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Charles Kymrell : Le monde du XXVe siècle (43e partie)
vendredi 3 octobre 2025, par
— Vous possédez certainement dans vos bureaux des ouvrages spéciaux qui me renseigneraient sur ce qui m’intéresse et qui me permettraient de satisfaire ma curiosité, sans vous fatiguer dorénavant de mes questions inutiles ?
— Sans doute, nous avons des ouvrages généraux sur toutes ces questions.
— À la bonne heure, reprit Oudja en souriant, mais ces ouvrages généraux ne m’apprendront rien de nouveau, chacun sait ce qu’ils contiennent, et le premier venu me le dira. Ce que je désire, c’est de connaître les rouages de ces institutions que tout le monde admire. Quel mal voyez-vous à cela ?
Devant cette demande nettement posée, Lanciano fut un instant embarrassé.
— Je cherche, dit-il pour éviter une réponse positive, en quoi ces questions ardues peuvent intéresser une jeune fille.
— C’est bien simple, répondit Oudja. Les institutions de mon pays sont en retard de plusieurs siècles sur les vôtres, on vante celles-ci partout chez nous : n’est-il pas naturel que ma curiosité soit surexcitée sur ce point ?
— D’accord, mais, en supposant que j’accède à votre désir, la lecture de ces livres vous rebuterait au bout d’une heure, et vous en seriez quitte pour une fatigue cérébrale sans en avoir compris le premier mot.
— Que vous importe ! Essayez.
— Votre santé m’est trop précieuse pour que je commette une pareille imprudente.
Oudjaï insista de nouveau. Lanrigno lui répliqua par de nouvelles banalités. Enfin, poussée à bout, la jeune file s’écria :
— Est-ce un refus positif ? Répondez oui ou non.
Lanciano reprit sa gravité.
— Écoutez-moi bien, miss, dit-il. Je regrette infiniment de vous contrarier, mais dans ma position il m’est absolument impossible de vous accorder ce que vous me demandez.
C’était un refus catégorique. Il n’y avait plus à y revenir. Oudja se garda d’insister dans la crainte d’éveiller davantage encore le défiance de Lanciano.
— Allons, dit-elle, n’en parlons plus. Je vous croyais mon ami, vous l’affirmez du moins. permettez-moi de vous dire que vous agissez envers moi comme si je vous étais indifférente. Voici deux demandes que je prends la liberté de vous adresser, et vous me les refusez toutes deux sans explication. Convenez cependant que j’avais raison au sujet de Ligerey. Si on m’avait écouté, personne n’aurait à se reprocher la mort d’un homme considéré comme l’un des meilleurs qu’il soit donné de connaître.
Lanciano fut légèrement troublé par ce reproche. Quoique sceptique, sa conscience n’était pas complètement tranquille au sujet des derniers événements.
— Nous avons eu tort, je le reconnais, balbutia-t-il. Croyez cependant que j’ai fait tout mon possible pour éviter la catastrophe. Aujourd’hui, vous me réclamez une faveur qu’un devoir impérieux m’ordonne de vous refuser. Pouvez-cous m’en vouloir d’obéir à ma conscience et de ne pas transiger avec elle.
Lanciano avait sur la conscience des théories que nous nous permettrons de qualifier d’administratives. Oudja le comprit, et, comme elle voulait prouver à son adorateur qu’elle n’était pas dupe de son hypocrisie, afin de maintenir sa supériorité sur lui, elle répondit :
— Je comprends. Autoriser la lecture de certains documents qui ne touchent en rien à la sécurité de l’État serait ce qu’on appelle une faute administrative. Tandis que laisser mourir de désespoir un homme dont les découvertes intéressaient l’humanité tout entière, ce n’est ni un crime, ni une faute. c’est tout au plus une erreur.
Lanciano fut légèrement humilié. La fine ironie de l’Indienne le dérouta, et, comme il n’avait pas le beau rôle dans la conversation, il cru prudent d’en changer le cours.
— Je vois, miss, dit-il en se levant, que vous êtes aigrie. Laissez-moi espérer que vous reviendrez sur votre mauvaise humeur et que vous me donnerez bientôt l’occasion de vous prouver la sincérité de mon affection.
— Nous verrons bien, répondit Oudja, mais je vous préviens que, désormais, je vous croirai sur des actes et non plus sur parole.
— D’accord, dit Lanciano en lui serrant la main, mettez-moi le plus tôt possible à l’épreuve, vous me jugerez ensuite.
La jeune Indienne sortit, et, de retour chez elle, manda à Geirard et à Napal de venir dîner le soir avec elle, ainsi que sa situation de directrice lui permettait de le faire.
