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Jules Lermina : Le testament

vendredi 25 septembre 2026, par Denis Blaizot

Cette nouvelle a été publiée dans le recueil Histoires incroyables en 1885 1885 .

 I

—  Ah !
—  Quoi ?
—  Vous ne savez pas la nouvelle ?
—  Non, vraiment !
—  Alors, vous n’avez pas lu ?
—  Lu ?
—  Le Sunday Herald ?
—  Non, sur ma foi !
—  Alors, je comprends que vous ayez l’air indifférent… mais quand vous saurez…
—  Voyons, j’ai des occupations… Ne me retenez pas inutilement.
—  Inutilement ! (Après une pause.) IL est mort !
Il n’y a dans aucune casse d’imprimerie de lettres assez fortes, assez grasses, assez monumentales pour accentuer cet IL. IL… vous comprenez bien, il ne s’agit pas du premier venu, de celui-ci ou de celui-là, de vous, de moi, de l’homme qui passait hier dans la rue. Cet IL constitue à lui seul tout un drame, il résume toute une situation… IL est comme le Dieu des chrétiens, IL est celui qui est ou plutôt qui a été, celui qui seul préoccupe, qui seul intéresse, dont le nom seul vibre au moindre effort dans celui qui l’a entendu…
IL… c’est celui dont nos deux interlocuteurs sont les héritiers. Oh ! point n’a été besoin de le nommer. Il est mort. Eh ! qui donc peut être mort, sinon LUI ? Que le ciel tombe sur la tête de toute l’humanité, que m’importe ? mais qu’une chiquenaude l’ait blessé, LUI ! Vous n’aurez pas besoin de me raconter le fait. L’indiquer suffira, je devinerai tout, plus encore même. J’inventerai, je supposerai. IL est mort !… et enterré, n’est-ce pas ? Il n’y a pas à revenir là-dessus ? C’est bien fait, bien achevé, bien complet ? Et l’héritier ferme à demi les yeux ; gourmet qui déguste, il répète tout bas ces trois mots : Il… est… mort !… mort ! mort !
Comme il est possible – voire même probable – que le lecteur n’est pas doué de cette faculté toute spéciale à cet animal qui a nom : héritier, je ne le tiendrai pas en suspens.
IL, c’est Arthur Simpson, du Kentucky, grand propriétaire, riche de trois millions de dollars… Des deux héritiers, l’un a dit d’abord : « Ah ! » et l’autre a répondu : « Quoi ? » Ah ! s’appelle Georgy Simpson, c’est le propre cousin d’Arthur. Quoi ? c’est master Julius Tiresome, cordonnier, et non moins propre cousin du mort. Point cousins d’un mort quelconque, d’un mort de contrebande, d’un mort de médiocre catégorie. Loin de là, le mort appartient à une classe superfine… c’est le mort aux trois millions. Et, se disent-ils, nous sommes son cousin !
Et comme Georgy Simpson, épicier, était sûr de son effet ! Comme il s’est, du premier saut, élevé aux plus hauts sommets de l’art éloquentiel ! Il a gradué ses effets. Un homme qui se sentait déjà propriétaire de quelques centaines de mille dollars, ne dit pas brusquement, naïvement : « Eh ! vous savez, le cousin Simpson est mort ! » Fi donc ! cela est bon pour les petites gens. Hier, oui, mais aujourd’hui c’est écrit en toutes lettres dans le Sunday Herald. Voyez plutôt.
« L’honorable Arthur Simpson, du Kentucky, est mort subitement ce matin. On attribue son décès à la rupture d’un anévrisme. On se rappelle que M. Simpson était l’ami de notre regretté Turnpike, auquel la jeune Amérique est redevable de tant de progrès industriels et qui, dans sa reconnaissante affection, avait laissé à Arthur Simpson sa fortune, évaluée à un capital d’au moins trois millions de dollars. »
Trois millions ! c’est imprimé, nous ne l’inventons pas ! Et… et nous sommes son cousin !

 II

Ils sont en face l’un de l’autre. Il y a un moment d’arrêt. Qui parlera le premier, maintenant ? et que dira-t-il ? Il serait peut-être convenable de prononcer quelques paroles de regrets… car, après tout, quoique nous soyons ses héritiers, ce n’en était pas moins un homme… et puis, de son vivant, nous n’avons jamais eu à nous plaindre de lui… et puis… et puis…
Mais ces deux hommes se regardent. Un même sentiment les agite, les envahit, et ils partent tous les deux d’un éclat de rire. La glace est rompue. Sans dire un mot, ils rient et se serrent les mains. N’insistez pas, ils danseraient…
Un nuage sur ces deux fronts. Une pensée nouvelle et attristante. Serait-ce donc un remords de cette joie inconvenante ? Après tout, ce premier mouvement était peut-être involontaire, nerveux, comme l’on dit. On a vu les plus grandes douleurs se manifester par le rire… Mais ne croyez point cela. C’est plus naturel, et la pensée qui jette sur leur visage cette teinte grisâtre et mélancolique, ombre qui voile un soleil naguère si radieux, se formule ainsi :
« Il y a d’autres parents ! »
Cette pensée fait lame. Elle tombe sur le gâteau d’héritage comme un couteau à plusieurs tranchants, et le divise en tranches qui, au premier coup d’œil, paraissent imperceptibles. Ils ne se sont rien dit, ces deux hommes, et ils se répondent : « Oui, il y a Smithlake ! – Et miss Stroke ! – Et Steney ! » Calcul rapide. Trois et deux font cinq. Trois millions divisés par cinq, restent à chacun six cent mille dollars. « Eh ! eh ! en somme, six cent mille dollars ! c’est encore un chiffre. Pas vrai, compère ? – Mais, oui… » Et le nuage s’écarte et le soleil reparaît.
« Ces intrus, – intrus est le mot, – savent-ils la nouvelle ? Non, évidemment. Si on pouvait la leur cacher ! Ah ! ce serait une victoire… Mais, bast ! les solicitors vont prendre l’affaire en main, et ils chercheront et ils trouveront… Il est donc inutile d’y songer, à moins que… dame ! on ne sait pas, nous sommes tous mortels… Depuis combien de temps les avez-vous vus, compère ? Si peu de temps que cela ! Ah ! c’est fâcheux… Du moins, il y aurait eu quelque intérêt à prendre des informations. Voyez ! il ne peut y avoir de satisfaction complète… et puis miss Stroke avait une si mauvaise santé… Vous verrez qu’elle mourra dans quelques mois… Et ce seront de nouveaux embarras, des dérangements… elle aurait bien mieux fait… Enfin, encore des ennuis en perspective.

 III

« Mais d’autre part, s’ils ne savent pas le fait, ils ne vont pas se déranger, ils ne se hâteront pas… et qui portera la peine de leur lenteur ? Nous encore. Examinez cela ! voilà des gens qui ne songent à rien, qui ne lisent seulement pas les journaux, et grâce à leur incurie, à leur inintelligence, à leur bêtise, nous serons obligés d’attendre… leur bon plaisir. On ne va pas s’établir si loin que cela, quand on est cohéritier d’un homme qui peut… qui doit mourir, en vous laissant six cent mille dollars. On s’occupe de ses affaires, by God ! On n’est pas là, stupidement, à attendre que les grogs au rhum vous arrivent tout sucrés !
« Enfin, ils sont comme cela. Nous ne les changerons pas. Il n’y a qu’une chose à faire, compère ! Eh oui ! il faut les avertir, et le plus vite possible. Nous porterons le timbre-poste en dépense… Écrire ! et si les lettres se perdaient, si seulement elles éprouvaient du retard. Décidément le mieux est d’aller les chercher… Peuh ! un voyage de quelques jours ! ce n’est pas une affaire ! Puis, ainsi, ils n’hésiteront pas… nous leur montrerons le journal, ils monteront immédiatement en chemin de fer… nous les ramènerons de gré ou de force. Ils n’ont aucun droit de résister. Ils nous appartiennent… ils font partie de nous-mêmes. Convenu, compère, rentrez chez vous, prenez un gros paletot, et partons. »
Une heure après, Georgy Simpson et Julius Tiresome se rencontrent à la gare du Midland Railway. Et chacun jette sur son compagnon de voyage un regard rapide… Pourquoi regrette-t-il de le voir si bien enveloppé ?

 IV

À chaque pas, l’homme trébuche dans l’imprévu. Voyez la face de Georgy Simpson ? Ses yeux se sont démesurément ouverts… Évidemment, il y a quelque chose. Voilà qu’il pousse du coude Julius Tiresome… et ce ne sont plus deux yeux… mais bien quatre, qui dardent sur un même point leurs regards atterrés. Suivons le rayon lumineux qui s’élance de ces quatre prunelles et converge en un même centre… Au bout de ce regard, une porte… sur cette porte, deux mots : Way out, c’est-à-dire : sortie, arrivée.
La porte fait cadre ; dans ce cadre, trois êtres humains.
Trois noms prononcés par nos deux regardeurs :
—  Smithlake ! miss Stroke ! Steney !
Puis fusion de ces cinq personnages en un seul groupe. Deux disent :
—  Nous allions vous chercher !
Et les trois autres répondent :
—  Nous venions vous avertir !
—  Vous savez donc ?
—  Parbleu ! pourquoi pas ? Est-ce que vous avez la science infuse !
Qu’ils se disputent ou non, peu nous importe. En vérité, ces héritiers semblent d’assez bonne composition. Ils rentrent en ville, et trouvent au domicile de Simpson une lettre ainsi conçue :
« Les héritiers de sir Arthur Simpson, du Kentucky, décédé le…, sont invités à se présenter lundi prochain, en l’office de Thomas Eater, solicitor, à dix heures du matin, pour assister à l’ouverture du testament olographe laissé par le défunt.
« Signé : Thomas EATER, solicitor. »

 V

Ils n’ont eu garde – comme bien on peut le penser – de manquer au rendez-vous assigné par l’homme de loi. Est-il rien de plus intéressant que l’ouverture d’un testament pour des héritiers ? Pour le testament, l’amant – s’il était héritier – déserterait le premier rendez-vous accordé par la maîtresse.
Le commis a désigné du doigt les pièces.
Mais il est bien volumineux, ce testament ! Voyez donc : c’est une sorte de livre, les feuilles s’ajoutent aux feuilles. Diable de bavard ! il était si simple d’écrire trois lignes : « Je lègue, etc., » avec l’indication des biens, « à mes héritiers ci-dessous dénommés » – et puis une liste des parents. Si quelques lignes de plus étaient nécessaires, c’eût été pour des dispositions particulières, l’indication d’une faveur faite à l’un des héritiers. Mon Dieu ! on en serait encore passé par là.
Mais il y a au moins cent pages. Cent pages pour cinq héritiers, et trois malheureux millions de dollars. Prodigalité ! Et il va nous falloir entendre tout cela ! Des phrases ! des phrases ! comme dit le poète. Après tout, c’est l’affaire de deux heures, peut-être trois. Mais encore, c’est du temps perdu. Et ils ont à faire, ces héritiers. Un héritier n’est donc plus un homme ! Il ne s’appartient donc plus ! Il est donc devenu la propriété, la chose du mort, que celui-ci puisse ainsi disposer de son temps, d’une portion de son existence… ! Vraiment, ces morts ont d’incroyables façons d’agir.
Chut ! le moment est solennel. Le solicitor, assisté d’un de ses confrères, est entré dans son office. Il a salué en rond les héritiers qui se sont inclinés jusqu’à terre, devant le représentant, – non du testateur, – mais du testament.
Il a un singulier visage, Master Thomas Eater : il est pâle, alors que ses confrères sont d’ordinaire gras et roses. Ses yeux sont caves et cerclés de noir, comme le bout d’une lorgnette. Sa lèvre a des plis incompréhensibles. Ce n’est pas le sillon du rire, non plus que le rictus de la souffrance. Cet homme est funèbre…
Évidemment, il n’a pas lu le testament : il ne l’a pas pu, puisqu’il était cacheté. Et cependant les héritiers interrogent ce visage, comme si une impression fugitive pouvait être surprise. Mais voilà qu’il s’est assis…
Il est dix heures du matin ; c’est un jour sombre, que d’épais rideaux rendent plus obscur encore. Comment pourra-t-il lire ? En vérité, il semble qu’il lui manque la clarté nécessaire… et cependant il ne paraît point s’en préoccuper. Il prend le manuscrit, déchire l’enveloppe, le pli de sa lèvre se dessine plus profond et plus inexplicable… Ses yeux se portent sur la première page… Il commence.

 VI

Il lit :
« Ceci est la dernière volonté de M. Arthur Simpson, du Kentucky.
« Dernière volonté. En réalité, le mot est comique, et j’ai presque ri en l’écrivant. Volonté ! mais je ne veux rien, ou, du moins, je ne veux plus rien… En trente années, j’ai épuisé tout ce qui était en moi de force volitive… et j’ai voulu… oh ! n’en doutez pas ! plus et plus âprement que jamais homme n’a voulu en ce monde…
« Dernière volonté ! non, une simple narration, un récit… dirai-je une confession ? Oh ! ce mot serait encore plus burlesque que le précédent… Confession, contrition, repentir… repentir ! vilaine et petite chose !… amoindrissement du moi, comme si aujourd’hui je ne ferais pas encore ce que j’ai fait autrefois !… Ah ! en vérité ! à cette pensée, je me sens plein de je ne sais quel satanique orgueil. Me repentir ! Allons donc ! J’ai agi parce qu’il m’a plu d’agir, parce que toutes les forces de mon être convergeaient vers un but, et cette action, je l’ai accomplie lentement – avec préméditation, comme disent les juristes – cette action, je l’ai étudiée avant de la commettre, je l’ai recherchée comme un alchimiste cherchait l’or dans ses creusets… Puis, une fois découverte, fixée, résolue, je l’ai préparée avec amour, avec passion, avec rage… rage froide et calculée… et, enfin… enfin, je l’ai exécutée… mais là, alors que tout était fini, alors que j’avais réussi – pleinement réussi, je vous jure, – est-ce que tout s’est borné là pour moi ? Non, il y a eu répercussion de joie en tout mon être, en toute ma vie, et aujourd’hui encore, alors que je suis assez maître de moi pour comprendre que la mort va venir, je sens une jouissance indicible à tracer ces lignes, à me baigner de nouveau dans les ondes funèbres du souvenir, à entendre – résonnant dans mon cerveau – des cris et des râles qui sont mon œuvre… et c’est au milieu de ces éclats bruyants pour moi seul que viendrait lourdement tomber le mot : repentir !
Mot nul, épais, ridicule… tu sonnes faux et froid. Repentir ! Qu’est-ce que cela ? Que viens-tu faire ici, alors que toute ma vie est l’expression de ce qui est absolument contraire au repentir… de la dégustation de l’acte accompli ? Cet acte criminel –, selon vous, justicier, – selon moi, c’est ma vie, c’est mon bien, – c’est l’épanouissement de mon être, je n’ai vécu que pour lui. Je meurs avec lui, le conservant dans son intégrité, le berçant dans ma conscience comme fait une mère de son enfant aimé… Me repentir, ce serait le renier. Et la mère ne renie jamais son enfant…
……………………………………………………………
… Je l’aimais bien, Turnpike. Nous avions été élevés ensemble. Ces souvenirs de joies augmentent ma satisfaction actuelle… Nul de vous ne l’a aussi bien connu que moi… et je ne puis en dire de mal ! Oh ! pas un reproche à lui adresser… Il avait toutes les qualités, toutes les délicatesses. Je me rappelle encore… nous avions vingt ans tous deux, il était grand, brun, son œil était ouvert, bien fendu, ruisselant de franchise et de probité courageuse… non pas un joli garçon, mieux que cela, une beauté forte et mâle. Il bondissait comme le cheval en liberté… Dans nos chasses, il franchissait les précipices, ne reculait devant aucun obstacle, et, après quelque difficulté vaincue, il m’adressait un sourire… franc et large sourire, à dents blanches et à lèvres rouges.
« Il brisait entre ses mains la branche la plus grosse, et avec cette force, doux comme un faon… timide même. En vérité, il n’osait pas regarder une femme, et c’est lui qui rougissait le premier. Savant, il travaillait, toujours, toujours. Il avait l’esprit ouvert à ces sortes d’études, et il poursuivait aussi vigoureusement le problème que l’auroch dans la plaine. Tous deux, il les atteignait, les saisissait, les domptait.
« Tout le monde s’intéressait à lui, et il le méritait… de cent façons. Jamais d’orgueil ; devant le plus ignorant il inclinait sa science. Au plus faible appartenait sa force, au plus pauvre il eût sacrifié sa richesse…
« Comment m’aimait-il ? Pourquoi m’aimait-il ? Pour cela même : j’étais le plus faible, j’étais le plus ignorant, j’étais le plus pauvre. Je n’avais rien fait pour mériter son amitié ; loin de là ! Un jour, j’avais failli être entraîné dans l’engrenage d’une machine en mouvement. Il s’était élancé, généreux, au risque de se faire briser… et il m’avait sauvé… Je lui devais tout ; donc il m’aimait.
« Moi, il m’étonnait. C’est cet étonnement que je traduis par le mot affection ; moi, petit, je m’étonnais de cette taille supérieure ; faible, de cette énergie dominatrice ; paresseux, de cette obstination au travail… L’homme se sent écrasé par les amoncellements sauvages de la nature… L’aime-t-il ? J’aimais Turnpike comme le voyageur aime le gouffre… Lorsque je regardais en cet homme, je me sentais pris de vertige… Effet d’éloignement. Et je me disais : Je l’aime !
« Du reste, il prenait soin de me dissimuler à moi-même mes imperfections… Un père n’eût pas été plus indulgent, plus attentif…
« Vrai ! tant il était habile dans sa bonté, j’en étais arrivé à ce point de ne me plus croire laid, quoique j’eusse une petite face pâle et terreuse, à ne me plus croire chétif, quoique dix livres me fatiguassent… Je ne voulais point travailler ; avec lui, j’apprenais sans travail… c’est par lui qu’insensiblement je devins énergique et tenace… ce qui était patience chez lui fut entêtement chez moi… J’étais un reflet – non, plutôt une déviation de cet homme.
« Je me repais de ces souvenirs… je suis heureux de dire qu’il était beau, bon, parfait… et quand je me répète à moi-même ces mots : « Je l’aimais ! » cet écho réveille en moi des jouissances inassouvies… Car ces mots, ces vocables qui sont le bien se heurtent à d’autres pensées, énormes, sinistres, hideuses, qui sont en moi, aussi profondément enracinées que l’arbre le plus vieux de la plus antique forêt, pensées qui sont le mal.
« Je l’ai aimé ! Disant cela, il me semble que je l’ai d’autant mieux haï !… Haï ! oh ! quel mot froid et terne ! Si je pouvais entasser toutes les exaspérations, toutes les rages, toutes les fureurs, toutes les tortures rêvées, toutes les infamies projetées par moi contre lui, jeter en un creuset cette sueur de haine qui pendant trente années est tombée goutte à goutte de mon cerveau, et de tous ces ingrédients produire un composé qui fût un mot, quintessence de ces rages et de ces fureurs… oh ! alors, comme le mot haine paraîtrait nul !
« Sait-on seulement ce que c’est que haïr un homme ! Vouloir non pas seulement qu’il souffre et sanglote, mais vouloir être là, compter une à une les pulsations du torturé !… Le bourreau qui brisait les membres du questionné eût été bien heureux, s’il l’eût haï, et encore il obéissait à quelqu’un, à des juges qui pouvaient crier : Assez !
Cesser ! quand je tiens, quand je puis moduler ses souffrances, les décupler pour les annihiler ensuite, les faire petites d’abord, si petites qu’il les perçoive à peine, puis, sur cet horrible clavier, hausser insensiblement le son par quart de ton, par dixième de vibration, si bien qu’il puisse parvenir à une puissance, à peine rêvée dans les sphères infernales !
J’ai su haïr ! Attendez !

