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Charles Kymrell : Le monde du XXVe siècle (40e partie)
mardi 30 septembre 2025, par
Nous avons expliqué les raisons qui le laissaient dans une situation relativement inférieure. Son plaisir le plus vif consistait à rechercher un problème, à l’approfondir, et la solution trouvée, de passer à un autre, laissant le bénéfice de sa découverte à ses amis. Nous savons qu’ils étaient nombreux grâce à son désintéressement, à sa bonté naturelle et surtout à la réputation dont il jouissait dans l’Europe entière. Napal l’aurait certainement trouvé tôt ou tard sans le chercher. Nous avons entendu Lanciano lui rendre justice auprès d’Oudja ; ce haut fonctionnaire ne faisait que confirmer l’opinion générale. Ajoutons, à la louange du savant, qu’il ne donnait ouvertement le titre d’ami qu’à ceux qu’il jugeait foncièrement honnêtes. C’était en réduire singulièrement le nombre. Les autres passaient à ses veux pour des indifférents. Les malhonnêtes gens le fuyaient, mal à l’aise devant son regard inquisiteur, qui les perçait à jour.
Cette supériorité intellectuelle et morale jointe à sa science psychologique lui permettait d’exercer un grand pouvoir, mêlé de charme, sur l’esprit de ses auditeurs, à tel point qu’un de ses meilleurs amis, Guadiala, le gouverneur général des colonies, en même temps un savant aussi, disait :
— Ce Geirard est extraordinaire. Quand on discute avec lui, il commence par vous rudoyer en prouvant que vous avez tort. On essaie de résister, il vous retourne en un instant et finit par faire de vous tout ce qu’il veut. C’est humiliant, ajoutait en riant le gouverneur, prouvant par là qu’il avait plus d’une fois subi, comme les autres, l’influence de Geirard.
Ce savant élargissait donc l’esprit de Napal et fortifiait son expérience par la substitution de vues scientifiques aux opinions banales et vulgaires que ses compatriotes partageaient avec lui.
— Il est indispensable, disait-il, que vous soyez armé pour combattre. Vous avez été faible jusqu’ici parce que vous n’étiez ni plus avancé ni plus adroit que chacun de ceux qui vous entouraient. Il faut apprendre à les connaître, à démêler leurs plus secrètes pensées, de façon à se rendre un compte exact de leur valeur, de leur franchise ou de leur hypocrisie. Cette science que certains individus parviennent à posséder par intuition, après une longue expérience, je vous l’apprendrai rapidement grâce à l’étude profonde que j’en ai faite.
Le savant entrait dans des explications que Napal écoutait avec un intérêt qu’il tait étonné de ressentir pour une étude, dont l’abstraction l’avait toujours effrayé.
— La moindre de nos pensées, continuait Geirard, se traduit en dehors de nous, lorsqu’elle traverse notre cerveau, par des mouvements imperceptibles dont nous ne sommes pas les maîtres. C’est donc par l’étude des manifestations extérieures de l’homme que vous apprendrez à déchiffrer ses caractéristiques. Cette étude comprise, appliquez ensuite les lois que vous aurez apprises et vous atteindrez le but proposé.
Renforçant la théorie par l’expérience, Geirard montrait à Napal des masques, des têtes mécaniques qu’il avait fabriquées lui-même, et lui expliquait le rôle des rides les plus légères. Il lui indiquait encore les relations existant entre la stature et les membres d’un même individu avec son caractère. Il démontrait l’influence de l’intonation, des actes des faits ou des gestes.
— Je comprends, mon cher maître, disait Napal. Il me suffira d’appliquer cette théorie on observant ceux avec lesquels je suis en relations pour la posséder complètement.
— Ceci acquis, n’oubliez pas ce point essentiel, répondait Geirard, qu’il faut non seulement savoir saisir la pensée de son interlocuteur, mais encore avoir la conception assez prompte pour agir avant qu’il ait eu le temps de se remettre de sa première impression.
Passant aux assemblées dont il avait déjà démontré l’infériorité intellectuelle inhérente à leur nature, il ajoutait :
Celui qui veut conduire une assemblée, une foule, une réunion quelconque d’individus, doit procéder comme avec un seul personnage, c’est-à-dire, saisir la pensée dominante chez elle, s’en pénétrer, ne jamais s’en écarter, et la prendre comme la base inébranlable des raisonnements au moyen desquels il fera miroiter les propositions qu’elle finira par accepter. C’est en répétant sans cesse cette même phrase : « Le noble Brutus est cependant un homme honorable » ; qu’Antoine, dans le drame de Shakespeare, ameute le peuple romain contre Brutus.
Tandis que le savant parlait, Napal écoutait attentivement et méditait, afin de bien se pénétrer de ses paroles.
