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Albert Adès : Le suicide

dimanche 4 janvier 2026, par Denis Blaizot

Conte de presse publié dans « Le Journal » en date du 21 décembre 1919 1919 . [1]

LE SUICIDE

Il y avait des jours où les bruits précis de la maison, le vacarme de la rue, le frémissement à peine deviné du quartier et la fièvre de toute la ville, entrant par les portes et par les fenêtres de sa chambre, mettaient mon frère dans un état de grande exaltation cérébrale. Pendant des heures, il tournait autour de la table, respirait largement, relevait la tête, qu’il avait belle, et se regardait passer dans la glace de la cheminée.

Malheureux celui qui osait alors s’aventurer chez lui. Avant qu’il eût le temps de parler, il sentait deux mains s’abattre sur ses épaules, le pousser dans le couloir. Entre nous, d’ailleurs, nous lui donnions raison, parce que nous le regardions tous comme une sorte de génie, dont il sortirait, tôt ou tard, un miracle.

Un dimanche, ma mère, ayant jeté un regard au dehors et s’apercevant qu’il faisait beau, s’écria : « Mais il fait une journée splendide ! » Et elle ajouta aussitôt, dans la même haleine, avec l’esprit de décision, qu’elle avait brusque : « Nous n’allons pas rester à la maison par un temps pareil ! Va dire à ton frère que nous irons à la campagne. »

J’étais épouvanté. Faire irruption chez mon frère était déjà un acte d’audace ; Mais lui proposer une sortie en famille, c’était presque lui lancer un défi.

Devant sa porte, je pris souffle. J’hésitais. Mais il me vint soudain la crainte folle que mon frère ne devinât ma présence là, par les battements de mon cœur ; j’ouvris.

Il était assis dans son fauteuil de velours bleu, face au ciel, les jambes hissées sur l’appui de la fenêtre. Je murmurai :

— André.

Il répondit :

— Qu’est-ce que tu veux ?

Sa voix était calme et profonde. La fumée de sa cigarette retombait autour de lui comme un voile. Etonné d’un accueil si paisible, je quittai la porte, où je m’étais tenu par prudence, et m’approchai :

— C’est de la part de maman. Elle te propose de sortir avec nous à la campagne.

Il se tut, baissa la tête.

— Tu consens ? m’écriai-je, tout à la joie de passer un après-midi avec lui.

Alors il se mit à ricaner

— Oui, je consens, dit-il, je consens, je consens, j’accepte tout, tout, tout ! On fera de moi ce qu’on voudra !

Je regardai mon frère avec étonnement. De l’ironie ! de l’amertume ! ces deux formes de faiblesse, chez lui, que j’avais toujours connu magnifiquement sûr de lui-même ? Envahi de pressentiments, je répondis à peine à ma mère quand elle m’interrogea. Cependant, elle hocha la tête, et dit :

— Il accepte de sortir avec nous ? Tiens ? Que se passe-t-il donc ?

Marie-Louise était de la promenade. C’était la plus délicieuse des cousines, compagne naguère de mes études et de mes jeux. Puis, elle s’était mise à grandir. Un moment, même, elle en fut épouvantée, disant qu’elle ne trouverait jamais de mari à sa taille. Je me rappelle qu’un soir André, l’ayant attirée vers lui et s’étant mis avec elle devant un miroir, avait dit : « Mais, près de moi, tu as l’air toute petite. » Elle avait rougi et ne se plaignit plus d’être trop grande.

Des yeux, je les suivais, elle et lui, Marie-Louise et André. Elle parlait, bavarde, gaie. Il marchait les yeux fixes, le front préoccupé. Ses grandes jambes minces semblaient vaciller à chaque pas. Les bois commençaient à verdir. Les jeunes feuilles pendaient aux branches comme des émeraudes claires. Le soleil, filtrant des arbres, mettait des taches sur l’allée, sur nous, comme s’il nous mêlait tous ensemble à quelque jeu fantasque.

— Pourquoi êtes-vous triste ? demanda Marie.

— Je ne sais pas pourquoi, dit André.

Il se mit à l’écart pour éviter les questions de la jeune fille. Elle vint à nous, ayant perdu sa gaîté.

— Il est triste, dit-elle.

Tous trois nous le regardions avancer, les jambes fléchissantes, la tête penchée sur sa poitrine, brisant par instant, avec sa badine, la tige ensoleillée d’un arbuste.

Ma mère était fatiguée. Elle avait soif. Elle regrettait d’être sortie.

— Je vois un mur, s’écria Marie, ce doit être, un café.

— À la bonne heure, murmura ma mère, nous pourrons nous asseoir.

Nous aperçûmes une inscription sur le mur. Nous essayâmes de la déchiffrer. Soudain, je haussai les épaules :

— Ce n’est pas un café, dis-je brièvement.

— Non, ce n’est pas un café, dit Marie.

Ma mère ouvrit de grands yeux déçus.

— Alors, qu’est-ce que c’est ? demandat-elle. Mes jambes ne me portent plus.

Elle déchiffra : « Cimetière provisoire de Certoise ».

Elle se tut. Des croix étaient visibles derrière les arbres, portant, en bandoulière, des couronnes maigres. Une large porte à claire-voie donnait accès dans la cité silencieuse.

André s’arrêta.

— Où allez-vous ? demanda-t-il. Moi, je m’arrête. J’en ai assez de marcher dans la poussière et de me fatiguer. Je vous dis adieu.

Nous le regardâmes, surpris, souriant sans comprendre.

— Adieu, ma mère, reprit André. J’ai trouvé ce dont j’avais besoin. La vie pour moi n’a aucune issue. Je vais entrer dans le cimetière et me reposer pour toujours.

Il souleva son chapeau et s’éloigna rapidement. Muets d’angoisse, nous ne fîmes aucun geste pour le retenir. Mais, quand elle vit son fils franchir la porte basse, disparaître derrière les tombes, ma mère leva les bras, poussa un cri et se mit à courir.

— C’est une plaisanterie, ce ne peut être qu’une plaisanterie, murmurai-je.

— Une plaisanterie funèbre, parce qu’il est triste, continua Marie-Louise.

Nous n’en étions pas moins impressionnés, elle et moi, par les dernières paroles d’André. Nous connaissions sa volonté rude et qui allait parfois à des extrémités qui la faisaient ressembler plutôt à une obsession. À mesure que nous suivions ma mère épouvantée, nous nous persuadions qu’André n’avait pu prononcer une parole vaine.

Nous poussâmes la barrière. Où était-il ? Nous avançâmes de quelques pas. Là-bas, un homme assis sur une tombe, affaissé, nous regardait venir, avec un sourire lamentable. C’était lui.

— Idiot, hein, ce que j’ai fait là ? dit-il.

Aucun de nous ne songea à lui faire reproche. Ma mère lui prit la main, la porta à ses lèvres, puis, avec une fièvre émouvante, l’entraîna hors l’enclos. Il se laissa faire. Marie-Louise et moi le regardions. D’un coup tout son prestige était tombé. Était-ce le même homme ?

Nous retournâmes, à pas lents, sombrement, à la gare. Je me demandais quel drame avait brisé ce caractère, cette forte volonté. Depuis des années, penchés sur lui, nous étions dans l’attente d’une révélation magnifique. Au moment de s’épanouir enfin, la fleur miraculeuse était-elle retombée en poussière ? Avait-il mesuré son impuissance ?

Je levai les yeux. Nous allions tous les quatre, des deux côtés de l’allée, gravement, comme si nous rapportions là la ville le cercueil invisible d’un mort.

ALBERT ADES