 VII

La haine – je n’ai pas encore tout dit – doit, pour être réelle, ne pas procéder de la colère… Frapper dans un accès de fureur c’est, ou ne pas haïr, ou se retirer bénévolement la jouissance de la longue sensation de cette haine satisfaite… Oh ! la première fois que je me dis : Je hais cet homme ! j’écoutai ce mot comme pour en bien saisir toute la signification. Je me le répétai lentement. D’abord, il ne résonna dans mon cerveau que comme une expression banale, antithèse du mot amour. Il impliquait alors un simple désir de vengeance. J’entends par simple le désir d’une vengeance brusque, élémentaire… quoi ? un empoisonnement, un coup de couteau bien dirigé, fouillant en un élan jusqu’aux sources de la vie… Mais dès lors, je me dis : « Ce ne peut être là ce que je veux. Je sens que cette satisfaction serait incomplète. » Alors, raisonnant par assimilation, j’étudiai le mot amour… et la multiplicité des jouissances contenues dans l’assouvissement d’un désir – passé à l’état de besoin inéluctable, – m’apparut dans toute sa netteté.
« Toutes les passions sont adéquates l’une à l’autre, me disais-je, toutes peuvent, procédant d’une même cause, atteindre au même paroxysme… Celui qui veut jouir de la satisfaction passionnelle dans toute son étendue doit, avant tout, étudier l’organe qui est en quelque sorte le moyen de cette satisfaction, et le développer autant que la nature humaine le peut supporter.
« L’amant banal obtient sa maîtresse, en frappant dès l’abord les plus grands coups : il se laisse entraîner par l’attraction qui l’attire, et lorsqu’il arrive à son but, il ne possède pas l’objet de son désir : il est possédé par lui. D’où jouissance incomplète… Celui-là est artiste qui sait, étudiant les nuances de sa propre passion, la retenant habilement, la comprimant, lui ouvrant une issue au moment choisi, profiter d’une concentration de forces obtenue artificiellement…
« Et je voulus, prenant une à une mes facultés comme un ouvrier prend ses outils, étudier quel parti j’en pouvais tirer au point de vue de ma passion haineuse… Il ne fallait perdre aucun des moyens de l’assouvir, et au contraire affiler chacune de ces facultés, afin de la rendre plus aiguë, et au moment décisif, moment choisi par moi, achever l’œuvre dans son perfectionnement. Autrefois on demandait à l’ouvrier un chef-d’œuvre : il y rêvait d’abord, puis il faisait des économies pour acheter des outils du plus fin acier, et encore, les ayant achetés, il les revoyait, les étudiait, les essayait, les pesait dans sa main pour que ses doigts s’y habituassent, afin que nul ne pût glisser plus vite que sa volonté… et lorsque tout était préparé, lorsqu’aucun détail n’était négligé, il se mettait au travail… et le chef-d’œuvre était fait.
« J’ai voulu faire, moi, mon chef-d’œuvre de haine.
« L’ouvrier doit encore choisir la matière sur laquelle va s’exercer son habileté, la préparer, étudier si toutes les parties sont également aptes à recevoir le coup de ciseau…
« Moi, j’ai pétri cette matière pendant dix ans avant d’y enfoncer mon scalpel. Elle était apte à souffrir.
……………………………………………………………
« Pourquoi l’ai-je haï ? Il faut que je me souvienne ; il faut que je retrouve, brûlante, l’étincelle qui alluma l’incendie dévorant… Sur mon âme, j’hésite à tout dire. Car ceux qui m’écoutent diront : « Quoi ? ce n’était que cela ! » Et lorsque je compterai une à une les tortures qui ont été ma vengeance, ils trouveront cela plus grand que ceci.
« Eh ! que m’importe ? après tout ! Je suis moi, dans toute la plénitude de ma vitalité, et je sens encore aujourd’hui une main de fer qui me déchire la poitrine… Oh ! cette nuit ! cette nuit !
« Allons ! ai-je donc encore un cœur ! Si tu existes en moi, viscère lâche et pleurard, tais-toi, et laisse-moi parler. Et pour quelques contractions que réveille encore le souvenir de son crime, je te promets les âcres épanouissements du souvenir vengeur.
« Est-ce qu’il n’y a pas balance entre le mal qu’il t’a fait et le mal que je lui ai fait ? Sois franc, mon cœur ; s’il y a défaut d’équilibre, n’est-il pas tout à mon avantage ?
« Nous vivions à Green-House, tous deux : lui, bon ; moi dans l’attente, ne connaissant pas encore ma destinée, frappant en vain mon cerveau pour en faire jaillir la pensée maîtresse… Elle vint !
« Elle ! Elle ! Il faut que je parle d’elle, il faut que je la nomme… Clary ! belle, oui, belle, oh ! plus qu’il n’est permis à une créature humaine, bonne, adorable, que sais-je ? Est-ce que je trouve des mots, stupides adjectifs, eunuques baveux devant la reine du sérail ? Puis, avez-vous besoin de savoir quelle elle était ? Vous auriez l’audace, plats valets, de créer cette reine dans votre imagination d’idiots… La créer ! vous ! mais la mouler dans votre cerveau, ce serait la profaner ! Il ne faut pas, je ne veux pas que votre pensée même la touche… Ce contact – immatériel – la souillerait. Je vous ai dit son nom… j’aurais dû le taire. Qui sait s’il ne vous a pas rappelé quelque ridicule beauté qu’hier encore vous avez honorée de vos regards !

 VIII

« — Je te présente ma fiancée, dit Turnpike en souriant.
« Mieux eût valu pour lui que sa bouche eût été à jamais cousue avec des cordes de fer… il avait bien prononcé le mot : fiancée ! Et une idée jaillit aussitôt de mon cerveau, de ma conscience, de mon être tout entier :
« — Et moi ?
« Comprenez-vous ce que cela signifiait ? Elle est là, elle… et un autre ose dire qu’elle est sa fiancée, c’est-à-dire qu’elle sera à lui. Et moi ? que suis-je ? que serai-je ? que sera-t-il fait de moi ? ne suis-je donc rien ? n’ai-je donc droit à rien ? Écroulement…
« Quand je l’avais vue, instantanément il s’était élevé en moi comme un édifice d’avenir, et ce mot : fiancée, était le marteau qui brisait cet avenir. Je ne répondis pas, je levai les yeux vers elle… Elle souriait aussi. Elle n’avait pas bondi sous l’injure… car c’était une injure de la dire sienne quand je l’avais, dans ma conscience, déclarée à moi… Elle souriait, comprenez-vous cela ? Donc c’était vrai, quoique incroyable. Elle acceptait, elle consentait, elle était complice de ce vol qui m’était fait, complice de cet assassinat accompli sur moi…

 IX

« Je souris… et, rentrant dans ma chambre, j’écoutai ce bouillonnement qui murmurait en moi… Rien de plus étrange, en vérité, que d’écouter son âme… Tenez, j’ai noté tous les bruits, toutes les pulsations…
« Il y eut d’abord un silence mat, froid, sombre… quelque chose de comparable à l’extinction subite des lumières dans une salle de théâtre… passage rapide de l’éblouissement à la nuit, du tout au rien… puis ce fut comme un bruissement, réveil partiel de la vie et du mouvement… mon âme avait reçu le coup en plein, elle avait chancelé, puis était tombée étourdie. Maintenant voilà qu’elle se réveillait, mais avec ces sensations chaudes et étouffantes, éprouvées par l’apoplectique, que le médecin vient de saigner. Elle s’agitait dans le rêve engourdissant, sans conscience d’elle-même, du lieu, du temps, de la cause, du fait… et en même temps vint un tintement bruyant, heurtement de toutes les facultés de mémoire ou de raisonnement, tentant de se redresser en même temps… Pour moi qui observais, il me semblait que mon âme eût un corps, et fût composée de parties comme la matière ; il me semblait avoir sous les yeux un cadavre se ranimant par degrés, les yeux injectés, les tempes violacées… Ce cadavre dans lequel la vie s’infusait à nouveau, c’était mon âme ; elle ouvrit les yeux. C’est étrange, ce que je dis là, mais c’est bien réellement ce que je vis en me regardant moi-même… Cette âme-corps se haussa sur le coude et se prit à rêver… elle cherchait, quoi ? Ce que cherche l’homme qu’un coup de massue a renversé.
« Elle tentait, par un effort de préhension, de saisir le réel nageant dans le vague, ce point sur lequel son attention était toujours fixée, mais qui disparaissait et reparaissait sans cesse, ballotté par des flots intangibles.
« Tout à coup, il y eut comme un écartement de voiles, violent, subit, sans transition. Les idées éclatèrent autour de mon âme comme une lumière trop vive, se pressant, rayons de feu se confondant et s’annihilant par leur splendeur non équilibrée… mais c’était le dernier effort… Le réel apparut enfin, sous sa double forme, nette, admirablement modelée : Elle, Lui.
« Antithétiques l’un à l’autre. Elle, éveillant toutes les forces de la vie ; Lui, m’écrasant tout entier, comme un insecte sous le pied trop large du géant… Elle et Lui avaient d’autres noms que ceux-là, ces deux expressions avaient leurs expressions corrélatives… j’en devinais une, celle qui correspondait à elle… C’était ce mot que mon âme prononçait en s’ouvrant tout entière comme une bouche empourprée… Amour ! amour ! amour ! Oh ! qui pourra jamais dire ce mot comme le dit une âme qui souffre ? C’est un son plein, unique et cependant modulé… ce n’est pas une mélodie à sons successifs, c’est l’épanouissement synthétique d’une harmonie contenant tout ce qui est, tout ce qui peut être harmonique… c’est un faisceau de sons, formant bouquet… Amour !!
« Puis, en le regardant, lui, cette âme se rétrécissait, se recroquevillait sur elle-même… les lèvres se serraient comme les deux branches d’un étau, laissant dans le pli une ligne mathématique, impossible à décrire ni à tracer ; et de ce serrement, de cette issue inexistante s’échappait une sorte de sifflement que j’écoutais ! Oh ! comme je cherchais à le percevoir, à saisir sa signification. Je ne compris pas tout d’abord, je crus que c’était le mot : Colère ! le mot : Vengeance ! Erreur, là aussi. C’était, en un son unique, le résumé de toute une harmonie infernale…