Continuant la démonstration de ses théories, Geirard découvrait encore au jeune Indien la puérilité des rêveries sociales qui se présentent à chaque époque sous des formes différentes, mais toujours avec un même fond d’utopie, sous les noms d’anarchisme, de communisme ou d’égalité.
L’anarchisme, provenance directe du sentiment de destruction qui subsiste héréditairement chez l’homme, consiste à tout renverser sans prévoir le moyen de reconstruire. Ridicule utopie !
Le Communisme général comme le demandent certains réformateurs, n’était possible qu’aux premiers âges où la Société, composée de tribus, ressemblait à ces organismes élémentaires, formés de cellules, qui vivent au fond de l’eau. Tandis qu’à l’époque moderne, où l’être humain occupe un degré infiniment supérieur dans l’échelle des créatures animées, l’immense variété des produits terrestres s’oppose à un partage commun, parce qu’il serait impossible d’en établir une juste équivalence.
Le régime de l’égalité, cher aux utopistes à courte vue, régime issu de la vanité et de l’égoïsme de l’individu, qui ne consent à reconnaître, la supériorité de l’homme intelligent qu’au lendemain de sa mort, est un régime irréalisable, puisque rien n’est égal dans la nature, et que tout est varié dans l’univers. De plus, il est nuisible au progrès, parce qu’il arrête l’essor des capacités supérieures en les empêchant de parvenir aux situations qu’elles méritent, tandis qu’il favorise l’intrigant dans sa médiocrité jalouse. Or, tout ce qui se produit contrairement au progrès est condamné d’avance.
Notre constitution actuelle, disait Geirard, s’est fortement ressentie de ces idées égalitaires à l’origine, et c’est de là que provient surtout son infériorité relative. Notre planète verra longtemps encor les civilisations se succéder les unes aux autres, avant d’arriver à celle qui clôturera les derniers bouleversements dans la vie des peuples. Ne croyez pas cependant Napal, que les idées de ces rêveurs restent sans effet. Elles font partie des forces mystérieuses qui régissent le monde mais elles sont impuissantes à modifie le dessous des choses. Elles produisent des agitations, des bouleversements incessants, comme ces lames que le vent soulève à la surface des flots, et qui n’agissent plus à une profondeur de quelques mètres. En réalité, les sociétés, comme les organismes, marchent vers une complication croissante, jusqu’au jour où elles formeront un tout bien défini.
— Il me semble que les rêveurs dont vous parlez, observa Napal, n’arrivent à bouleverser les peuples que lorsqu’ils ont devant eux un idéal puissant, avec des besoins minimes, et des idées assez fortes pour sacrifier leur vie à les propager.
— Vous avez raison, ce sont eux qu ont élevé les édifices religieux, politiques et sociaux qui ont régi le monde jus qu’ici.
— Vous m’avez parlé des difficultés que le bonheur rencontrerait avant de s’implanter sur la terre. Ne pourriez-vous me le définir ?
— Vous me posez une question bien difficile, mon cher ami, et à laquelle je ne vous réponds que suivant mon sentiment personnel, sans prétendre rien déterminer. Le bonheur ! Des milliards d’individus l’ont cherché depuis des centaines de siècles et il n’en est pas un seul à qui il ait été donné de l’avoir trouvé d’une façon absolue. Quelques-uns ont rencontré des moments heureux dans leur existence et ces courts instants ont suffi pour remplir le reste de leur vie.
« La plupart l’ont espéré au delà de la mort, et on peut dire que les générations ont succédé aux générations, sans que jamais l’homme se soit lassé de courir après cette chimère. Lorsque les civilisations seront mortes, quand la Terre touchera à son agonie, le dernier être humain, devant la tombe entrouverte prête à se refermer sur lui, tournera ses regards anxieux vers les espaces infinis, avec l’espoir de rencontrer encore cet idéal rêvé !
Geirard s’arrêta sur cette pensée mélancolique et garda quelques instants le silence, puis il reprit :
— Cependant, je vous l’ai dit, nous marchons insensiblement vers ce but, terme des épreuves de l’humanité. Nous pouvons, je crois, définir le bonheur en disant qu’il consiste dans la satisfaction complète de nos désirs. Relisez la page admirable dans laquelle Hérodote met Solon en présence de Crésus, et vous serez édifié sur ce point. Celui qui possède de grands biens n’est pas plus heureux que celui qui jouit du nécessaire et qui sait s’en contenter. C’est pourquoi l’homme qui n’a que des désirs raisonnables vit satisfait dans une condition médiocre. Tandis que le riche insatiable, si puissant que soit, achève son existence dans la douleur, s’il ne sait pas s’arrêter dans ses exigences, ni dans ses plaisirs.