Quand Oudja et ses deux amis furent à table, la jeune fille leur fit connaître le résultat de sa dernière entrevue avec Lanciano.
— Ma chère enfant, dit Geirard qui mangeait avec l’appétit d’un savant heureux de se reposer de ses fatigues cérébrales en savourant des mets exquis, permettez-moi de vous complimenter sur l’adresse que vous avez déployée dans cette circonstance. Ne prenez donc aucun chagrin de votre échec. Si vous n’avez pas réussi, c’est qu’une personne est venue se mettre en travers de vos projets.
— Quelle est cette personne ? demanda Napal.
— Isabelle Duparrieu.
— Vous croyez ? observa Oudja.
— Ma conviction est d’autant mieux arrêtée que nous n’entendons plus parler d’elle depuis quelque temps, et Napal la connaît assez pour savoir qu’elle n’est pas femme à rester dans l’inaction. Elle s’est donc rendue auprès de Lanciano, qu’elle a vu par l’entremise de son père. Soyez assurée qu’elle ne ménagera rien pour vous perdre dans son esprit.
— Que me conseillez-vous ?
— Puisque votre adorateur refuse de communiquer gracieusement les documents dont nous avons besoin, nous essaierons de les prendre par ruse. Seulement, je vous le dis encore, et je ne saurais trop vous le répéter, l’entreprise est des plus hasardeuses. Demandez-vous si elle vaut la peine d’en courir les risques.
— C’est le but principal de mon voyage, s’écria vivement Napal. L’abandonner serait la faute la plus grave que nous puissions commettre. Ne parlons point de dangers, ma résolution est prise.
— Je vous approuve, mon ami, dit Oudja. Comptez sur moi, quoi qu’il arrive.
— Puisque vous êtes résolus tous deux à braver le danger quel qu’il soit, reprit Geirard, je m’associe volontiers à vous, et je vous aiderai dans la mesure de mes moyens. Je n’exige qu’une promesse.
— Parlez, dit Napal.
— À côté des ouvrages généraux que vous voulez parcourir, et dont la connaissance ne peut nuire aux intérêts économique de l’Europe, mais au contraire lui devenir utile, en vertu des raisons que je vous ai développées, il en existe d’autres concernant nos moyens de défense, nos secrets de fabrication, en un mot tout ce qui intéresse directement la sécurité du pays. Jurez-moi qu’aucun de vous ne tentera de les lire.
— Nous vous le promettons sur notre honneur, répondit Napal.
— C’est bien, reprit Geirard. Cela me suffit.
Le dîner touchait à sa fin. Le service avait amené une étagère élégante, simulant un arbre parfumé, sur laquelle se trouvaient les flacons renfermant les liqueurs digestives.
Geirard en prit un, dégusta la liqueur, out un sourire de gourmet satisfait, et s’adressant à Oudja :
— Voici, lui dit-il, la conduite à tenir : elle est bien simple. Reconnaître le mieux possible les abords de la bibliothèque de Lanciano, Chercher les moyens d’y parvenir, en examiner les dispositions. Cela terminé, nous aviserons ensuite à vous trouver les moyens mécaniques ou chimiques d’y pénétrer et à choisir l’heure favorable pour vous y rendre.
Oudja acquiesça en tous points aux avis de Geirard, et, tout étant bien arrêté, Napal et Geirard quittèrent la jeune fille à une heure avancée de la soirée, la laissant parfaitement renseignée sur ce qu’elle devait entreprendre.
LXV – Visite domiciliaire
Nous savons ce que valaient les conseils de Geirard au point de vue du cœur humain. Sous l’influence de ces conseils, Oudja, fine, intelligente et servie par son intuition féminine, ne fut pas embarrassée sur la conduite qu’elle devait tenir auprès de Lanciano.
Dans la première entrevue, après quelques digressions, elle demanda comme par caprice à visiter la demeure du haut fonctionnaire, lui laissant habilement entrevoir qu’elle s’intéressait assez à un intérieur qui, peut-être, deviendrait le sien plus tard.
Lanciano, ravi, répondit qu’il était enchanté de trouver une occasion qui lui permettait de rester quelques heures auprès d’elle, et il se mit à son entière disposition pour l’accompagner dans cette visite.
Afin de ne pas paraître s’occuper spécialement de la bibliothèque secrète, la jeune Indienne voulut parcourir la maison dans tous ses détails. Elle ne lui fit grâce de rien, d’autant plus qu’elle s’intéressait elle-même à cette visite car cette maison habitée par un membre du Conseil Suprême, était agencée avec un confortable splendide et embellie par ce luxe inimitable particulier à l’Europe, dont on n’avait aucune idée dans l’Inde.