 X

« Ils sont partis ! Car ce n’est pas à Green-House qu’ils se marieront… Moi, j’ai refusé de les suivre. J’ai prétexté une indisposition… pas de banalités ! Je serais allé au temple, je les aurais accompagnés jusqu’au seuil de la chambre nuptiale… tout cela m’aurait préoccupé, détourné de mon but… Car j’ai un but aujourd’hui, je le connais… et nul que moi ne le connaîtra, tant que je vivrai, excepté lui, mais alors vivra-t-il ?
« Non, je suis resté à Green-House… Je suis bien informé… c’est aujourd’hui qu’ils se marient… et je veux, seul avec moi-même, causer encore avec mon âme et étudier une à une ces hideuses sensations que je prévois, et dont pas un frissonnement ne doit m’échapper. J’ouvre un grand livre, et la journée et la nuit qui vont s’écouler doivent être inscrites à la page du débit. À la page du crédit, je ne mets qu’un mot : Haine !! C’était là ce que disait mon âme en un son unique résumant toute la symphonie de l’enfer…
Ce jour commence. Je n’ai pas voulu en perdre une seconde. Car je sais qu’en ces heures je vivrai toute ma vie passée et tout mon avenir. Je me suis levé avant l’aube, seul, dans la grande maison. Je me suis mis à la fenêtre, la nuit va finir. Le ciel a des teintes d’azur sombre, dernier effort des ténèbres contre la lumière inévitable. Les étoiles pâlissent, parce que l’ennemi vient, le soleil qui les absorbe toutes, tyran jaloux, dans son rayonnement…
« À cette heure, que font-ils ? Ils ne sont pas encore unis. Ils forment encore deux personnalités distinctes, physiquement et moralement séparées. L’un ici, l’autre là, éloignés l’un de l’autre au moins de l’épaisseur d’une cloison…, d’un mur peut-être. Grand point. Je ne perdrai pas un atome des sensations que je veux étudier… Je me promène dans le parc, j’ai besoin de cette fraîcheur, car tout à l’heure encore je me suis aperçu que ma tête brûlait. Et je ne le veux pas. Toute surexcitation irait en ce moment contre mon but… je sais que je vais souffrir. Il faut que mon cerveau soit froid, que toutes mes facultés d’examen soient à l’état normal, afin que je puisse suivre les convulsions de mon âme, comme le chirurgien penché sur le corps du patient. C’est un terrible et difficile dédoublement à accomplir… j’y parviendrai…
« Huit heures. Ils sont levés, ceci ne fait pas doute. Quoique je ne voie pas, je sais. Car il y a quelques minutes, il s’est produit un choc en moi. Ce qui s’explique. Une partie de ma force initiative est dirigée vers lui, l’autre vers elle. Quand ils se sont serré la main, il s’est trouvé que ces deux parties du moi se sont touchées, combinées. Maintenant l’objet de l’étude, quoique double en essence, est simple en pratique… mes dents se sont serrées, le sang a battu mes tempes. Ceci est mauvais. Je ne veux pas que mon corps partage les angoisses de mon âme. Oh ! ce ne sera ainsi que pendant les premières heures ; peu à peu je me dominerai mieux. Il ne s’agit pas seulement ici de sourire tandis que mon cœur éclate, il faut que mon corps tout entier soit indifférent, neutre. Plus encore, il faut que de mon cerveau je fasse deux parts, l’une conservant intactes, calmes, ses facultés analystes ; l’autre, au contraire, livrée à la douleur comme le corps d’un nègre aux dents de la bête féroce. Le cerveau analyste regardera le cerveau torturé. C’est une division de fibres qu’il s’agit d’accomplir…
« Cette lutte est terrible… l’équilibre s’établit difficilement.
« Midi… Je me relève, mécontent de moi-même… Tout à l’heure, j’ai senti qu’ils entraient au temple, et je suis tombé à terre comme une masse… Je n’ai pas été maître de mon sang, qui a afflué au cerveau comme si la digue, – ma volonté, – se fût tout à coup rompue. Il faut avoir recours à des moyens humains. De l’eau sur la tête, sur le front, sur tout le corps… Si cet évanouissement avait duré, comprenez-vous que je ne me serais pas senti souffrir ? et c’est justement cette sensation que je veux… Cette eau m’a fait du bien. Étudions maintenant… Ah ! mon âme, je vois ce qui t’a frappée, je comprends le choc qui s’est répercuté sur mon corps… Quand on monte une côte élevée, l’ascension est lente, on va péniblement, on monte, on monte encore. Puis, tout à coup en un point… point unique… on se trouve sur un plan. L’ascension est finie, la descente va commencer. En ce seul point, on ne montait, ni on ne descendait… Au moment où le pasteur les a unis, j’ai achevé de monter la côte, je me suis trouvé sur ce point mathématique qui sépare les deux déclivités.
« En ce lieu, il y avait pour moi fin du passé, commencement de l’avenir. Je ne suis plus l’homme que j’étais tout à l’heure… L’avouerai-je ? Tout à l’heure, il y avait encore en moi je ne sais quelle folle lueur d’espoir… Si cela n’était pas !… Or, cela est. J’étais le torturé qui doute, alors même qu’il voit les instruments grincer devant lui de leurs dents de fer… qu’on applique sur le chevalet… qui doute encore ! Mais tout à coup une vis a tourné, il a senti le croc mordre sa chair… il s’est dit, dans une pensée à peine saisissable : C’est fait ! Or, le croc m’a mordu.
« Eh bien ! les martyrs chrétiens, au milieu des tourments, par une opération d’hypnotisme inconscient, ne sentaient plus la torture, et, regardant leur corps déchiqueté, pensaient au ciel en qui ils croyaient… Moi, je regarde mon âme pantelante sous ce brisement, et je pense… Pas au ciel, je vous jure !

 XI

« Ah ! que cette journée passe lentement ! Il est des minutes où je me sens lâche… je voudrais crier. Eh bien ! non, je ne crierai pas, je ne pleurerai pas… Que d’autres enfoncent dans leur poitrine leurs ongles qui s’ensanglantent : moi, je veux être le Spartiate dont le renard dévorait les entrailles… je compte ses griffes qui fouillent dans mes viscères… et je ris ! oui, sur mon âme, je ris, heureux de l’effroyabilité de ma souffrance. Tant mieux, par l’enfer ! Crispe-toi dans les angoisses, ô mon âme ! Chacun de ces plis, sillons creusés par la douleur, restera comme une ligne de plus au livre des souvenirs !… Et quels souvenirs !
« Nage dans cet océan de désespoir. N’oublie rien. Songe à ces serrements de main, songe à ces regards échangés, songe à son espoir à lui, à sa crainte pudique à elle… songe… mais songes-y bien… que dans quelques heures la nuit viendra… tu sais ce que cela signifie, mon âme. Repais-toi de cette attente… prépare-toi… car je ne te ferai pas grâce d’un seul de leurs baisers…

 XII

« Elle est venue, enfin, cette nuit attendue. Je suis aussi calme que possible. Tenez, je tiens la plume, et elle ne tremble pas dans ma main… la volonté a triomphé complètement, orgueilleusement. Je regarde presque avec pitié cette âme qui se tord et veut échapper à l’horrible étreinte. Non, non. Viens ici et regarde ! La vois-tu, elle… comme elle est belle ! Reconnais-tu ce regard qui t’a fait comprendre la vie ? Et lui, comme il est beau aussi ! Comme ils sont faits l’un pour l’autre ! On vient de les laisser seuls. Elle rougit, lui se tient à l’écart. Il la regarde, et ses yeux semblent deux phares d’amour. Il semble lui demander pardon de la posséder. Et son regard, à elle, répond : Comme je suis heureuse d’être à toi ! Oh ! ne crains pas, mon doux fiancé !… je me suis donnée librement… je t’aime !
« Quelle voix pénétrante ! Écoute bien cela, mon âme ! Jamais tu n’entendras semblable mélodie ! Épelle ces trois mots ! Je… t’… aime ! Il est venu tomber à ses pieds, et elle, mettant ses deux belles mains sur ses cheveux, a doucement relevé son front et l’a baisé… Savoure bien ce baiser, mon âme. As-tu compris ce qu’il signifie ? Mais oui, oui, tu auras beau te débattre… il faudra bien que tu voies tout… tout. Prête l’oreille à ces doux murmures qu’échangent les lèvres qui se joignent, sens la caresse de ces deux souffles qui se confondent… aspire cet amour… Sont-ils assez proches l’un de l’autre ? Hein ? Il a détaché son peigne et ses admirables cheveux blonds sont tombés sur ses épaules… et encore elle a souri…
« Là, mon âme, en face de cet amour, commences-tu à savoir ce que c’est que la HAINE !!
« Regarde, regarde encore !…
……………………………………………………………
« Le matin est venu !

 XIII

« Il y a un mois que nous vivons ensemble. Tous les trois. Car je suis un ami, et pour rien au monde, Turnpike ne se serait séparé de moi. Il est devenu plus affectueux encore. Son bonheur s’épand sur moi.
« Chose étrange, mais vraie : je ne suis pas jaloux. Pourquoi et comment ?
« Parce qu’elle m’est indifférente… je ne l’aime point, je ne la regrette pas, je ne la hais pas. Cela est bizarre. Quand je la regarde, je la vois toujours aussi belle… mais je ne me souviens plus… Le jour du mariage, tout s’est brisé. Le lien qui s’était formé – que j’avais formé – entre elle et moi s’est rompu. Il me semble qu’elle ne vit pas, qu’elle est morte ce jour-là, et qu’il a épousé un cadavre. Celle à laquelle ma pensée s’était rivée a cessé de vivre ce jour-là… celle-ci n’est plus celle-là.
« Et c’est justement cette morte que j’ai à venger.
« Tenez, elle vient de me serrer la main. Les doigts d’une statue m’auraient fait plus d’effet. Et je souris en la regardant. Artistiquement parlant, elle est vraiment fort jolie. Elle est bonne, spirituelle. Je regarde et j’écoute froidement. Pas une fibre ne tressaille en moi.
« Encore… il vient de l’embrasser devant moi. J’ai trouvé qu’il avait bien fait. Le baiser m’a même semblé froid. Est-ce qu’il saurait que, croyant donner un baiser à une femme vivante, il n’embrasse qu’un cadavre !… Je ne le voudrais pas. Sois heureux, très heureux ! aime-la de toutes les forces de ton âme… Le jour de l’expiation sera d’autant plus terrible que ta joie aura été plus longuement profonde.
« Premier point acquis : je ne puis empêcher ce bonheur… Certes, il me serait facile de jouer cette partie ridicule de troubler sa confiance. Que ce serait mesquin ! Combien je préfère qu’il se complaise dans sa félicité… Second point ! je ne suis pas prêt… Ah ! c’est que haine a pour corrélatif vengeance. La vengeance est à la haine ce qu’est la possession à l’amour… c’est l’épanouissement du moi dans la plénitude de la passion assouvie… et je ne sais point encore comment je me vengerai. Non, sur mon âme, je n’en sais absolument rien. Plus encore, je n’y veux point songer. Ce serait trop tôt, en vérité… je risquerais de me laisser entraîner à une exaltation qui serait nuisible… Pas de zèle ! comme disait je ne sais quel ministre français, pas de zèle dans ses propres affaires. Se hâter, c’est se tromper… Oh ! j’y réfléchirai longuement… je suis encore sous l’empire d’une certaine colère. Mauvaise condition. J’ai besoin d’étudier la vengeance, d’en saisir le véritable esprit, l’essence, de bien comprendre ce qu’elle est et ce qu’elle peut être… j’y arriverai. Mais je ne me livrerai à ce travail d’analyse que le jour ou, pensant à ce qui s’est passé, je trouverai mon pouls calme et ma tête froide.
« Je n’ai rien oublié. J’écris aujourd’hui seulement ces scènes d’autrefois… et je me repais de ces souvenirs… Dire que je trace ces lignes ayant entre mes mains la plume qu’il tenait, lui, quand il m’a laissé sa fortune… que je suis assis dans son fauteuil, à lui… que je m’accoude sur sa table… que tout à l’heure je vais me coucher dans son lit… que je mourrai calme et souriant dans des draps à sa marque…
« Songer à tout cela ! puis, par un retour subit, me rappeler ma vengeance… Allons ! je me sens heureux… sur ma parole.
« Mais reprenons. Que disais-je ? Ah !… nous vivions à trois ! Cela dura deux ans ! J’étais calme… un matin, je m’interrogeai moi-même, j’étais mûr pour l’étude projetée… je me permettais de songer à la vengeance. J’y pensai.

 XIV

« Qui m’eût regardé ne m’eût plus reconnu… Il est une précieuse faculté que peu d’hommes possèdent à un degré utile ; il s’agit, étant donnée une préoccupation douloureuse qui vous envahit et vous obsède, de vous débarrasser tout à coup, par un effort de volonté, de cette obsession, de secouer cette préoccupation et de dire : « Pour cet instant, je n’y veux plus songer ! ». Aux premiers temps, cette abstraction de soi-même est difficile à opérer. Voici comment je procédai : Alors que la pensée haineuse avait rongé mon cœur durant toute la journée, je me disais, quand la nuit venait : « Je veux écarter cette pensée jusqu’au matin. » Au bout de quelques jours de persistance, j’avais réussi. Le soir venu, cette pensée disparaissait, s’assoupissait, pour s’éveiller de nouveau le lendemain à heure fixe. Lorsque j’eus obtenu ce premier résultat, je provoquai cet oubli pour une, pour deux journées, pour une semaine, pour un mois. Et maître de ma mémoire, comme si j’eusse poussé un ressort ouvrant ou fermant à mon signal une case de mon cerveau, je restai aussi longtemps que je le voulais débarrassé de cette obsession…
« Pourquoi ai-je tenté cela ? Sur mon âme, c’était bien calculé ! J’avais compris – ceci était facile à prévoir – que la pensée obsédante entrerait peu à peu, tarière invisible, dans tous les recoins de ma nature physique, que corps et cœur, comme le bois rongé par les termites, se cribleraient de blessures imperceptibles, et qu’un jour viendrait où – maladie ou folie – tout l’être tomberait en poussière…
« Malade ! faible ! incapable ! impuissant ! Oh ! lorsque cette pensée me vint, j’eus un effroyable frissonnement… Si j’allais mourir avant de m’être vengé ! Non, cela n’était pas possible, cela ne devait pas être. Je n’avais pas le droit de mourir, c’eût été déserter. Ou bien, si j’étais devenu fou, si les parois de mon cerveau s’étaient effondrées sous la pression du désespoir… alors, qui sait ? J’aurais peut-être oublié, c’est-à-dire pardonné… Par l’enfer ! cette idée de folie était sinistre…
« Aujourd’hui, je suis tranquille. Il y a une ANNÉE, oui, douze longs mois que je n’ai pensé… Pas une fois l’aile du souvenir n’est venue effleurer mon cerveau ; pas une fois en le regardant, en la voyant près de lui, je ne me suis rappelé… puissance de l’homme sur l’homme ! et quel admirable triomphe !
« Mais aussi, quel résultat ! Ce matin, j’ai entr’ouvert doucement – oh ! si doucement ! – la porte de mes souvenirs… Savez-vous ? j’avais presque peur de le trouver mort, ce souvenir qui, depuis toute une année, n’avait pu s’ébattre à l’aise… Oh ! non, sur ma vie, il n’est pas mort, je l’ai trouvé accroupi sur lui-même dans une des cases les plus obscures de mon cerveau… Sur un signe il s’est levé… mieux, il a bondi ! Il est debout, il se dresse, épouvantable de haine et de résolution… et il semble me demander :
« — Est-ce que l’heure est venue ?
« — Peut-être.
« Ces douze mois de repos – voulu – ont fait de moi un autre homme ; je suis fort, en vérité, j’ai engraissé ! Mon pouls a cette régularité mathématique qui sonne juste au cadran de la santé.
« Ma tête est calme, mon cerveau est froid. Je suis apte à commencer l’œuvre de vengeance. Sois tranquille, ô souvenir, dès aujourd’hui tu ne me quitteras plus.
« Allons, je me suis convaincu que cette mort doit être effroyable. Il s’agit de commencer l’étude. Par quoi ? par le sujet d’abord… Il est évident que je dois avant toutes choses savoir s’il est apte à souffrir, et jusqu’à quel degré il peut supporter la souffrance… Bourreau d’un homme, je ne puis commettre cette imprudence de l’étendre sur le chevalet avant de m’être assuré de la puissance de sa force de résistance… Voyez-vous, s’il mourait au premier tour d’écrou ? La belle affaire ! Et comme, alors, je retournerais contre moi-même cette énergie de tortionnaire qui triple aujourd’hui ma vitalité…
« Quelle parole viens-je de prononcer ? Mon énergie de tortionnaire ! Mais je ne la connais pas. Nouvelle étude à faire. Oui, il y a en moi le désir du mal, mais il me manque la notion de ce mal et la certitude de ma propre force. Autrement dit, qu’est-ce que le mal, au point de vue de la douleur humaine ? Quelle est la ténacité de mes nerfs et de mon cerveau en face de la souffrance d’autrui ?
« D’où décomposition nécessaire de la tâche à accomplir.
« Que peut-il souffrir ?
« Que puis-je faire souffrir ?
« Quelle est la souffrance à appliquer ?
« Mais, procédant ainsi par analyse, je ne puis faire fausse route…

 XV

« Ah ! l’enfer vient à mon aide… Sur mon âme ! je ne croyais pas qu’il me fût donné de pouvoir si rapidement procéder à une première expérience. Oh ! il souffre, il va souffrir, je vais assister à ses premières palpitations, prêter l’oreille à ces premiers grésillements de son âme sous le fer rouge de la douleur… ELLE se meurt et il l’aime !
XVI
« Comment ai-je su cela ? Qui me l’a dit ? Personne, et cependant, – alors que seul je réfléchissais, la tête plongée dans mes deux mains, calculant et rêvant, – j’ai tout à coup su qu’elle se mourait, qu’il souffrait… et puis, chose étrange, cette idée de grésillement qui subitement avait surgi dans mon cerveau !…
« Mû par une force dont je ne pourrais, malgré toute ma puissance de concentration, analyser l’essence, je me suis élancé hors de ma chambre… j’ai bondi sur l’escalier… et là, au premier étage, j’ai ouvert la porte !…
« Horrible ! Il n’y avait pas un cri, pas un souffle… mais un groupe de désespérés… Elle était étendue à terre ; lui, accroupi, les deux bras serrés autour d’elle… Quand il m’entendit : « Vite, me dit-il, une couverture ! » Une horrible odeur de chair brûlée et de vêtements roussis me saisit à la gorge… J’obéis cependant, et lui jetai une couverture de laine… Il l’enveloppa et la serra fortement… Je voulus m’approcher : « Laisse-moi faire, » reprit-il d’une voix creuse qui semblait n’avoir plus rien d’humain. Alors, avec une force qui ne m’étonna pas, il souleva ce pauvre corps inanimé et vint le déposer sur le lit… Puis il se redressa, regarda cette femme et tomba foudroyé sur le parquet… Elle était morte, sans doute.
« Scène étrange. C’était le soir, la nuit n’était pas encore complètement venue, combattant cette obscurité grandissant à chaque minute… mais, dans ce foyer, de la houille… un monceau… la flamme jaunâtre léchant des angles noirs et jetant sa lueur fauve sur ce plancher où je voyais un homme renversé… sur le lit, une forme que je ne distinguais pas, mais que je savais être elle.
« Je voulus voir cette scène terrible, et, en une minute, j’allumai une lampe… Dans ce court intervalle, je raisonnais et me disais : « Il doit y avoir là quelque chose d’effroyable. Songe à ne pas frissonner ! »

