Accueil > Ebooks gratuits > J.-H. Rosny ainé : La tragédie intime

J.-H. Rosny ainé : La tragédie intime

jeudi 8 janvier 2026, par Denis Blaizot

Conte de presse découvert au détour des pages du quotidien « Le Journal », en date du 29 décembre 1919 1919 .

La tragédie intime

Ce fut d’abord un de ces jours sans événements qui, pourtant, laissent un souvenir fastueux dans les âmes. Irène avait vécu avec ses amies, jeunes fleurs humaines, pleines de grâce. Elles avaient goûté ardemment le présent et construit un fabuleux avenir…

Quand elles furent parties, Irène demeura seule dans le grand jardin avee les hêtres rouges, les rouvres, les herbes et les mésanges. Elle continua son rêve devant la Loire antique, pleine d’ilots, pauvre et elle dans les nobles sites de la Touraine… Irène ne savait pas bien ce qu’elle attendait de la vie. Tout était vague et délicieux. Elle n’aurait pas été surprise de voir le Prince des Féeries traverser le fleuve et monter vers le jardin.

Enfin, elle se décida à rentrer dans la maison. Au détour du chemin, où des ramures se rejoignent en arches, elle eut un vertige, chancela, et tomba évanouie.

Quand elle se ranima, elle sentit, en même temps qu’une étrange fatigue, une sorte de brûlure dans les régions mystérieuses de son corps… Elle ne savait guère ce qui lui était arrivé ; à peine si elle pressentait une pâmoison. Sa surprise et son anxiété s’accroissaient à mesure qu’elle reprenait conscience plus entière d’elle-même…

Elle monta presque furtivement à sa chambre, se déshabilla.

Alors, elle tomba dans une songerie pénible, car rien n’expliquait son accident… Outre qu’eile était parfaitement saine, elle avait jamais été évanouie : toute chose en elle s’accomplissait avec une extrême régularité.

Parce qu’elle n’avait plus de mère, elle ne savait à qui confie : son inquiétude.

* * *

Quelques jours passèrent et Irène se rassura. Elle ne ressentait plus aucun malaise, elle était encline à tout oublier dans l’ivresse d’être jeune et d’avoir le vaste avenir devant elle. Mais il vint une date où elle s’étonna de n’être point sujette à un mal tyrannique, puis, elle eut des nausées.

Alors, elle devint triste et finit par faire venir une doctoresse en médecine qui l‘ayant examinée, posa beaucoup de quesions. De bribe en bribe, Irène lui confia tout. La doctoresse ressentit d’abord quelque méfiance, mais il y avait une telle candeur dans toutes les réponses de la jeune fille, qu’elle finit par deviner une horrible vérité.

— Vous ne vous opposez pas à ce que je parle à votre père ? demanda-t-elle.

Irène ne croyait pas pouvoir s’y opposer, ou du moins ne voyait que des raisons sentimentales, qu’elle-même ne jugeait pas sérieuses.

C’est ainsi que M. Ligereau apprit que sa fille avait été victime, dans des circonstances indéfinies, d’un attentat dont les suites étaient redoutables. Il n’avait aucun doute. Sa fille lui inspirait une confiance parfaite…

C’était un homme honnête, timoré, et qui s’affolait L’événement lui fit littéralement perdre la tête ; il ne put s’empêcher de demander conseil à son plus ancien ami, un jurisconsulte, homme sur le retour, qui parut fort ému et montra la plus vive sympathie.

— Laissez-moi réfléchir vingt-quatre heures ! fit-il.

Vingt-quatre heures plus tard, il déclara :

— J’ai retourné le cas de cent manières… Je ne vois qu’un seul remède. Il faut qu’Irène se marie.

— Se marier ! cria le père avec désespoir.. Avec qui ? Il serait criminel de duper un honnête homme.

— J’y ai longuement songé, reprit l’autre. Et voici le résultat de mes réflexions. Celui qui épouserait Irène doit effectivement tout savoir. Il faut aussi qu’il ait confiance en elle. et qu’il soit désintéressé. Je ne connais qu’un homme qui réunisse ces conditions… c’est moi-même.

— Vous ! cria M. Ligereau, stupéfait.

— Attendez. Ne croyez pas que je propose un grand sacrifice. Il sera entendu que si ce mariage ne convient pas, par la suite, soit à Irène, soit à moi, il pourra être rompu à toute époque suivant la naissance de l’enfant. Je sais que si elle fait une promesse, elle la tiendra. et vous savez que moi, je ne faillirai pas à la mienne.

M. Ligereau proféra les remerciement d’un homme éperdu, et Irène, mise au courant de son état par la doctoresse, accepta la proposition avec une extrême gratitude.

* * *

Ce mariage aurait pu être un mariage blanc. Mais le mari montra une tendresse si constante, une sollicitude si attentive, qu’Irène lui voua une affection qui ressemblait un peu à de l’amour. M. Charles Lavoie ne pouvait prétendre à plus avec son visage rugueux, coupé à gros pans, et sa peau blafarde. La jeune femme n’était pas malheureuse, mais un peu mélancolique. Elle avait dû refouler trop de rêves…

Mais l’enfant vint, et, avec lui, de vastes possibles. Irène recommenças de construire des illusions. Elle refit, pour lui, tous les romans qu’elle avait abandonnés pour elle-même.

Le nouveau-né fut d’abord, comme ils le sont tous — ou presque — un petit vieux ratatiné, au visage de grenouille, au crâne chauve, à là bouche édentée. Il mit bien des semaines à refaire ses traits, à lisser sa peau et à garnir son crâne.

Dans cette période, on ne lui découvrit aucune ressemblance précise… Puis, on commença de percevoir une physionomie personnelle… Deux ou trois fois, Irène ressentit une sorte de surprise, mais, chaque fois, remarquant combien le masqué était encore vague, elle crut s’être trompée…

Un matin, la nurse apporta le baby après avoir fait sa toilette, et le tendit à Irène en disant :

— Il devient très joli !

Irène le considérait avec passion… Il avait les yeux grands ouverts, des yeux gris teintés d’ardoise et, tout à coup, il se mit à sourires :

— Oh ! regardez… regardez ! s’exclama Irène.

Elle tourna son visage vers son mari qui, lui aussi, souriait… Et soudain, ce fut fantastique. Le sourire de l’homme et le sourire de l’enfant, et leurs yeux, et la forme des joues, se ressemblaient effroyablement…

Une émotion affreuse arrêta le cœur d’Irène. Au même moment, elle vit passer une espèce d’épouvante dans le regard de l’homme.

— C’était vous !… vous ! gémit-elle.

Il baissa la tête.

En un éclair, la réalité sortait de la nuit des consciences.

Et la présence de cet homme devint à jamais insupportable.

J.-H. Rosny ainé J.-H. Rosny ainé