Lorsqu’elle eut admiré, Oudja se rendit compte qu’on pouvait parvenir dans la bibliothèque secrète sans passer devant le personnel. Cette disposition se comprend. Lanciano, comme tous les hauts fonctionnaires, devait avoir la possibilité de sortir de chez lui sans être observé et sans être vu des solliciteurs quand cela lui plaisait. Il gagnait alors la bibliothèque, descendait par un ascenseur jusque dans un vestibule percé de deux ouvertures, dont l’une communiquait par un couloir à une porte de sortie.
Cette bibliothèque était assez vaste : Oudja l’observa très attentivement. Lanciano lui en expliqua tous les détails. Il lui fit voir que chacun des compartiments s’ouvrait à l’aide d’un secret particulier. Plus les volumes qu’il renfermait présentaient d’importance, plus le secret se compliquait. Ainsi les ouvrages dans lesquels se trouvait consigné ce qui touchait aux intérêts particuliers de l’Europe étaient relégués dans des triples coffres enveloppés les uns dans les autres.
Après avoir obtenu ce premier résultat, Oudja, toujours conseillée par Geirard et Napal, manœuvra de façon à faire comprendre à Lanciano qu’elle devenait de plus en plus, malgré elle, favorable aux projets qu’il caressait, qu’elle cherchait à se défendre contre une affection qu’elle sentait grandir de jour en jour, et qu’elle redoutait d’y céder si, par hasard, on aplanissait les obstacles qui l’arrêtaient encore.
Lanciano crut comprendre qu’Oudja craignait d’être vue de ses amis, ou rencontrée par le personnel en venant trop souvent chez lui. Cette réserve s’accordait parfaitement avec les principes d’éducation quelle avait reçus. Il fallait donc donner à la jeune fille les moyens de parvenir secrètement jusqu’à lui ; c’est-à-dire en passant par la bibliothèque. Lanciano s’empressa de les lui fournir. Il se disait que, seule, sans affection, par énervement, par besoin d’expansion même, la belle Indienne finirait un jour par céder et qu’il parviendrait enfin à satisfaire ses désirs. Ce profond politique s’imaginait avoir fait un coup de maître, tandis qu’il arrivait inconsciemment au point où la jeune fille avait voulu le conduire. Lanciano n’était pas de la force de Geirard.
Possédant tous les renseignements utiles, ainsi que les fiches à l’aide desquelles on entrait par la porte secrète, Napal résolut d’agir. Dès que la porte d’entrée serait franchie, Papillon se chargeait d’ouvrir ou d’enfoncer ce qui résisterait à l’intérieur. Il suffisait donc de choisir un moment où Lanciano s’absenterait de chez lui pendant quelques heures.
Trois jours plus tard, Oudja apprit que Lanciano devait se rendre à une réunion officielle qui le retiendrait dehors pendant toute la soirée. C’était donc l’occasion d’exécuter le plan projeté. Ils se rendirent chez Geirard afin de recevoir ses instructions.
Napal et Papillon parlaient de partir sans emmener Oudja, mais Ils réfléchirent qu’eux pris on remonterait facilement à la jeune femme, et qu’elle courrait le même danger absente ou présente. D’autre part, la présence d’Oudja était indispensable. Grâce à sa connaissance de l’habitation, elle les guiderait en toute certitude, leur indiquerait le compartiment convenable et, afin de gagner du temps, aiderait Napal à prendre ses notes, à les choisir, à les classer. Enfin, la jeune fille se déclarait incapable de supporter l’incertitude de l’attente. Napal allait volontairement au-devant d’un grand danger, elle le savait. Si la fortune lui était contraire, elle voulait partager immédiatement le sort de son fiancé.
Les manœuvres de force ou d’adresse revenaient de droit à Papillon. Le brave garçon ne s’épouvantait pas pour si peu. Il en avait vu bien d’autres. Rien ne l’effrayait, surtout depuis que Geirard l’avait initié à des notions de mécanique qu’il ignorait autrefois.
Quand tout fut prêt, Geirard prit la main de Napal et lui dit :
— Je vous recommande encore, mon ami, d’agir avec la plus grande prudence. N’oubliez pas que, si vous êtes pris, le Conseil Suprême ne voudra rien entendre, et vous serez condamnés comme espions politiques. Alors tout sera fini pour vous, vous serez expédié dans les colonies. Une fois là, c’est pour la vie, impossible de s’échapper.
— J’ai pesé toutes mes chances, répondit Napal. Je suis résolu à tout affronter, dussé-je perdre la vie ou la liberté.
Papillon s’avança vers Napal, posa sa main robuste sur l’épaule de son ami, et relevant sa tête martiale :
— maître, dit-il, vous avez parlé pour vous et pour moi, ordonnez, nous partirons quand vous voudrez.