 XVII

« Approchant la lampe, je regardai le visage de la femme… et je ne frissonnai pas. Était-ce bien un visage ? Non, une boursouflure, une tuméfaction sanguinolente… J’arrachai la couverture… et je compris tout. Elle était morte… morte brûlée. Elle était vêtue d’une robe de chambre légère… évidemment, elle était à sa toilette… mais de cette robe, il ne restait que des lambeaux… Le feu avait saisi cela par le bas, l’avait happé, léché, dévoré en une seconde, et en une autre seconde, la fournaise faite masque s’était appliquée sur ce beau visage… devenu chose hideuse. Les yeux disparaissaient sous la turgescence des paupières bouffies en cloques… les deux lèvres, les joues, le front n’étaient qu’ampoules ; les ailes du nez s’étaient recroquevillées, sous le baiser de la flamme, et les dents apparaissaient à travers les crènelures de la bouche épatée !…
« Et du bas des vêtements, de cette masse noirâtre de vêtements carbonisés, sortaient deux pieds nus, blancs comme s’ils eussent été taillés dans le plus pur marbre de Carrare, deux pieds d’enfant… qu’on eût baisés… que je baisai, moi, en m’inclinant doucement et souriant à cette suprême jouissance de lui donner, à elle le dernier embrassement qu’elle dût recevoir… car nul ne songerait qu’au visage… et chacun reculerait épouvanté ; comme un voleur tremblant d’être surpris, je rejetai la couverture sur ce corps détruit… et je ne frissonnai pas !
« J’appelai un domestique et envoyai chercher un médecin… puis je restai debout auprès de ce lit, regardant toujours ce visage turgide, cette effroyable grimace qui semblait s’être pétrifiée dans une suprême crispation… lui, toujours étendu sans mouvement, frappé, mais non pas à mort ! Oh ! je m’en étais assuré, son sang courait comme un flot dans ses artères… la vie se révoltait contre la prostration… je savais qu’il allait revivre pour souffrir, d’abord par elle, puis par moi ! car j’étais bien décidé, et, l’œil fixé sur ce cadavre informe, je me demandais ce que pouvait être la torture du feu ; et si je ne la lui appliquerais pas. Preuve évidente que je ne faiblissais ni ne voulais faiblir.
« J’eus d’abord l’idée de le rappeler à lui-même, pour qu’il commençât plus tôt à souffrir… mais je renonçai à cette pensée. Une secousse aurait pu – en détendant trop brusquement les ressorts de son organisme – provoquer des larmes. Et les larmes soulagent. Je ne tenais pas tant à ce qu’il souffrît qu’à ce qu’il me montrât de quelle manière se comportait – et se comporterait, par conséquent – chez lui la faculté souffrante. Il était de mon intérêt de suivre les phases de la crise, en la laissant se développer naturellement…
« Tout à coup, il fit un mouvement. Un de ses bras se détendit et battit le vide, puis retomba sur le bord du lit… Or, un bras de la morte pendait le long de ce lit, et justement – hasard que j’observai – sa main à lui, froide et sèche, saisit la main sanglante de la femme… Ses doigts à elle avaient été rongés par la flamme, et des lambeaux de chair se détachaient de l’os… Il sentit cela, et une commotion convulsive l’agita des pieds à la tête… un souvenir intuitif l’avait envahi. Il ouvrit les yeux, regarda cette main d’un air hébété, puis il se dressa sur ses pieds, comme si ses reins eussent été d’acier, et se jeta sur le corps… je levai la lampe. Au moment où son visage, à lui, s’approcha de son visage, à elle, son cou se rejeta en arrière… il eut horreur ! il jeta un cri, un râle… se recula, bondit à travers la chambre, se jeta contre les murs, frappa les meubles… cette nature forte était en proie à l’épilepsie de la douleur. Il écumait, meurtrissait ses poings aux sculptures de chênes, brisait les chaises, tout cela inconsciemment, hystériquement… il se trouva en face de moi et me regarda en face. Déchiffra-t-il un instant – un seul – l’hiéroglyphe de ma pensée ? Sans doute, car il leva le poing comme pour m’écraser… J’avais failli me trahir ! je n’étais pas encore arrivé à étouffer absolument la vérité sous un masque d’emprunt… ou plutôt à rattacher assez rapidement les cordons de ce masque dénoué par la main de l’imprévu…… mais je criai : « Mon ami ! mon ami !… » Il reconnut ma voix… et se jeta dans mes bras en sanglotant !…
« Moi, sans avoir l’air d’y prendre garde, je me dérangeai doucement, de telle sorte que son regard se trouvât dans l’axe du visage effroyable ; puis, doucement encore, je lui relevai le front… il vit encore cette chose ; je sentis tout son corps se tordre sous cette impression dont rien ne pouvait rendre l’horreur.
« Le médecin entra… Turnpike se calma tout à coup et regarda le praticien, qui marcha vers le lit, puis s’écria :
« — Mais cette femme est morte ! il n’y a rien à faire !
« — Rien ! répéta machinalement Turnpike.
« — Comment cela est-il arrivé ? demanda le médecin.
« Je pris la parole, racontai ce que j’avais vu, et expliquai ce que je supposais.
« — Voilà ! dit Turnpike. (Oh ! comme je l’écoutais ! Sa voix ne parcourait-elle pas toute la gamme du désespoir, et ne révélait-elle pas la contexture intime de l’instrument ?) J’étais là… dans mon cabinet de travail, à côté… la porte était entr’ouverte… la nuit venait, je cessai de lire, et, machinalement mes yeux se portèrent sur l’entrebâillement de la porte entr’ouverte… Je vis une lueur rouge… Je ne compris pas d’abord. J’entendais dans cette pièce un trépignement… rien de plus… Je l’avais laissée, un quart d’heure auparavant, se mettant à sa toilette… Tout à coup une horrible idée traversa mon cerveau… le feu ! Je m’élançai ! Ah ! monsieur, jamais je n’oublierai cela… Au milieu de cette chambre, tenez, là, il y avait une colonne de feu qui tournait, tournait, tournait rapidement sur elle-même… au milieu de la flamme un corps qui se débattait contre le feu qui mordait et déchirait… Pas un cri ! pas un bruit… deux pieds qui battaient le plancher, c’était tout… Je bondis… Comment je fis ! je ne saurais le dire… Je ne voyais pas, je sentais la flamme qui brûlait mes mains et mon visage… L’horrible lueur s’éteignit… la femme était à terre, et j’étouffais de mon corps les derniers soubresauts de la flamme… Alors j’aperçus que Simpson était entré… je portai le corps sur le lit… Depuis ce moment, je ne sais plus… non… non !
« Le médecin répondit d’une voix calme (oh ! que c’est beau d’avoir cette habitude d’être calme !) :
« — Cela arrive souvent, la pauvre femme se sera trop approchée de la cheminée, et le feu aura pris à ses vêtements… Il faut aller déclarer le fait à la police.
« Turnpike mit ses mains sur son visage ; alors je vis que le sang coulait entre ses doigts :
« — Tu es blessé ? m’écriai-je.
« — En effet, fit le médecin.
« Et sans plus s’émouvoir il demanda de l’huile, des bandes de toile, et fit un pansement. Turnpike semblait ne rien sentir, il tourna la tête vers le cadavre et sa poitrine se soulevait en contractions spasmodiques.
« — Monsieur, me dit le médecin à voix basse tandis que je le reconduisais, seriez-vous assez bon pour me faire payer ma visite ? Vous savez que je ne suis pas le médecin de la maison.
« Je lui mis cinq dollars dans la main. Il regarda, sourit et s’en alla.

 XVIII

« Décidément, il sera difficile de faire souffrir cet homme… Quelle force ! Après les premières convulsions de la douleur, son être a réagi, son énergie a eu raison de ses tortures… Il est calme. À l’enquête il répond froidement, donne les détails d’une voix assurée, douce même… il a passé la nuit auprès du cadavre. Il n’a pas voulu qu’on couvrît son visage et a semblé se complaire à rechercher sous la dévastation de la mort les souvenirs radieux de la vie… J’ai veillé aussi. Par amitié, a-t-il cru. Tant mieux ! il ne faut pas qu’il doute de moi, car il m’appartient tout entier. J’ai repris moi-même toutes les circonstances de l’accident, je l’ai interrogé, j’ai insisté sur les points les plus pénibles, j’ai pressé tous les ressorts de ces lames à mille tranchants… il est resté impassible. Et cependant il souffre horriblement… Je vois cela dans certains tressaillements de ses fibres.
C’est ce qu’il faut. Le sujet est bon. Il est apte à souffrir, parce qu’il peut beaucoup endurer… j’ai en face de moi un adversaire digne de ma haine et de ma volonté…

 XIX

« On a emporté la femme. Ce qui est vraiment curieux, c’est que je n’ai pas senti passer en moi le moindre souffle de regret. Regretter quoi ? Est-ce que cette femme était à moi ? Est-ce qu’il y avait entre nous aucun lien commun aujourd’hui ? Non, non, ce n’est pas aujourd’hui qu’elle est morte pour moi, il y a deux ans que je l’ai couchée de mes deux mains, dans la tombe de mes souvenirs, que je lui ai fait de mes larmes un suaire et que mon serment de vengeance a été son hymne de deuil.
« … Nous rentrons à Green-House, seuls tous deux. Oh ! sur mon âme, que je ressens une forte tentation de le tuer !… Il faut que je fasse appel à toute ma raison… Il est assis en face de moi, la tête dans ses mains. Il ne parle pas. Évidemment, il se trouve dans cet état d’engourdissement qui accompagne la pléthore de la douleur.
« Étrange situation en vérité et dont je me souviens avec une âcre jouissance ! Il était là, sous mes yeux, à portée de mes mains. Je pouvais le saisir à la gorge, enfoncer mes ongles dans ses chairs… et je ne l’ai pas fait. Et j’ai permis que, revenu à lui, il me parlât d’elle, il me détaillât ses perfections, qu’il me dît combien elle était belle, combien ses baisers étaient doux, qu’il évoquât dans cette chambre, encore murmurante de leurs mots d’amour, ces rêves qui sont la vie… J’ai permis tout cela. Je suis resté souriant. J’ai approuvé de la tête et du regard et du geste. Comme si je ne savais pas ce qu’elle était – ce qu’elle eût été – pour moi ! Non, il faut bien que vous me croyiez, je ne l’ai pas tué… Mais comme je me cramponnais à l’avenir compromis, comme je notais une à une mes propres tortures, semblable à l’usurier avare qui inscrit les billets à ordre qu’on lui a souscrits !

 XX

« … Six mois s’étaient passés. Nous nous disposions à partir pour un long voyage. Turnpike avait besoin de se distraire. La douleur s’était déjà émoussée… déjà ! insulte nouvelle qui m’était faite. Car toute ma vie, à moi, appartenait à celle qui n’était plus là. Et lui, au bout de six mois, il y songeait à peine et cherchait les moyens de n’y plus songer du tout !
« Quelques jours avant notre départ, nous fûmes témoins d’une scène étrange, et si je la relate ici, c’est qu’elle provoqua de la part de mon ami une phrase à laquelle je ne pris pas garde tout d’abord, mais qui me revint en mémoire, plus tard, alors qu’approchait l’échéance terrible.
« Voici ce qui se passa. Nous nous trouvions à Lexington. Or, ce jour-là, on jugeait un grand criminel. Le crime était horrible par lui-même, mais l’esprit public était d’autant plus excité contre le coupable, qu’il appartenait à la race nègre. Sam Wretch était depuis sa naissance esclave dans la plantation de M. Timber, l’un des plus célèbres négociants du Kentucky. L’esclave avait, paraît-il, été cruellement frappé par la femme de Timber, il y avait de cela quelques dix ans. Cette femme était allée depuis cette époque en Europe. Mais son mari était mort, et avait par son testament donné la liberté à un certain nombre d’esclaves parmi lesquels Sam Wretch. Sam accepta ce bienfait avec indifférence, et, quoique libre, il resta sur la plantation. On n’y prit point garde, attribuant à la force de l’habitude cette insouciance de la liberté. Mais Sam obéissait à une pensée longuement préméditée. La veuve de Timber, avisée à Paris du décès de son mari, revint en toute hâte.
« Sam se fit désigner au nombre des esclaves qui devaient aller au-devant de l’arrivante ; et au moment où elle descendit de voiture, Sam s’avança respectueusement, le dos à demi-courbé, puis, quand il fut auprès d’elle, il se redressa et levant le bras au-dessus de sa tête, d’un seul coup de son poing fermé, il assomma la femme qui tomba… morte. C’était un athlète que Sam Wretch.
« On s’empara de lui aussitôt. On ne pouvait pas croire que la femme eût succombé ; lui riait en montrant ses dents blanches et disait en ricanant : « Massa est morte, elle m’avait frappé, je l’ai frappée ! »
« On l’enferma dans la prison de Lexington. Puis on lui fit son procès. Quoique affranchi, ce n’en était pas moins un nègre, et la justice pouvait et devait être expéditive. Elle le comprit. Huit jours après le crime, le juge se couvrait la tête du bonnet noir, et Sam Wretch était condamné à être pendu, jusqu’à ce que mort s’ensuive.
« L’arrêt devait être exécuté le lundi suivant, et le jugement avait été rendu le mardi. C’est ce jour-là que nous étions à Lexington, pour affaires.
« On ne s’entretenait que de Sam Wretch. Une vague agitation courait dans l’air, comme un souffle de colère mal contenue… Six heures sonnèrent. Alors, du haut de la rue où se trouvait notre hôtel, nous entendîmes surgir tout à coup une rumeur vague, longue, sinistre. Il faisait nuit ; mais des torches jetaient sur les maisons leur lueur jaunâtre et lugubre. Puis un cri : Lynch ! lynch !
« J’avais compris. Turnpike me secoua fortement le bras. C’était la foule qui courait à la prison. Au nom de la loi de Lynch, elle allait, sans se préoccuper des délais légaux, exécuter l’arrêt de mort. La prison était à quelques yards de notre habitation. Machinalement nous descendîmes. Alors passa devant nous une trombe humaine, masse noire, d’où s’échappaient des hurlements, houle obscure que dominaient les torches, comme des langues de feu. C’était un vertige qui roulait, tout cela se poussait, se heurtait, se renversait, meute ardente, lancée à la curée de mort.
« La prison dressait sur la place ses murs muets et lugubres. Inexorable, impassible, elle gardait le prisonnier. Puis, sa façade sembla s’animer, vivre, comme ces corps corrompus sur lesquels courent des milliers de vermicules. C’étaient les hommes qui, des ongles, des poings, des haches et des pioches, s’attaquaient aux pierres immobiles. Une fenêtre s’ouvrit : le gardien parlementa. Que voulait la foule ? Le prisonnier ! mais il était en sûreté, et au jour dit, il subirait son châtiment ! « À mort ! À mort ! » hurlèrent les forcenés. Le gardien, qu’on n’entendait plus, protesta du geste ; puis la fenêtre se referma.
« — La porte ! La porte ! le feu !
« L’autorité restait neutre ; mais il fallait se hâter d’agir. On entassa des broussailles devant la porte bardée de fer, puis on y mit le feu. Une épaisse fumée s’éleva devant la prison, mur contre mur. Une haute langue de flamme lécha l’édifice. Alors de l’intérieur s’élevèrent des hurlements et des imprécations. C’étaient les autres prisonniers qui croyaient, eux aussi, que la foule voulait les massacrer : « Sam Wretch ! Sam Wretch ! » Ils se sentirent rassurés. Seul, le misérable, effaré, se blottissait au fond de son cachot, insultant à ces murailles qui n’étaient pas assez épaisses, à ces verrous qui n’étaient pas assez forts.
« Quelques minutes après, la prison était envahie et Sam Wretch apparaissait sur le seuil, tenu par dix hommes qui le menaçaient du poing. La flamme était éteinte. Mais dans la porte béaient des ouvertures calcinées. Un homme lança sa torche au visage du malheureux, qui se rejeta en arrière…
« On l’entraîna. Il grinçait des dents et criait :
« — Voleurs ! hurlait-il, voleurs de vie ! J’ai sept jours, je veux sept jours. On n’a pas le droit de me tuer. Assassins ! lâches !
« Mais on tirait sur ce corps condamné, et il était obligé de courir… il tomba. Quelqu’un le saisit par les cheveux et voulut le relever. Il resta à terre. Alors dix mains s’avancèrent, le prenant au buste, aux épaules, au visage. Une de ces mains glissa dans la bouche de Sam qui mordit… le doigt se déchiqueta, et la main sanglante le souffleta. C’était bizarre, ce sang rouge et frais, sur ce visage noir !
« Il était debout : il lui fallut encore courir. Nous suivions. La foule sortit de la ville, et s’arrêta à un bouquet de bois.
« La lune s’était levée, une lune radieuse, souriant ironiquement de son masque blafard à cette scène d’assassinat :
« Une corde ! Une corde ! » Sam entendit ce cri, son corps se tordit. Il était vigoureux, le nègre. Il luttait. Un instant, des pieds et des poings, il fit un cercle autour de lui. Une seconde, oh ! rien qu’une seconde ! il dut avoir l’enivrante sensation de la liberté. Mais la meute se rejeta sur lui ; il sentit que tout était fini, il devint inerte. Une sorte de grondement rauque sortait de son gosier serré.
« Quelque chose tomba auprès de lui, c’était le bout de la corde où se trouvait le nœud coulant. Un homme était monté sur l’arbre, avait passé la corde dans la fourche que formaient deux branches énormes, avait enlevé l’écorce pour que cette corde pût glisser… on mit le nœud au cou du patient. L’autre bout de la corde, passant par la fourche, traînait à terre de l’autre côté.
« — C’est fait ? demanda une voix.
« — All right ! répondirent ceux qui avaient assujetti le nœud.
« — Enlevons !
« Et dix hommes se pendirent à l’autre extrémité de la corde, qui glissa sur la fourche de l’arbre comme sur une poulie… Le corps de Sam s’était affaissé, il était étendu à terre… Alors on vit, sous la traction de la corde, la tête quitter le sol, puis les épaules, puis les cuisses. Là, le corps tourna sur lui-même…
« — Hardi ! crièrent les voix.
« Le corps lâcha terre, et se haussa dans l’air. Il tournait toujours. La corde était passée au cou, par une main inexpérimentée, car le nègre se sentait mourir et battait l’air de ses mains… Mais sous le poids du corps, on vit le nœud se resserrer par une secousse brusque, comme pour se mettre en la place nécessaire…
—  Stop ! dit quelqu’un.
« Sam Wretch était pendu… sa face se congestionnait et de ses lèvres épaissies sortait une sanie rougeâtre…
« — Quand détachera-t-on cet homme ? me demanda Turnpike.
« — Dans dix minutes ou un quart d’heure.
« — Mais, reprit-il en frissonnant, s’il n’était pas mort… si on l’enterrait vivant !
« Je le regardai, il était livide.

