eut pu espérer l’appui d’un tel allié. Mais comment sans quitter sa place, faire comprendre à cet animal borné qu’une proie tentante s’offrait à lui ? En entendant les appels de Crispi, le hérisson n’aurait rien de plus pressé que de se blottir au fond de son trou et de n’en plus sortir.
Cependant Tit-René avait entrepris de se mettre à califourchon sur le corps du chien, ce qui constituait pour lui un tour de force assez difficile. Il allait malgré tout l’accomplir lorsque, entraîné par le poids de sa tête, il fit la culbute de l’autre côté. Cela le rapprocha sensiblement du buisson et surtout fit beaucoup trop de bruit au gré de Crispi, qui vit à ce moment la vipère se dresser de toute la longueur de son corps, en faisant entendre un sifflement d’attaque.
Alors le chien, sans hésitation, fit Le seule chose qu’il y avait à faire. Dressé d’un bond, il saisit à pleine gueule le dos de l’enfant, l’emporta la tête haute comme il eût fait d’un lapin, et le déposa à dix pas de là, dans un sillon. Puis il s’aplatit à terre, attendant humblement le châtiment inéluctable qui arrivait sous les espèces criantes et gesticulantes de ses maîtres, attirés par les cris frénétiques de Tit-René.
— Quoi qu’y fait donc, c’chien de malheur ? hurlait l’homme.
— V’là à c’t’heure qui dévore le p’tiot ! glapissait la femme.
Ce fut une correction mémorable, que Crispi reçu avec résignation et sans se plaindre, car il savait bien qu’on ne doit pas emporter dans sa gueule, comme un simple lapin, le petit des maîtres. D’ailleurs, les coups ne lui firent pas grand mal et ils eurent pour résultat d’exciter le rire frais de l’enfant, ce qui calma un peu la colère du père et de la mère.
Or, Laquineul, en homme soigneux, était allé ramasser le fichu de Tit-René resté auprès du buisson. tout à coup, il sauta en arrière en poussant un cri, revint, leva sa pioche et l’abattit furieusement à plusieurs reprises·
— Quoi qu’y à ? s’enquit la femme.
— Un « sarpent » rouge ! répondit le fermier en revenant précipitamment. Alle m’a quasiment piqué !
— Tu l’as tuée ?
— Raide !
Maîtresse Laquineul prit le fichu que lui apportait don mari et en enveloppa Tit-René, car la rosée du soir commençait à tomber. Puis elle demanda, sans y attacher beaucoup d’importance :
— Où qu’alle était, la bête rouge ?
— Sous le fichu.
— Sous le fichu ?
— Oui.
Ils se regardèrent et se virent, l’un et l’autre, très pâles. Ils avaient enfin compris... Leurs regards, ensemble allèrent à Crispi, qui léchait avec application une de ses pattes.
— C’est tout de même un bon chien... dit maître Laquineul en s’agenouillant auprès de lui et en caressant sa grosse tête ébouriffée.
— T’as p’t’être ben eu tort de l’battre tout à l’heure... opina la femme. J’y ferai, ce soir, une bonne soupe avec des os.
Sous les caresses de son maître, auxquelles il n’était guère accoutumé, Crispi se roulait en poussant de petits gémissements de joie et de reconnaissance.
Du Progrès.