Geirard approuva de la tête. Puis, se tournant vers Oudja.
— Vous, mon enfant, dit-il, soyez prête, en cas de surprise, à donner un prétexte pour motiver votre présence. Enfin, s’il vous arrive malheur, que l’un de vous fasse son possible pour s’échapper ; qu’il accoure me prévenir sans retard. En pareille circonstance, le temps est un facteur précieux qu’il ne faut pas négliger. Qui sait si, ma science aidant, je n’arriverai pas à conjurer le danger ou à le réparer s’il se présente ?
Il ajouta encore quelques conseils sur certains détails d’exécution, leur recommanda d’éviter les effractions à moins d’impossibilité.
— Si vous parveniez à réussir et à vous retirer sans laisser de traces, ce serait parfait, disait-il.
L’heure de partir sonna.
— Allez maintenant, reprit-il. N’oubliez pas que je vous attends et que je veille avec vous.
Oudja, Napal et Papillon sortirent. Lorsqu’ils furent éloignés, le savant se promena de long en large dans son cabinet, en proie à des réflexions qui prouvaient la sincérité de l’estime et la profondeur de l’amitié qu’il ressentait pour Napal et ses compagnons.
— Je suis inquiet, répétait-il. J’ai la certitude qu’il s’est tramé quelque complot dans l’ombre. Il est si facile dans ce pays de connaître les faits et gestes de ceux qu’on veut surveiller !
Il s’arrêtait, prenait un livre, le posait, arpentait de nouveau le laboratoire, reprenait un autre volume, recommençait le même manège, en proie à la même inquiétude.
— Cette Isabelle me tourmente, disait-il encore. Elle ne sort pas de ma pensée. Le danger viendra d’elle, j’en suis sûr. Elle n’a jamais perdu Napal de vue, j’aurais dû la surveiller elle-même afin de déjouer ses manœuvres occultes ! Enfin, attendons.
Et, par un effort de sa volonté puissante, le savant reprit possession de ses facultés. Il se mit à travailler son planeur, afin d’y apporter les derniers perfectionnements qui lui manquaient.
Cependant, les trois jeunes gens se dirigeaient vers la demeure de Lanciano et faisaient la route à pied pour ne pas laisser soupçonner qu’ils sortaient du laboratoire de Geirard. D’ailleurs, la distance à parcourir était courte, la soirée superbe, et le chemin, à travers les Longs-Jardins, des plus agréables.
Oudja portait un costume sombre qui faisait ressortir l’élégance de sa taille. Elle s’appuyait sur le bras de son fiancé, et tous deux marchant sous la nuit constellée, au milieu des parterres éclairés par les lumières qui brillaient dans les massifs de verdure, échangeaient leurs rêves d’avenir.
— Si je trouve ce soir ce que je cherche, disait Napal, il me suffira de quelques mois d’étude pour acquérir les connaissances qui me manquent et revenir les appliquer dans l’Inde. Armé de l’expérience acquise, il me sera facile, j’espère, de confondre mes calomniateurs, de créer un parti politique nouveau, sous lequel se rallieront ceux qui aspirent au progrès. Et si, comme l’a dit Hassir, l’homme est poussé par une puissance invincible à suivre l’évolution des peuples quand l’heure des réformes a sonné, ce parti deviendra rapidement la majorité et prendra la direction du gouvernement. Alors, chère bien-aimée, ajoutait le jeune homme en regardant sa fiancée, j’aurai acquis le droit de demander votre main et de vivre heureux près de vous, en travaillant à améliorer le sort de mes concitoyens.
Napal ne se dissimulait pas les difficultés de sa tâche, mais Ils seraient près l’un de l’autre, vivant de la même existence, et l’espoir de ce commun bonheur lui donnait confiance dans l’avenir.
Papillon les suivait en silence de son pas grave et méthodique. Son visage restait impassible, preuve qu’aucune inquiétude ne le tourmentait. Qui sait ? Peut-être, en voyant les deux amants cheminer devant lui, reportait-il sa pensée vers la figure mutine de Synga, se disant qu’il serait heureux, lui aussi, de la sentir à ses côtés ? Mais ce n’est qu’une supposition de notre part. Papillon ne laissait jamais deviner les secrets de son cœur.
À un moment donné, en traversant un des ponts qui reliaient les maisons les unes aux autres, le géant se pencha et dit :
— Voyez donc, mon cher maître : les rues deviennent désertes, la circulation est arrêtée. On n’aperçoit ni voitures, ni tramways automobiles.
— Voilà qui est singulier, en effet, répondit Napal.
Les Longs-Jardins étaient silencieux aussi. On rencontrait à peine un promeneur de temps à autre.