 XXI

« … Nous voyageons. Turnpike s’est lancé dans les grandes affaires industrielles. Il est très ingénieux, en vérité, et il rendra, je n’en doute pas, d’immenses services au commerce des États-Unis. Il a déjà inventé une machine propre à la préparation du coton, très curieuse réellement, et qui lui a attiré de tous les points de l’Union les éloges les plus mérités. Sa fortune s’accroît. Il a en lui un besoin d’activité qui le dévore. Souvent déjà il m’a dit : Maintenant que je suis seul, je vais m’adonner tout entier à la science !… Il est seul ! Sur mon âme, je ne sais s’il ne dit pas cela avec une certaine sensation de soulagement. On dirait parfois que l’accident qui l’a fait libre a comblé l’un des secrets désirs de son cœur. Ainsi, cet homme aurait tué mon avenir, aurait brisé toute ma vie, et il n’aurait pas même eu conscience de la valeur du trésor qu’il me dérobait… Mais non, c’est la prévention qui m’égare. Je l’ai surpris souvent, alors qu’il se croyait à l’abri des regards indiscrets, laissant couler le long de ses joues de grosses larmes et regardant à travers l’infini un point obscur, lointain comme le souvenir.
« Je ne le quitte plus, il ne peut se passer de moi. Et je ne puis me séparer de lui. Je le couve du regard. Parfois, tandis qu’il rêve à ses combinaisons, je me place de telle sorte que je puisse, dans une glace, tenir mes regards fixés sur lui… et par l’exercice d’une étrange faculté, tandis que la vie de cet homme me ramène au point de départ de mon existence nouvelle, je bâtis machinalement mon avenir tel qu’il eût été, s’il ne m’avait dit un jour : « Je te présente ma fiancée. »
« Oh ! quel resplendissement de joies ! Quelle lumière pleine et sereine s’épand alors sur toute cette vie rêvée ! Il me semble que je l’entends, elle, me dire : « Je t’aime ! » Il me semble qu’à force de soumissions, de soins, de dévouement, je l’ai rendue digne de moi ! Dans ces extases momentanées je vis double ; il me paraît que mon être a grandi, que mes sensations sont quintessenciées, je marche tout entier dans cet insondable abîme, dont tous les échos redisent : Amour ! Amour !
« Mais cette impression ne dure pas. Par un violent effort, je me dégage de ces liens qui m’enchaîneraient, qui annihileraient ma volonté, ma force, mon énergie, et je le revois, tel qu’il est, je me revois, tel que je suis, et je la revois, elle aussi, se tordant dans les suprêmes souffrances de l’agonie.
« Et par bonheur, je me souviens qu’il n’est pas permis à un être humain de torturer un de ses semblables comme cet homme m’a torturé ; je me souviens que j’ai une créance à recouvrer, que j’ai une balance à établir.
« Je me souviens que ma vie n’a qu’un but, qu’un objectif, qu’une raison d’être, la vengeance !

 XXII

« Nous voyageons ! Nous visitons l’Europe ; lui, plein d’enthousiasme, moi, froid et raisonnant ; lui, rapportant tout spectacle au besoin d’idéal qui l’étreint, moi, ramenant toute sensation au but unique qui s’impose à mon âme. Il admire la cathédrale de Strasbourg ; moi, je mesure du regard la hauteur de la flèche, et je me demande quelle doit être la souffrance de l’homme qu’un hasard précipite à travers l’espace, et qui sent, dans sa chute vertigineuse, que ses membres se vont briser, au pied de l’immense basilique… Dans Cheapside, de Londres, dans la rue Montmartre, de Paris, alors qu’il admire cette activité fiévreuse de mille véhicules, se croisant, se heurtant, se frôlant ; alors qu’il songe à la dépense de forces intellectuelles et physiques que représente ce mouvement incessant, moi, je rêve à ce que souffrirait l’homme jeté sous les pieds de ces chevaux, écrasé par le roulement de ces mille roues, blessé, meurtri, pantelant…
« Dans les hauts fourneaux, je réfléchis à ce que ressentirait le corps humain, jeté vivant dans les flammes inextinguibles ; dans les manufactures, je vois des membres déchiquetés, tressautant par lambeaux, aux élans de toutes ces roues, débris sanglants, écrasés sous ces balanciers de fonte ou broyés sous ces leviers de fer…
« Dans les profondeurs des mines sombres, je devine le porion surpris par l’inondation, fuyant devant le flot qui fait irruption à travers les fissures du granit, s’élançant vers l’échelle de salut et sentant alors le flot qui lèche ses pieds, bondit à ses cuisses, grimpe à sa poitrine, puis bondit au-dessus de la tête, l’arrachant de son dernier asile pour le précipiter à la mort. Ou bien, je le vois, le mineur, confiant et frappant de son pic la pierre qui étincelle, redressant la tête au bruit sourd d’une explosion encore incomplète, comprenant que le grisou est là, invisible, menaçant, ouvrant ses bras de fer pour l’écraser, apprêtant ses tenailles de fer pour le martyriser… tout à coup effondrement, écroulement. L’explosion a eu lieu. La pierre a éclaté comme la coquille d’une noix dans un brasier… et, se jetant au-devant du fuyard, s’est faite muraille… cloîtré dans cet in pace du travail, il mourra de faim, de soif, d’épuisement.
« Voyant tout cela, je m’adresse cette question : Que lui ferai-je souffrir ?

 XXIII

« J’étudie la littérature et l’histoire de tous les pays, au point de vue des tortures. Quel autre sujet m’intéresse ? Le grand poète de la France, Hugo, eut une idée splendide. Son Claude Frollo, précipité des tours de Notre-Dame ! Que serait-ce s’il tombait tout droit, et que son crâne se brisât sur la dalle des rues ? Ce qui est vraiment admirable, c’est l’homme se raccrochant aux saillies de l’architecture, suspendu par un coin de sa soutane à la gouttière qui plie… admirable, ce passage.
« Quasimodo n’eût eu, pour le tirer du gouffre, qu’à lui tendre la main… l’archidiacre haletait. Son front chauve ruisselait de sueur, ses ongles saignaient sur la pierre. Ses genoux s’écorchaient au mur. Il entendait sa soutane accrochée à la gouttière craquer à chaque secousse qu’il lui donnait… il se disait, le misérable, que, quand ses mains seraient brisées de fatigue, quand sa soutane serait déchirée, quand ce plomb serait ployé, il faudrait tomber, et l’épouvante le prenait aux entrailles…
« Oh ! grande et puissante haine que celle de ce nain bossu et louche.
« Quasimodo le regarda tomber !
« Jouissance profonde, complète, immesurée ! Le voir se tordre dans l’impuissance, désespérer avant la mort, c’est alors que le sonneur dut vivre dans la plénitude de sa haine assouvie.
« Bien curieuse aussi la vengeance de ce nègre, dans le roman d’Eugène Sue, Atar-Gull, je crois. Tenir l’ennemi là, sous ses yeux, sous sa main, l’insulter, le martyriser, et à l’heure suprême, lui cracher au visage… tandis que le monde ne sait rien, que la foule applaudit au dévouement du tortionnaire.
« J’ai lu encore le Monte-Cristo français : j’y ai noté plus d’un incident intéressant. Mais ce n’est point là de la vengeance humaine ; et puis, la puissance du bourreau rapetisse la vengeance. Ce qui est vraiment beau, c’est le petit, l’humble, le mesquin, le déshérité, s’attaquant des ongles et des dents à celui qui croit le dominer, qui, jusqu’à la dernière heure, se suppose le maître… et qui n’est, à un moment décisif, que le misérable sanglotant sous la griffe de son ennemi…
« L’histoire n’est pas sans enseignements. Je n’ai point dû la négliger… J’aime la mort de Mathô, dans le livre de Flaubert. Seulement l’atrocité même du supplice va contre son but.
« — Mathô paraissait insensible ; puis, tout à coup, il prit son élan et se mit à courir au hasard, en faisant avec ses lèvres le bruit des gens qui grelottent par un grand froid… »
« Il a l’ivresse de la torture, comme ces martyrs chrétiens qui, le sourire aux lèvres, chantaient sous le fer des bourreaux. Ceci est mauvais.
« L’Orient est maître en l’art des supplices, mais il ne tient pas suffisamment compte des souffrances morales. Déchiqueter un corps, c’est bien. Taillader une âme, c’est mieux. Il faut que le supplice remplisse cette double condition ; il faut que des excès même s’élève, inextinguible jusqu’à la dernière seconde, la lueur d’espérance qui rafraîchit et réconforte l’âme du patient… voici ce que l’histoire m’a présenté de plus complet.
« Mathias, empereur d’Allemagne, abolit dans ses États la peine de mort. Le condamné était conduit hors de la ville et là, attaché à un poteau, les bras et les jambes liés. La tête était libre. Mais, du reste du corps, aucun mouvement n’était possible. Matin et soir, un gardien apportait la nourriture du misérable et la lui faisait prendre ; on défendait l’homme contre toute attaque de bêtes fauves ou des insectes. Mais il restait là, immobile, impuissant, jusqu’à ce que cette immobilité et cette impuissance l’eussent tué…
« Si ce Mathias haïssait le condamné, il devait être heureux.

 XXIV

« Et c’était auprès de lui, auprès de ce prédestiné de la souffrance, que j’étudiais ces rêves effroyables. C’est en lui serrant la main que je me demandais, sentant le sang battre dans ses artères, comment j’utiliserais cette vitalité au profit de ma haine.
« Bientôt, je sus tout, dans l’art infernal des tortures ; j’étudiai successivement les auges de Perse, et les tenailles de Damiens, et l’écartèlement de Ravaillac. Je fouillai les archives de l’Inquisition et vis, à Sarragosse, les débris de la vierge de fer, qu’on accouplait au condamné ; je touchai les chevalets, les brodequins et les poids de l’estrapade…
« Tout cela ne me satisfaisait pas. Je résolus de me concentrer en moi-même et de demander aux surexcitations de l’ivresse la perfection du supplice.

 XXV

« L’ivresse peut-elle être utilement appliquée à une question de recherches : voici ce que j’eus tout d’abord à déterminer. Si l’homme, à l’état sain, peut, grâce à une longue étude, concentrer sur un seul point toutes ses facultés, lui est-il possible de surexciter ces mêmes facultés de telle sorte que leur acuité se décuple, de donner au mécanisme intellectuel une telle force, une telle rapidité de mouvement qu’un travail extraordinaire soit accompli ?
« Mon but était celui-ci : tandis que certains hommes boivent pour s’étourdir, pour oublier, je voulais, moi, boire pour me mieux souvenir, pour mieux diriger ma pensée sur le fait qui m’intéressait. Il s’agissait donc non seulement de résister à l’engourdissement qui s’empare de l’homme ivre, mais encore de transformer cet engourdissement en exaltation. Ici encore était un écueil à éviter. L’exaltation de l’ivresse est inconsciente ; le plus souvent, l’homme, en état d’ébriété, oublie qui il est, ce qu’il veut, ce qu’il fait. Son intelligence, noyée dans la fumée de l’alcool, n’est plus maîtresse d’elle-même. La bête, selon l’expression d’un Français, Xavier de Maistre Xavier de Maistre Écrivain savoyard d’expression française né à Chambery en 1763 et décédé à Saint-Petersbourg en 1852. , domine absolument le moi. Et des actes de la bête le moi n’est plus responsable, parce qu’il en a perdu la direction. Il n’en est pas moins vrai que chez l’homme, exalté par l’ivresse, se déploie une force inconnue à lui-même, que ses muscles, que ses nerfs acquièrent une vigueur bien supérieure à celle qu’ils possédaient à l’état normal. Tel homme ivre brisera une barre de fer sur laquelle, au repos, il n’eût même pas osé porter la main. Il y a donc là preuve évidente que, par l’absorption de l’alcool, le corps humain se trouve momentanément doué d’un ressort plus énergique, que la détente des forces se fait plus violente. Et c’était de cette énergie, de cette violence artificielle que je me proposais de tirer parti.
« Mais non pas au hasard. Non pas en permettant à mon âme d’abandonner, ne fût-ce qu’un instant, la direction de ces efforts. Au contraire, je voulais que cette plénitude de forces exerçât son action principale sur le cerveau, que sous l’action de l’alcool les fibres pensantes acquissent cette vigueur et cette énergie dont je devinais le développement, et qu’alors la pensée, appliquée uniquement au sujet auquel j’avais voué ma vie, s’élançât plus vive et plus ardente sur la route qui m’était tracée. J’avais étudié la vengeance, il me restait à la rêver.