« Le secret du bonheur est donc en nous, ce n’est point à des formules sociales, à des organisations plus ou moins compliquées, qu’il faut le demander. C’est aux moyens moraux susceptibles de nous transformer en nous améliorant. Si vos Indiens restent obstinément ce qu’ils sont, vous chercherez vainement à les favoriser d’un régime qui les rendra plus heureux. Ils ne comprendront pas. Ils devront évoluer d’abord, comme nous avons évolué nous-mêmes. Notre civilisation est supérieure à la vôtre, qui est actuellement semblable à celle de nos ancêtres du vingtième siècle, parce que nous avons progressé moralement et intellectuellement, en dépit des apparences.
— C’est-à-dire qu’un peuple a le gouvernement qu’il mérite, dit Napal. C’est une formule qui a traversé les âges parce qu’elle est l’expression de la vérité.
— Parfaitement. Aussi le jour où vous aurez opéré une transformation dans le cerveau de chacun des individus de votre nation, si légère qu’elle soit, vous aurez plus fait pour changer chez vous la face des choses, que la plus sanglante des révolutions.
— De sorte, demanda Napal, que mon premier soin sera de chercher tous les moyens pratiques capables de relever le niveau moral de mes concitoyens ?
— Assurément, en dépit des difficultés que vous rencontrerez. Car ne croyez pas que vous persuaderez de prime abord les hommes de votre nation à mettre cette idée généreuse en pratique. Agissez en employant des moyens intermédiaires. C’est à vous de les chercher. Les peuples comprennent si peu ce qui leur convient, qu’il a fallu des siècles pour introduire parmi eux les plus simples notions d’hygiènes. Les précautions les plus élémentaires à prendre pour éviter les maladies leur sont désagréables. Cependant Ils conviennent tous que la santé est le plus précieux des biens sur la Terre et Ils ne font rien pour la conserver. Jugez des autres par cet exemple.
Geirard termina par cette phrase le résumé de ses explications. Napal les avait suivies sans se lasser, avec une attention soutenue. Il voyait maintenant les choses sous un aspect plus positif, son esprit n’errait plus incertain au milieu des événements. Cette existence des peuples que Geirard lui avait décrite, ressemblait pour lui à ces plages qu’on entrevoit de loin sous un uniforme, et qui, lorsqu’on s’en approche de plus près, se résolvent en milliers de monticules, plus près encore, en pierres disséminées, et enfin en grains de sable. Plus on approfondit, plus on trouve. Il n’y a pas de limites.
Les États-Collectifs eux-mêmes se présentaient à son esprit sous un aspect plus complexe, maïs aussi plus net. Dans le principe, Ils lui étaient apparus comme ces gigantesques animaux antédiluviens dont la structure puissante mais grossièrement taillée promettait, pour l’avenir, des animaux avec des formes plus parfaites, jusqu’à la conformation de ceux qui peuplent le monde aujourd’hui.
Napal avait surtout acquis une connaissance profonde de l’homme, et il se promettait d’en faire constamment usage.
LXI – Qui laisse entrevoir une ère nouvelle pour l’Europe
Pendant que Napal affermissait son esprit par les leçons de Geirard, Oudja suivait la ligne de conduite que le savant lui avait tracée.
La femme possède, par intuition, les sens de l’intrigue et de la coquetterie. La plus innocente en remontrerait à l’homme le plus habile, a dit un diplomate. La manœuvre prescrite était donc facile à Oudja, intelligente autant que belle, encouragée de plus par l’amour qu’elle éprouvait pour Napal.
Mais cette manœuvre exigeait du temps pour réussir. Empêchée par ses occupations, la jeune Indienne ne voyait pas souvent Lanciano, très occupé lui-même. Ensuite il fallait agir avec circonspection.
En dépit de ces difficultés, et surtout de sa réserve native, Oudja se conduisit dès les autres jours avec une habileté qui mérita l’approbation de Geirard. Elle opposa aux propositions de Lanciano un effarement d’ailleurs très sincère, tout en lui laissant entrevoir la possibilité de la trouver plus accommodante dans un avenir éloigné. En vain Lanciano voulut raisonner, elle s’échappa, tantôt en minaudant, tantôt en affectant un air plus sévère, tout en lui adressant une foule de questions sur l’organisation européenne. Lanciano ne faisait aucune difficulté de lui répondre sur les détails, mais dès qu’il s’agissait d’une question d’ensemble ou de principes essentiels, il se dérobait.