 XXVI

« Voici comme je fis : j’étais resté dans un petit village du midi de la France, dont le nom importe peu. J’avais prétexté une indisposition et une grande fatigue, et Turnpike, sur mes instances, avait dû me laisser seul. Il partait pour l’Espagne ; il était désespéré de ne pouvoir m’emmener avec lui. Mais je résistai, il fallait que je fusse seul, il fallait que je pusse étudier sur moi-même, sans qu’un témoin indiscret pût me voir ni m’entendre, les effets du vin ou de l’eau-de-vie. Je ne savais pas encore si, dans cet état intermédiaire entre la raison et la folie, je pouvais rester assez maître de moi-même pour ne point laisser échapper mon secret.
Enfin, un soir, la tête libre, le cœur ferme, je m’enfermai dans ma chambre : j’avais devant moi six bouteilles d’un cru que j’avais choisi entre tous, le Clos-Rondet1. Vin léger, d’un rouge pâle, coulant net et sec, tamisant la lumière en rayons roses. Au goût, un peu âpre en touchant le palais, mais d’un bouquet s’épanouissant tout à coup comme une fleur qui s’ouvre.
Pourquoi l’avais-je choisi ? Voici. Les vins du Midi sont lourds ; ils chargent l’estomac, et les fumées se dégagent lentement, pendant que le travail de digestion fatigue l’œsophage. Ce que je voulais, c’était que le liquide par lui-même s’évaporât en quelque sorte au moment de la dégustation, et que sa volatilisation se traduisît rapidement par l’envoi des fumées au cerveau. Le Clos-Rondet, que j’avais longuement étudié, répondait absolument à ces théories. J’étais prêt.
J’avais pris plusieurs précautions importantes : Ma porte était solidement fermée : la chambre que j’occupais se trouvait dans une partie retirée de la maison, auprès d’une longue salle dans laquelle jamais personne ne pénétrait le soir, il était environ huit heures, tout était calme autour de moi.
J’avais préparé un écriteau de papier blanc, sur lequel j’avais inscrit deux mots : TURNPIKE. – VENGEANCE. Parce que je craignais que, dans la période violente de l’ivresse, le souvenir ne me fît défaut. Alors m’étant installé dans un large fauteuil, la tête appuyée de telle sorte qu’elle ne pût vaciller à droite ni à gauche, j’avais fixé l’écriteau juste en face de moi. En admettant même que l’ivresse me fît perdre le souvenir, il était bien certain qu’à un moment donné mes yeux se porteraient sur l’écriteau, placé comme un point de repère sur la route du souvenir. J’étais moi-même resté dans l’ombre, et l’écriteau était éclairé de chaque côté par une lampe, munie d’un réflecteur dirigeant tous les rayons de lumière sur le papier blanc.
Donc, toutes mes précautions étaient bien prises ; je me repliai sur moi-même et me mis à penser. À quoi ? Au but. À qui ? À lui et à elle. Puis je débouchai les six bouteilles placées à portée de ma main, et le regard attaché à l’écriteau, je commençai à boire. J’avais consulté les palpitations de mon bras. J’étais absolument calme.
Je buvais lentement, en gourmet. Le vin tombait goutte à goutte dans mon gosier. Je n’avais pas voulu qu’une absorption trop brusque déterminât des désordres cérébraux trop rapides. Lorsque la seconde bouteille fut vide, je sentis un vague engourdissement s’emparer de moi, je ne résistai pas tout d’abord. Quelque chose en moi ne subissait pas l’influence du vin, et comme je l’avais déjà constaté, suivant curieusement les premiers développements du phénomène qui se produisait. À la troisième bouteille, un bourdonnement tinta dans mes oreilles… il y eut une minute, oh ! minute terrible, où je sentis que je m’abandonnais moi-même. Une prostration générale me brisa, je perdis le sens de ma propre existence. Mais un ressort se tendit violemment, c’était en quelque sorte instinctif. C’était une dernière lueur de volonté qui protestait contre l’obscurité qui m’envahissait et m’entourait.
J’ouvris violemment les yeux. L’écriteau était devant moi, mais non plus blanc comme je l’avais tout à l’heure, mais rouge. J’étendis la main et je bus encore. Alors les deux mots : TURNPIKE, VENGEANCE, se tordirent comme des serpents de feu au milieu d’une plaque de sang. Je voulais ressaisir les lettres, les replacer dans leur position normale, elles glissaient, tortillées en couleuvres, les mots s’allongeaient à perte de vue, et de chaque côté de la ligne brillante que formaient les traits, deux ruisseaux de sang coulaient, roulaient et glissaient.
J’aurais voulu m’élancer, une force invincible me poussait en avant, mes ongles se crispèrent sur les bras du fauteuil, et je dis à haute voix, par un dernier effort d’énergie.
—  Quelle sera ma vengeance ?
Et je bus encore. Alors devant mes yeux tourbillonnèrent de nouvelles vagues de sang ; c’était un rhombus vertigineux, rouge, rouge, ardent ; il me semblait que ce sang eût une odeur et m’enivrât lui-même, et quand je portai à mes lèvres la dernière bouteille, j’aspirai voluptueusement le liquide qui avait un goût de sang…
Quand je revins à moi, j’étais toujours assis dans le fauteuil, la tête penchée en arrière.
L’écriteau était toujours blanc, les lettres toujours noires…
—  Le vin ne vaut rien, me dis-je, j’essaierai l’eau-de-vie !

 XXVII

L’eau-de-vie ! je ne sais pas de mot qui sonne plus effroyablement à mon oreille ; et après si longtemps – oh ! si longtemps – je ne songe point sans terreur à cette nuit d’angoisses sinistres et d’éblouissements lugubres. De quelles étreintes poignantes fut encerclé mon cerveau ! Des griffes de fer déchirèrent ma poitrine. Mais il faut mieux que je vous dise ce que je ressentis.
J’avais deviné ce qu’était cette horrible ivresse. Je ne doutais pas que, malgré ma force, il ne me fût impossible de garder la libre conscience de mes actes. J’avais vu ces brutes ivres, que l’alcool a rendus semblables aux fous des cabanons, qui, saturés d’eau-de-vie, branlent la tête à droite et à gauche et disent des mots sans suite, l’œil fixe et terne.
Je pressentais que je serais ainsi : je me voyais glissant sur la pente déclive qui mène à la folie ou gravissant les cimes folles du delirium tremens.
Il ne suffisait plus de placer à portée de mes yeux un point de repère sur lequel doivent, dans toutes les périodes de l’ébriété, retomber mes regards… il fallait donner à cet appel du souvenir une forme plus matérielle, plus frappante, plus attirante. Et voici ce que j’imaginai.
Je fis fabriquer un timbre, large coupe de bronze au son long, mat et lourd. À ce timbre muni d’un marteau fut adopté un mécanisme d’horlogerie pouvant marcher vingt-quatre heures. Le marteau se soulevait toutes les deux minutes et retombait sur le bronze ; le son éclatait, vibrant et fort, puis s’étendait en nappes larges pour s’éteindre peu à peu, comme s’efface sur la mer le sillage d’une énorme vague. Mais, à ce moment, le marteau frappait encore, voix toujours prête, jamais fatiguée, qui, semblable à un glas funèbre, me criait : Songe à ta vengeance.
Et je saisis le flacon d’eau-de-vie.
J’étais debout, la chambre avait été dégarnie de meubles ; je pouvais avoir besoin de mouvement. Les murs étaient couverts de tapisserie. Il fallait que je pusse bondir, tomber, me rouler sur le sol… c’était dans l’accès même que l’idée de la vengeance-type devait surgir.
Je bus.
Mêmes effets d’abord qu’avec le vin. Un engourdissement, le bourdonnement aux oreilles. Cependant la bouche était brûlante, la langue se séchait, la gorge se crispait sous le liquide. Mais la tête était libre, l’intelligence vivace, l’oreille nette, le bruit du timbre lui parvenait clair et régulier.
Je bus encore. Ce fut une étrange sensation. Il me sembla que sur les parois de ma poitrine, le liquide coulait en rapides gouttelettes, traçant dans la chair vive un sillon corrosif. Ce fut une douleur, et malgré moi je portai les mains à mon cou. Un hoquet convulsif contractait mon gosier… le monstre eau-de-vie posait sa main de fer sur mon être tout entier.
Après, je ne sus plus rien. Je buvais cependant, et vaguement, je regardais avec hébétement ma main qui allait de la bouteille au verre et portait le verre à mes lèvres. Je ne savais plus où était tout cela et de ma main tremblotante, j’étais obligé de chercher sur la table le flacon qui me fuyait… Puis je tournai sur moi-même. Il me semblait ne plus rien entendre. Le timbre se serait-il arrêté ?
Non, tout à coup… bien loin, comme si quelque forgeron inconnu eût battu son enclume à une lieue de moi, je perçus le glas… mais si faiblement, si faiblement que je ne compris pas tout d’abord d’où venait ce bruit. Tous les sons me parvenaient-ils ? Je ne le crois pas. Car, il me paraissait que de longues, bien longues minutes se passaient. Le temps se doublait, comme l’espace qui me séparait du son.
Et le moi physique était dans un tel état de fatigue et de surexcitation, que l’âme restait sourde, muette, sans pensée, sans dessein… Je bus encore.
« Alors il se fit en moi comme un déchirement. Quelque chose comme une écorce fut arrachée de mon cerveau. Tout mon être sortit de la chape de plomb qui l’écrasait, comme les damnés du Dante… je voyais, j’entendais clairement, librement. Je voyais plus juste et plus loin qu’à l’état sain, les murs s’étaient reculés. J’entendais plus précipité le tintement du timbre ; évidemment, ce n’étaient plus deux minutes qui s’écoulaient entre les sons. À peine quelques secondes. Bôm ! Bôm ! Bôm ! Et ce n’était plus sur le bronze que frappait le marteau, mais là, sur mon crâne, et les effluves de l’eau-de-vie, montant violemment, frappent en dedans mon crâne, qui s’ébranle sous cette double pression…
Je tourne sur moi-même. Pourquoi ? je ne le sais pas. Je suis quelque chose qui m’échappe sans cesse dans un mouvement giratoire. Du reste, mes pieds ne touchent pas la terre… Oh ! non, je ne sens pas le sol, je ne pèse point sur le parquet… Je marche sur de l’étoupe qui s’enfonce sous moi. Sorte d’enlisement. Je veux retirer mes jambes de ce terrain mouvant… et mes pieds sont trop lourds… je trébuche et je tombe.
Immobilité ! apaisement ! je ne sens plus, je ne vois plus, je suis tué… non, le glas retentit à mes oreilles. Le glas ! oh ! je sais ce que cela veut dire ! La vengeance ! la vengeance ! Il me faut trouver des moyens ignorés, des tortures inconnues… C’est là ce que je cherche, c’est pour cela que j’ai bu de l’eau-de-vie… c’est pour cela que je suis effroyablement ivre…
Effroyablement, oui. Car ici commence la vision effroyable. J’ai fermé les yeux pour me recueillir. Ce n’est plus du sang qui coule dans mes veines, c’est du feu… du feu ! du feu partout ! la flamme m’environne, elle brûle mes yeux, ma tête, ma poitrine… d’immenses vagues de flammes m’entourent et m’emprisonnent ; elles ont la couleur de l’eau-de-vie.
De leurs langues jaunâtres, elles me lèchent et me happent. Et le timbre, le timbre ! Bôm ! Bôm ! Vengeance ! Oui, c’est cela, voici que du milieu de ces flammes sortent des bras hideux qui se terminent par des fourches de fer, des tridents rougis… Comme cela trouerait bien des chairs et déchirerait hideusement un corps humain… Puis des roues à dents aiguës qui tournent, tournent avec une rapidité vertigineuse, emportant aux angles de leurs crocs des lambeaux pantelants,.. Puis d’énormes moutons de fonte qui se soulèvent, se suspendent un instant dans l’air et tombent, se relèvent et retombent… sur quelque chose de spongieux comme la chair humaine. C’est un clapotement… il doit y avoir bien du sang qui coule sous cette pression énorme !
Et la flamme tourbillonne sans cesse. Elle a des lames acérées et des pointes qui déchirent… Je suis au milieu de tout cet arsenal de tortionnaire… S’il m’allait toucher, si l’un de ces engins diaboliques effleurait mon corps… J’ai peur… et je bois pour n’avoir plus peur. Et j’entends le glas : Bôm ! Bôm !
Ah ! que n’est-il là ! je le jetterais vivant dans ces engrenages qui se croisent, et je le retiendrais pour que le déchirement ne se fît pas trop vite… Oui, c’est là la torture, c’est là la mort horrible que je n’ai pas entrevue dans mes rêves.
Un dernier verre : je me dresse, raide, automatique… et de toute ma hauteur je tombe sur le parquet.
Nuit horrible ! Délire inutile ! Comme le vin, l’eau-de-vie a été muette… J’ai menti tout à l’heure : non, il n’y a pas une seule de ces tortures que je n’aie rêvée…
Et ce n’est point cela qu’il me faut !
L’ivresse ne serait-elle pas la vraie conseillère de l’horrible ! Si fait ! Il reste encore une tentative à faire.

 XXVIII

C’est une étrange chose, en vérité, que cette chasse à l’horrible, dans laquelle le gibier fuit sans cesse devant moi sans que je le puisse atteindre. Et cependant, il le faut. Oh ! dois-je encore me rappeler les horribles souffrances que cet homme m’a fait endurer ? Faut-il me souvenir de ce que je suis et de ce que j’aurais pu être si elle m’avait aimé, moi. Et pourquoi ne m’a-t-elle pas aimé ? En vérité, la question vaut qu’on l’étudie. Elle ne m’a pas aimé, parce que lui s’était emparé d’elle, et que, jaloux de ce trésor, dont il ne comprenait pas la richesse, il s’est hâté de mettre entre lui et moi une barrière infranchissable… Mais après qu’il l’eût seulement regardée, après qu’il eût murmuré à son oreille les premiers mots d’amour, est-ce que le vol n’était pas consommé… est-ce que, dès lors, je n’étais pas trahi ? Lui disait qu’il m’aimait. Mensonge ! Aimer un ami, c’est s’identifier tellement à lui que l’on ressent en soi-même les impressions qu’il ressentirait lui-même, non pas égoïstement, mais à son profit. Lorsqu’il la vit pour la première fois, est-ce qu’il n’aurait pas dû comprendre qu’il avait devant les yeux un dépôt sacré, sorte de fidéicommis qui m’appartenait et me devait être restitué…
Il n’a pas fait cela… il m’a volé, volé sciemment, avec préméditation ; il ne peut exciper de son ignorance ; puisqu’il se dit mon ami, il devait sentir mon âme palpiter dans la sienne… il a feint de ne rien voir, de ne rien comprendre, il a été mon assassin et je l’épargnerais ! Non, non, je veux qu’il souffre, je veux qu’il crie, je veux qu’il sache bien que ces tortures viennent de moi…
L’heure est propice. Jamais il n’a été plus heureux, le temps a effacé sur son cœur la dernière ride du regret, et même, me disait-il naguère encore, il trouve une certaine jouissance à réveiller l’amertume de ses souvenirs. Il est plus riche que jamais : tout lui a réussi. Ses découvertes industrielles ont eu un immense retentissement, il est estimé, honoré… Bonheur complet. Oui, mais nul ne voit dans l’ombre l’ennemi qui veille, silencieux, implacable, l’ennemi dont la haine grandit de toute l’étendue de son bonheur, à lui, et qui ressent une joie âpre à se répéter tout bas : Quand je le voudrai, tombera ce bonheur, tombera tout cet échafaudage d’orgueil.
Mais comment ? Comment ? Le moyen d’assouvir ma haine ! Je ne le vois pas, je ne le pressens pas, je ne le devine pas.

 XXIX

Engourdissement délicieux ! Plénitude de l’être adorablement ressentie ! Toutes les forces de mon organisme se sont voluptueusement épanouies… Je rêve et il me semble que ce rêve est la vie. Je n’oublie rien, non, mais je sens que la satisfaction infinie de mon désir est proche… J’entends des voix qui me parlent, non des voix haineuses et enfiévrées ; leur accent est plein d’encouragement et de promesses…
Et dans ma tête tourne une ronde, tressés de robes blanches et de paillettes d’argent… tout est pur, tout est serein. Je me sens pénétré d’un indicible repos.
Salut à toi, liqueur bénie, qui m’a rendu à moi-même ; salut, antidote de la douleur, salut, absinthe émeraudée, dont les premières gouttes ont ouvert le calice de mon âme, comme la perle de rosée tombant sur la fleur endolorie.
Tu es venue à mon appel, fée à la robe verte ; tu m’as souri de tes lèvres pâles, mais que seul a pâlies le baiser. Tu n’es pas la vierge froide qui se détourne, honteuse et rougissante, ignorant et le bonheur qui l’attend et les joies qu’elle peut donner… Non, je te reconnais, tu es la sibylle ardente qui a épuisé toutes les coupes, énervé toutes les vigueurs, mordu à toutes les grappes, et qui, jamais lasse, retrouve une force toujours nouvelle pour étreindre l’amant qui l’adore… D’autres diront peut-être que tes joues sont flétries et ton front sans fraîcheur ; moi, j’y retrouve la trace de brûlures enfiévrées… C’est la passion inextinguible qui a blanchi ton teint et serré tes lèvres, et dans tes yeux dont l’atonie promet l’éclair, comme le nuage sombre que va tout à l’heure transpercer la foudre, je lis toutes les ardeurs endormies… Viens, pythonisse de l’amour, tu dois connaître des secrets ignorés ; oui, tu sais des mots que nulle oreille humaine n’a entendus… tu es la reine, tu es le démon, tu es Smarra-Cauchemar, accroupie sur la poitrine de l’homme endormi, et te penchant à son oreille, tu prononces des paroles dont le son est si étrange que nul, à son réveil, ne s’en est jamais souvenu.
Salut ! je t’appelle, je te veux, je t’adore ! À moi, ce verre à demi plein d’absinthe, et quand j’y trempe mes lèvres, je sens que je m’abîme tout entier dans ce baiser d’amour…
Merci ! Maintenant la scène change… Tu t’es élancée devant moi, souple et bondissante ; tu m’as entouré des plis de ton écharpe, et je me sens emporté avec toi à travers les espaces immenses… Tantôt nous perçons le ciel au-dessus des plus hautes cimes ; tantôt, nous précipitant dans les abîmes insondés, nous roulons à travers l’infini sans limite… Où sommes-nous ? Je vois des portiques énormes, soutenus par des colonnades, tressées de filigranes d’or… ce sont des lignes si fines, si fines que l’œil en peut à peine suivre les contours… et les arches d’or succèdent et se superposent aux arches d’argent étincelant… De toutes parts surgissent des flèches, qui semblent de diamant et autour desquelles s’enroulent, gracieuses et vaporeuses, des bannières ensoleillées… éclatement de lumière, tourbillon de splendeur… au fond, une roue faite de rayons, et tournant avec une rapidité stupéfiante… puis ces rayons prennent un corps ; incarnations de clarté, je vois des femmes qui, les pieds au centre de la roue, tendent en avant leurs bras enguirlandés… des fleurs tombent, fleurs étoilées, pluie de rubis et de saphirs… puis la fleur se fane… rien !… il reste encore sur l’arbuste des feuilles d’un vert étincelant… elles jaunissent. Non… ceci n’est pas l’effet de l’automne ! Que se passe-t-il donc ?
Encore un verre. À moi, fée adorable ! Me voici, répond sa voix. Mais elle est devenue plus pâle, son regard est sinistre maintenant, elle se dresse devant moi, elle me touche, elle lève les mains… des mains ? non pas, ce sont des branches. Terreur ! tout le corps se fond en une teinte noirâtre… je touche sa robe… non, c’est une écorce ! Qu’est ceci ? la fée s’est faite arbre… ! Oui, voilà bien dans la nuit un arbre immense dont les racines s’accrochent au sol et dont les branches déchirent le ciel… Il fait nuit ! la lune blafarde laisse filtrer sa lueur agonisante.
Il y a quelque chose au bout de cette branche… cela pend, cela est noir… c’est un corps humain… Ah ! je me souviens ! le nègre ! le nègre ! Oui, j’entends les clameurs du peuple qui, d’en bas, jette des cris de haine et grince des dents… la loi de Lynch ! Je me souviens ! Pourquoi m’as-tu jeté devant les yeux ce sinistre gibet ?
Quelqu’un est auprès de moi… je ne le vois pas. Mais ce doit être lui. Il me semble que l’arbre du pendu a un visage et me regarde en ricanant… Une de ses branches se fait bras et me montre l’homme qui m’accompagne… pourquoi ? Je n’ose le regarder, mais je sens son bras sur le mien ; il m’entraîne et en m’entraînant me dit :
—  Mais s’il n’était pas mort !… si on l’enterrait vivant ?
L’arbre ricane plus fort… des bouches s’ouvrent à toutes ses branches et répètent deux mots :
—  Enterré vivant ! enterré vivant !

 XXX

C’est dans trois mois que seront écoulés les dix ans que je lui ai accordés.
Ainsi, il y a neuf ans et neuf mois que le crime a été commis. Je me regarde et je suis étonné de constater combien peu j’ai changé. Pas une ride, pas un cheveu blanc. C’est que je n’ai pas vécu ; je me suis renfermé dans ma haine comme dans une forteresse inattaquable… Seule, ma tête a vieilli : le cerveau a tant travaillé ! Quels efforts et quelles recherches ! Mais tout cela est oublié, tout cela s’est évanoui. Il me semble que ces dix années ont passé comme une heure, et je me retrouve au lendemain de cette nuit terrible… cette nuit où elle est devenue sa femme.
Ma haine a-t-elle diminué, s’est-elle amortie ? Non, oh ! non. Je la sens vivace, jeune. Elle n’a pas grandi, elle ne le pouvait pas. En vérité, je suis heureux de me retrouver face à face avec le passé. Je n’ai pas faibli, et l’homme d’aujourd’hui est digne de venger les injures de l’homme d’autrefois.
Quant à lui, je le retrouve après dix années plus fort, plus vigoureux ; cette nature s’est épanouie dans la vie ; l’activité a aidé à son double développement moral et physique. Il est véritablement beau, sa chevelure noire s’est rayée de quelques lignes d’argent… Il est revenu d’un long voyage, il est devant moi, accoudé sur une table. La lune éclaire en plein son visage ; il consulte et classe les notes recueillies ; ses traits sont calmes, nets, bien dessinés. Jamais je ne l’ai si bien regardé… Il lève les yeux vers moi, il me sourit, puis il prend la parole et m’explique ses plans, me raconte ses projets.
Ses projets ! Va, parle, songe à l’avenir, songe aux années qui vont suivre… Tu ne vois pas, sur ta route heureuse, la pierre à laquelle ton pied trébuchera ; tu ne distingues pas la fosse béante dans laquelle tu seras précipité… par moi, à qui tu souris, que tu aimes, par moi, qui te hais !…
Admirable chose, en vérité, que de savoir ainsi attacher un masque sur son visage ! Comment se peut-il faire que mon œil ne trahisse pas la pensée intime de mon cerveau ? que cet œil soit calme alors que l’idée bouillonne dans mon crâne ?
Trois mois ! trois mois encore ! et tout sera fini. L’échéance fatale approche. Le jour est fixé où je te présenterai la traite que j’ai tirée sur ta vie. Et il te faudra payer sans délai, sans retard possible.

 XXXI

J’ai trouvé le moyen, reste à préparer l’exécution. J’ai bien raisonné. Du reste, l’expiation ne sera pas au-dessous du crime. Elle sera complète, odieuse, effroyable. Oh ! je n’ai rien négligé, il souffrira autant qu’il m’a fait souffrir… il mourra… mais comme je comprends que meure l’ennemi. Il se verra, il se sentira mourir longuement. Ce ne sera pas un passage brusque de la plénitude de l’existence à l’inanité du néant, du jour splendide à la nuit muette.
Il mourra… Mais j’y songe, sa disparition n’étonnera-t-elle pas ses amis, tous ceux qui s’intéressent à lui ? j’ai dit sa disparition et je me comprends. Il faut que je les prépare peu à peu à cette pensée, il faut que lui-même me serve d’interprète auprès d’eux…
Comment agir ? N’oublions pas ce détail, un jour on le verra plein de vie, plein de santé, souriant… vivant pour tout dire, puis tout à coup, il sera sous les yeux de tous à l’état de cadavre, immobile, insensible. La mort subite étonne toujours, il ne faut pas qu’elle étonne…
Ah ! j’ai trouvé.

 XXXII

Cette nuit-là, Turnpike s’était endormi d’un sommeil profond ; nous avions beaucoup marché ; j’avais mon projet, je voulais qu’il dormît bien…
Il est là, dans la chambre attenante à la mienne… Minuit, il y a deux heures qu’il n’a pas remué… rien à craindre. J’entr’ouvre sa porte, doucement, oh ! si doucement, que moi-même je n’entends pas le bruit des gonds qui roulent.
Rien !… le silence… J’ai là sous la main les fleurs les plus odorantes, aux parfums les plus subtils ; je les ai choisies moi-même. Ma main ne tremble pas. Je suis calme. Qu’est-ce que cela, auprès de ce que je ferai dans trois mois ? Jeu d’enfant. Je jette les fleurs sur le tapis de sa chambre gerbe par gerbe… tout est bien fermé. J’y ai veillé moi-même. Des fleurs, des fleurs encore ! Je regarde par la porte entr’ouverte l’amas parfumé, qui s’élève, s’élève. Encore, encore. Il y en a assez…
Puis je referme la porte, et debout, l’oreille collée au bois, j’écoute. Une heure se passe, déjà il a remué plusieurs fois. Oh ! si j’osais regarder ! Je retire la clef, le trou de la serrure me sert de point d’observation… Il est étendu dans son lit. Une lampe accrochée à son chevet éclaire en plein son visage et sa poitrine… je vois le drap se soulever sous l’oppression qui gonfle son sein… C’est bien cela, il respire avec difficulté. Ce sont les parfums qui montent à son cerveau. Ses yeux se sont ouverts. Voit-il ? Non, ils sont fixes, ils sont mornes. Son front est horriblement pâle… des gouttelettes de sueur le mouillent et brillent sous la lueur de la lampe…
Tout à coup ses bras se tendent en avant, il se dresse sur son séant… puis il retombe. Un ronflement sourd s’échappe de sa gorge, quelque chose comme un râle.
Oh ! sois tranquille, je ne veux pas que tu meures… Le poison, quel enfantillage ! Te tuer ainsi, ce serait te tuer par le bonheur, et je veux que tu meures dans une affreuse torture…
Assez ! assez ! il ne bouge plus. Oh ! si j’avais trop tardé ! s’il m’échappait ! Pensée horrible ! J’attire la porte vivement, insoucieux du bruit. Il ne m’entend pas ! Hors d’ici, fleurs maudites ! Ah ! cette fenêtre ! de l’air, de l’air !
Je me penche sur lui et je souffle sur son front. De l’eau. En voici. Je suis sauvé ! il a tressailli !
Alors, j’ai réussi !
—  Qu’y a-t-il ? me demande-t-il d’une voix faible. Je ne sais ce que j’éprouve…
—  Mon ami, lui dis-je (oh ! comme ma voix doit sonner sympathiquement à son oreille), votre teint est livide. Qu’avez-vous ? que ressentez-vous ?
Il se dresse, me regarde :
—  Mon cerveau est obstrué, mes idées sont troublées… Ce sont tous les symptômes de la congestion…
Le lendemain, on savait que Turnpike avait été frappé d’un coup de sang, qu’il était absolument rétabli…
Il a le cou si court, disaient les niais.
Et moi je murmurais :
—  Je puis le tuer, maintenant.

 XXXIII

—  Écoutez, me dit Turnpike, l’accident du mois dernier m’a causé quelques inquiétudes, non pour moi… car je ne crains pas la mort !… Mais je ne considère rien comme aussi ridicule que de disparaître brusquement, brutalement et de laisser toutes ses affaires en suspens.
« — Que veux-tu dire ?
« — Voici. Si je mourais intestat, toute ma fortune, et elle est considérable, tu le sais, retournerait à l’État… Je n’ai pas d’héritiers directs, et je ne connais aucun parent. Mais si je n’ai pas vécu seul, si mon existence ne s’est pas écoulée dans l’isolement, après le malheur terrible qui m’a frappé, c’est que j’avais auprès de moi un ami sûr, sincère, au dévouement infatigable… Cet ami, c’est toi.
« — Ne mérites-tu pas d’être aimé ! Et les douleurs qui t’ont accablé t’ont rendu à mes yeux encore plus digne d’affection.
« — Je sais que tu es bon, et que ton cœur est plein de délicatesse… Laisse-moi donc achever. Je n’ai point peur, tu le sais. J’admets parfaitement que l’indisposition à laquelle je faisais allusion tout à l’heure ait été tout à fait accidentelle. Cependant le propre de l’homme vraiment fort est de ne jamais se laisser surprendre. J’ai donc résolu de faire mon testament.
« — Ne parle point ainsi. Peux-tu bien, toi, heureux, riche, peux-tu bien songer à la mort ?
« — Je ne songe pas à elle, mais il se pourrait qu’elle songeât à moi, reprit-il en souriant. Ma résolution est d’ailleurs irrévocable et, pour te le prouver, sache que je suis allé hier chez mon agent d’affaires et que j’ai déposé entre ses mains l’acte qui te constitue mon seul et unique héritier… ? À toi, après ma mort, tout ce que je possède, tout sans exception, sans en distraire même le portrait de la bien-aimée… Je veux qu’elle reste sous tes yeux et que, la regardant, tu te souviennes des jours les plus heureux que ton ami Turnpike ait passés sur cette terre…
« Je protestai. Point n’est besoin de le dire. Pourquoi me tout donner, à moi ? Était-il sûr que je n’en fusse pas indigne ? Et puis, pouvais-je bien accepter un don aussi considérable, qui semblerait un payement de mon amitié ?
« Il persista. Je n’en avais jamais douté. Ainsi l’homme qui allait mourir par moi avait jusqu’à la dernière minute une profonde confiance en moi seul… et j’étais heureux d’avance en songeant à ce que serait le réveil, lorsque me pressant à son chevet, je lui dirais : Tu m’aimes et je te hais. Tu m’appelles ton ami et je suis ton assassin !
« Nul ne saura jamais quelle âpre jouissance j’ai ressentie dans ces mille détails, circonstances futiles en apparence, et qui semblent aujourd’hui si insignifiantes…

 XXXIV

Est-ce que j’hésiterais au moment suprême ? Mes nerfs seraient-ils moins forts que ma volonté ? Non, cela n’est pas possible ! Et cependant, si, pour assouvir ma haine, je le tuais simplement, par ce poison qui est là sous ma main… ; que j’ajoute à la matière vénéneuse plus ou moins d’eau, et le problème est résolu. Peu d’eau, et il meurt… il tombe foudroyé. Beaucoup d’eau… et je le tiens sous ma main de tortionnaire, il est à moi âme et corps… nul ne peut me l’arracher…
« J’ai besoin de me recueillir. Le bourreau passe en prières la nuit qui précède l’exécution… Je ne prie pas, moi, mais j’érige un autel sur lequel, idole effroyable, je place mes souvenirs et ma haine, et dans cette contemplation j’abîme toutes les facultés de mon âme…
« Allons !