— Ce qui prouve, observa Geirard lorsqu’il apprit cet insuccès, qu’en dépit de son manque de sens moral, il sait garder les intérêts du pays, bien qu’en cette circonstance il agisse d’une façon étroite. Je me demande pourquoi il serait dangereux de livrer au grand jour les principaux éléments de notre organisation. En supposant que Napal puisse la transporter demain dans l’Inde, le peuple Hindou ne sera susceptible de l’appliquer qu’après avoir évolué, autrement dit qu’après avoir acquis l’état d’âme nécessaire pour le comprendre, et avant d’en tirer parti contre nous, nous aurons nous-même marché en avant. Il serait au contraire de notre intérêt de tracer aux Indiens le chemin qu’ils doivent suivre, de leur en aplanir les difficultés, car Ils constituent une race qu’il y aurait avantage à fusionner avec la nôtre. Mais ce sont là des pensées politiques trop élevées pour la courte vue de nos gouvernants. Ils naviguent dans le calme, le moindre souffle de vent leur ferait peur. Enfin continuez toujours, ma chère enfant. Si vous échouez, nous aviserons.
Geirard, occupé le jour par ses travaux, ne venait le soir chez Oudja en compagnie de Napal que deux ou trois fois par semaine. Il Consacrait ses autres soirées à son planeur qu’il achevait de perfectionner ou à des opérations multiples sur la matière vitrée qu’il avait obtenue à l’aide de Papillon, opérations pour lesquelles il faisait venir le brave garçon chaque fois qu’il les exécutait. De sorte que Napal se rendait souvent seul chez Oudja.
Jamais les deux amants ne furent plus heureux. Napal recevait les communications d’oudja pour les transmettre à Geirard, puis Ils entamaient de ravissantes causeries dans lesquelles Ils échangeaient leurs rêves, leurs impressions, leurs projets sur avenir. Et Napal, dans l’épanouissement de son âme, se remettait des fatigues que les leçons de Geirard lui imposaient. Quelquefois il restait silencieux en contemplant celle qu’il adorait, et Oudja se laissait regarder en souriant.
Confiante dans la loyauté de son fiancé, dans la pureté de son affection, la jeune fille se sentait autant en sûreté, assise à ses côtés, que si elle avait été dans l’Inde auprès de sa mère. Et jamais, non plus, Napal n’effleura de l’ombre d’une pensée mauvaise le front chaste de sa bien-aimée. Ils étaient seuls, Ils s’aimaient, et ce pur amour demeurait leur sauve-garde.
Cependant le contraste de ces soirées sereines avec les heures moroses qu’elle passait parfois auprès de Lanciano troublait Oudja. Un soir Napal la trouva découragée. Elle avait supporté avec Lanciano une longue conversation après laquelle elle se trouvait énervée, autant par les efforts quelle avait faits pour combattre ses espérances de plus en plus vives, que pour lui arracher des promesses qu’il éludait sans cesse. Ce duel menaçai de s’éterniser.
— Si vous saviez, mon ami, disait-elle à Napal, combien cette conduite me chagrine et combien les efforts que je m’impose m’importunent. Il m’eût été si doux de devenir votre femme franchement, simplement, sans l’ombre d’une mauvaise action. Souvent, quand vous n’êtes plus là, me trouvant seule, isolée, loin de ma mère et de ma famille, je ressens comme un vide profond autour de moi, et si je n’avais le souvenir de ces moments bienheureux que je passe le soir auprès de vous, il me semblerait que je suis comme prisonnière au milieu du luxe qui m’entoure.
— Calmez-vous, ma bien aimée, lui répondit Napal, et ne regrettez pas un sacrifice qui me prouve la profondeur de votre amour. Songez à la grandeur du résultat que nous poursuivons. Rappelez-vous que nous sommes là pour vous soutenir et surtout que vous agissez avec l’approbation de Geirard et la mienne. Je comprends pourtant l’amertume que l’isolement peut jeter dans vos pensées, et ce m’est un chagrin cuisant de savoir que j’en suis la cause.
— Napal, que dites-vous, s’écria Oudja en plaçant, par un mouvement de tendresse ingénue, sa main sur les lèvres de Napal, comme pour l’empêcher de parler.
— La vérité, mon amie, reprit le jeune homme, en prenant la main de sa fiancée, qu’il garda dans les siennes. Mais, rassurez-vous, je sais le moyen de mettre un terme à cette solitude qui vous pèse.
— Vraiment, dit Oudja en souriant, quel est ce moyen ?
— Je vous demanderai la permission de venir vous retrouver demain, dans la soirée, un peu plus tard que d’habitude, et je vous présenterai, si vous le voulez bien, une personne que je crois digne de votre estime et de votre amitié.
— Quelle est cette personne ?
— Une jeune femme que j’ai connue dès le premier jour de mon arrivée.
— Elle se nomme ?
— Louise Sennevières.
— Vous m’avez parlé d’elle, en effet, et d’après la sympathie qu’elle vous inspire, j’ai la certitude que sa compagnie me sera agréable.
— Ainsi, vous approuvez mon projet ?