 XXXV

C’est fait… la maison est pleine de cris, de gémissements et de sanglots. Ils sont nombreux, les serviteurs. Et ils aimaient Turnpike. Âmes basses et serviles qui n’ont jamais eu la force de haïr le maître… sous ce prétexte qu’il était bon… À chaque minute tinte la cloche de la grille… Green-House est encombré de visiteurs… Chose bizarre ! Ces hommes ne sont pas des hypocrites. Non, la douleur qu’ils ressentent est bien réelle…
« — Un caractère si élevé ! dit l’un.
« — Une si grande intelligence ! répond l’autre. Et qui a rendu tant de services à la science…
« — Mais de quoi est-il mort… si subitement ?
« — Une congestion cérébrale, évidemment…
« — En effet, il y a trois mois déjà…
« Oui, il travaillait trop… la lame a usé le fourreau. C’est une grande perte.
« Moi, je me suis assis au pied du lit où il est étendu. Son visage est découvert, je le regarde… la mort a donné à ses traits la rigidité marmoréenne. La mort !… ce mot m’effraie. Est-ce que ? non, je suis certain de ce que j’ai fait, je n’ai rien à craindre… et, pensant cela, je couve des yeux ce corps qui m’appartient, ce corps dans lequel ils croient qu’il n’y a plus d’âme… car seul je sais…
« Je suis seul en ce moment… voyons ses bras… ils ont la raideur tétanique du cadavre… j’applique mon oreille sur sa poitrine. Oh ! ce cœur est bien immobile, pas le moindre tressautement…
« On frappe. « Entrez ! » C’est le médecin. Je le reconnais, il est expéditif, c’est déjà lui qui a constaté le décès de celle… À cette seule pensée, tout mon sang se porte à mon cœur, et je regarde le cadavre… le cadavre de l’assassin. Car c’est lui qui l’a tuée, comme il m’avait tué moi-même…
« — Docteur, dis-je au médecin, un triste soin vous amène encore dans cette demeure.
« — Oui, je me souviens, murmure-t-il en jetant sur le corps un coup d’œil distrait.
« — La congestion ne pardonne pas, et mon pauvre ami…
« Le médecin prend un air entendu :
« — Monsieur, l’afflux de sang dans un organe, sain d’ailleurs, provient d’un trouble permanent ou momentané dans le centre d’impulsion circulatoire. Les organes les plus vasculaires, tels que le poumon, la rate, le foie, le cerveau, sont ceux dans lesquels on remarque le plus souvent ce phénomène… Ici (et il se baisse sur le cadavre) la congestion de sang a eu lieu dans l’encéphale. C’est ce que nous appelons apoplexie… Chez le sujet le tempérament était sanguin, pléthorique ; la tête était volumineuse, le col ouvert…
« Je tire de ma poche une vingtaine de dollars en or. Il continue sans paraître y prendre garde, de la même voix monotone :
« — L’excès des travaux intellectuels est aussi une cause déterminante de l’apoplexie sanguine… Quoiqu’elle soit ordinairement soudaine, la maladie est souvent annoncée par des maux de tête, des éblouissements…
« Je lui glisse dans la main les vingt pièces d’or ; il prend un morceau de papier, l’enflamme au feu d’une allumette, le fait négligemment passer sous les narines du cadavre.
« — Hélas ! lui dis-je, il n’y a aucun espoir ?
« Il me regarda d’un air étonné :
« — Hélas ! cher monsieur, aucun. La mort remonte déjà à plus de douze heures…
« — En effet !
« Et je le reconduis jusqu’à la porte. Je lui serre la main. De par la science Turnpike est mort.

 XXXVI

« L’heure fatale a sonné. On a couché le cadavre dans sa bière, une bière luxueuse, en vérité, et d’un travail admirable. Sa tête repose sur un coussin de satin noir. Turnpike paraît dormir.
« Belle tête, dit un des hommes.
« Puis ils ajustent le couvercle et serrent les vis qui l’adaptent au corps du cercueil.
« Ils se retirent en disant : Dans une heure.
« Ils sont partis. J’écoute à la porte si leurs pas s’éloignent. Puis je m’élance vers un petit meuble, j’ouvre un tiroir, je saisis un tournevis, et rapidement je donne deux tours… le couvercle est soulevé d’un millimètre… Oh ! d’un millimètre à peine. C’est assez… l’air circulera.
« Une heure après, dans la chapelle du parc, où se trouve un caveau souterrain, le cercueil est placé auprès de celui qui renferme les restes de la femme qu’il a aimée.
« Les nombreux amis s’éloignent, après m’avoir serré la main en m’adressant d’excellentes paroles de consolation…
« Je suis seul… enfin ! Je suis maître, je me sens grandir… toutes les forces vitales se doublent en moi… Je vais me venger !

 XXXVII

« Il y a six heures que le cadavre… a été renfermé dans le caveau… six heures ! La crise a commencé il y a justement trente-deux heures… Comme j’ai bien calculé ! Il y a cette nuit même dix ans que je pleurais et me rongeais les poings. Au jour de l’échéance, je suis venu… et je vais être payé… je tiens mon débiteur et je serai créancier impitoyable. Je jure que je ne lui ferai pas grâce d’une obole.
« Trente-deux heures. J’ai encore huit heures devant moi. La nuit est venue, je me promène dans le parc, seul, bien seul. Tous les domestiques sont congédiés… je veux que personne ne puisse troubler notre lugubre tête-à-tête.
« Je rôde comme un malfaiteur autour de la chapelle. Il est là, dans sa mort profonde, ignorant et inconscient. Moi, je vis, mais que cette vie est lente ! Que je voudrais abréger ces instants, si longs au gré de mon impatience !…
« J’ai la clé. Oui. Mes outils sont là en un paquet bien ficelé. Je n’ai rien oublié. Combien de temps cela durera-t-il ? Je ne sais pas. Mais peu m’importe. J’ai amassé dix années de force pour ce moment suprême…
« Et si cela n’était pas ! Si cette heure que j’appelle de toutes les voix de ma haine ne m’apportait point ce que j’attends d’elle ! Si ma science du mal m’avait trompé ! Si le poison… Oh ! non ! ce n’est point possible ! Je n’y veux point songer…
« En vérité, je deviendrais fou, et me briserais la tête sur les dalles…

 XXXVIII

« Minuit… oui, douze ! Je ne me suis pas trompé. Vite, plus vite… à mon poste.
« Me voici l’oreille collée à la porte de la chapelle, à demi courbé. Oh ! comme j’écoute ! Comme j’aspire à ce premier son qui doit vibrer dans mon âme comme le premier signal de la vengeance !…
« Rien !… rien encore ; le vent dans les arbres. La lune s’est dégagée des nuages, et des ombres noires m’environnent, tranchant avec netteté sur la lumière pâle et blanche…

 XXXIX

« Chut ! oh ! taisez-vous, murmures de la nuit ! taisez-vous, bruissement des ténèbres…
« Écoutez… Ha !… non, cet Ha ! n’est pas un cri ordinaire… non, ce n’est pas la voix de la nuit… c’est sa voix… à lui… à lui ! Cri long, sombre, sourd, quelque chose comme la plainte du condamné au fond de l’in pace… cri lugubre à toute autre oreille que la mienne, cri joyeux pour moi…
« J’ai bien entendu… Voilà la troisième fois qu’il crie !
« Oh ! je le savais bien, lorsque je lui ai inoculé le poison ! Je savais bien qu’il se réveillerait, mais trop tard, lorsque la science l’aurait frappé de son verdict de mort, lorsque tous auraient pleuré sur lui, lorsque tous se seraient éloignés, lorsqu’il m’appartiendrait tout entier et à moi seul.
« Ah ! tu espérais être mort ! Tu croyais que tout était fini pour toi !… Non, tu es vivant, bien vivant, et tu es enterré !… comprends-tu ? tu es enterré vivant… seul, je le sais, je suis là pour achever l’œuvre. En ce moment tu t’éveilles. L’engourdissement serre encore ton cerveau ; tu n’as pas encore compris, mais tu sens une lourdeur insupportable peser sur tout ton être… c’est la lourdeur du linceul serré autour de toi. Tu as voulu l’écarter de tes bras, dans un mouvement convulsif, et tes mains se sont heurtées à quelque chose… ce quelque chose, c’est le cercueil…
« Tes yeux n’ont rencontré que l’obscurité, tu as levé la tête, et ton front s’est heurté au couvercle de la bière… c’est alors que tu as crié : Ha !
« Ce Ha ! c’est la révélation, c’est la lumière qui se fait, c’est le frissonnement horrible dans tout ton être… c’est cette pensée qui te cingle le cerveau comme un coup de fouet…
« Enterré vivant !
« … Et c’est le début de mon œuvre sinistre.

 XL

« Premier mouvement : La terreur, terreur effroyable, immense… être enterré vivant. Au réveil, comprendre cela et se dire : Je suis perdu : je vais périr lentement, misérablement, dans des tortures indicibles, paralysé, étouffé… la faim va crisper mes entrailles… Se souvenir que des êtres, précipitamment inhumés, se sont rongé les bras, et frémir tout entier à cette hideuse pensée…
« Deuxième mouvement : La résistance folle, irraisonnée… la protestation contre cette hideuse erreur… protestation de la pensée, protestation de la chair… se débattre instinctivement, sans raisonner, chercher à arracher le suaire, à briser le cercueil… Folie, impuissance.
« Troisième mouvement : La prostration. Inutile de résister. La tombe ne rend pas sa proie… Ne pouvoir remuer… se sentir emprisonné, incapable d’un effort violent… Alors retomber sur soi-même et se dire : C’est la fin ! attendons !
« Quatrième période : L’espoir : Si je criais ! La voix n’est pas prisonnière… elle peut porter au-dehors… au loin. Dans le parc, le hasard peut amener quelqu’un… sinon tout de suite, dans une heure, dans six heures… demain !
« Et l’enterré crie. Sa voix porte, quoique le poids du couvercle étouffe son intensité : c’est une ululation longue, lugubre…
« Sois tranquille ! ta voix a été entendue… mais par nul autre que par moi !… Je mets la clef dans la serrure… c’est une vieille porte de fonte exposée à la pluie, à l’humidité… la serrure est rouillée et rouillés sont les gonds… Je tourne la clef bien lentement… je tiens à ce que le fer grince. C’est la première réponse à son appel… puis je pousse la porte… lentement, toujours. Les gonds crient avec un hurlement aigu.
« Lui s’est tu. Il n’a pas cru d’abord que ce fût un vrai son parvenant à son oreille… si tôt et si vite… au premier appel. Mais si ! c’est bien réel. C’est bien le bruit de la clef… c’est bien la porte qui tourne.
« Le mort n’ose pas crier encore… il retient son souffle ! Puis involontairement, quand il s’est bien persuadé que le bruit n’était pas une illusion, un nouveau Ha ! s’échappe de sa poitrine…
« Oh ! comme le son s’est modifié ! C’est un mot articulé… Il a dit : À moi ! au secours !
« Je n’ai rien répondu… je l’écoute. Et dans cette voix j’étudie les modulations de sa pensée… je me suis arrêté tout à coup… j’ai abandonné la porte. Aucun bruit ! Lui crie plus fort : À moi ! à moi !
« Même silence. J’ai produit l’effet désiré. De ce premier espoir, il va retomber dans les profondeurs du désespoir muet… et, tranquille, je tire la porte à moi, je mets la clef dans ma poche… et je me donne une heure pour faire le tour du parc.
« Dans une heure, je reviendrai !

 XLI

« L’heure est écoulée… j’approche du mausolée sur la pointe des pieds… si légèrement que le sable même ne craque pas. Je me penche en avant. Que fait-il maintenant ? Que pense-t-il ? Pas un bruit, pas un souffle. S’il s’était échappé ? Non, la porte est bien close, la serrure intacte. Il est là ! Mais s’il était mort ! Si l’horrible réalité l’avait tout à coup écrasé comme un poids trop lourd !…
« Je ne puis rester dans cette perplexité… De la clef, je frappe sur la porte, qui rend un son éclatant… trois fois, pour qu’il soit bien prouvé que ce heurt n’est pas l’effet du hasard. Puis j’écoute… Évidemment il a dû tressaillir…
« Trois fois encore ! Ah ! il a entendu ! Il a crié d’une voix forte, comme si dans cet appel il avait concentré tout ce qui lui reste de vitalité et d’énergie… Il est vivant bien vivant, toujours.
« Je rouvre la porte qui grince ; mais, cette fois, je ne m’arrête pas. J’entre résolument et d’un pas sonore dans la chapelle…

 XLII

« Évidemment, dans l’horrible situation où il se trouve, nul bruit ne peut être plus suave à l’oreille que celui d’un pas humain… Aussi, ne serai-je pas si cruel que de le priver immédiatement de cette jouissance.
« La bière est là, devant moi, au milieu du caveau… Un espace libre règne alentour… et je marche, je marche, frappant du talon la dalle qui résonne. Je me suis ordonné de faire douze tours, je les ferai, mais sans précipitation. Je veux qu’il compte les pas, un à un. Comme cela doit lui paraître étrange ! ce pas qui ne vient de nulle part et ne va pas vers lui, et qui cependant retentit bien réellement… qui provient certainement du fait d’un être vivant ; ce pas qui tourne, tourne toujours égal. Ne s’arrêtera-t-il jamais ? L’homme peut-il ne pas avoir vu le cercueil, peut-il ne pas avoir entendu les cris ? Ce n’est pas possible… Toutes ces pensées doivent bouillonner dans son cerveau, oppressé par la nuit du tombeau. Et comme il ne comprend pas, il crie. Mais, dans cette explosion atroce du désespoir, le cri est rauque… comme le râle d’un catarrheux.
« Je marche encore… cette monotonie doit être sinistre.
« Ah ! il s’impatiente. Voilà que ses cris deviennent plus précipités. Il veut être fixé, cette incertitude est plus terrible que la réalité… Pas si vite ! Je m’arrête brusquement en retenant mon souffle, je m’assieds sur une pierre devant le cercueil, immobile, silencieux. Je l’entends qui se tord dans sa boîte sépulcrale, il cherche à se raccrocher à ce dernier espoir… il a entendu quelqu’un. Il n’a pas entendu la porte se refermer. Donc, le sauveur est proche.
« Moi, je comprends cette torture… et je ne bouge point.

 XLIII

« Il me vient d’horribles imaginations… Quelle force me donnent ces dix années d’attente ! Tandis qu’il est là, dans cette boîte carrée, tandis que tout son être se contracte dans des convulsions hideuses, je suis là et je songe aux niches que je puis lui jouer… je joue avec cette effroyable situation. Combien de temps durera-t-elle ? Combien de temps résistera-t-il à cette torture ? Quoi qu’il en soit, je ne ferai rien pour hâter le dénouement…
« Alternative terrible d’espoir et de désespérance. À chacun de mes mouvements, toutes les fois qu’un bruit frappe son oreille, il suppose que le salut est proche… et j’emploie le même moyen qui ne s’use point. Après le bruit, le silence prolongé, complet, sinistre… Un moment j’ai jeté sur le sol du caveau les instruments de fer dont je me suis muni. Là il ne peut plus douter ; évidemment la bière va s’ouvrir, c’est la liberté… c’est la vie !
« En effet, il doit le croire. J’ai mis le tournevis dans les vis qui retiennent le couvercle, je les ai serrées, puis desserrées. Le couvercle se soulève et s’abaisse comme la poitrine d’un homme qui respire… Tantôt par l’entr’ouverture, sa voix me parvient claire et nette… puis les vis se serrent, les ais se rapprochent comme une mâchoire qui se ferme, et je n’entends plus qu’un murmure étouffé ; ou bien, le couvercle semble devoir céder sous le moindre effort… il s’arc-boute au fond de son cercueil, et appuyé sur les coudes, il pousse avec ses mains la planche qui suit un peu l’impulsion. Mais l’effort est vain… le bois résiste. Ses mains glissent sur la surface polie du chêne… et voilà qu’il passe dans la fissure ses doigts crispés et enveloppés du suaire blanc…
« En me penchant, je puis apercevoir son visage hideux, contracté, pâli, creusé, convulsé… Oui, sa souffrance est horrible !
« Un instant je passe entre les ais un ciseau, et je donne une pesée… le bois craque. Évidemment, se dit-il, le bois va se briser, se désunir, le cercueil va s’ouvrir… Non, j’ai mesuré mon effort… et le bois est solide.
« Souffre, souffre, misérable ! Qu’as-tu dit ? « J’ai faim ! » Ah ! le monstre torture tes entrailles maintenant… Il devient fou. Les dents grincent, sa poitrine laisse échapper des cris rauques et sans suite qui voudraient être des mots…
« Allons ! il faut en finir.
« — Turnpike, dis-je à haute voix.
« Il se tait. Il croit avoir mal entendu.
« — Turnpike ?
« Il a frissonné. Mais oui, il a bien reconnu la voix d’un ami…
« — Sauvé ! sauvé ! Vite, vite, mon bon Simpson… ouvre, ouvre cette boîte infâme… J’étouffe, je meurs… Oh ! si tu n’étais pas venu ? Hâte-toi, hâte-toi donc !
« — Pauvre ami ! Comment ! tu es enterré vivant ! Ah ! l’horrible chose !
« — Ne parle pas… mais fais vite ! Déjà la mort… une mort effrayante… me saisit à la gorge !… Il doit y avoir des instruments, là, sur les dalles, à côté de toi ! Vite… vite !
« — Des instruments ! mais je n’en vois pas ! je ne puis ouvrir la bière !
« — Tu ne peux pas… Oh ! ce n’est pas possible ! Cherche, là, à tes pieds !
« — Oui, oui, tu as raison… Voici le tournevis.
« — Vite ! vite !… Mais tu ne te hâtes pas… Voyons, je t’ai laissé toute ma fortune… Si tu te hâtes, je t’en donne la moitié… de mon vivant !
« — Ah ! ah ! excellent ami !
« À ce moment, à cette suprême insulte, la fureur s’empare de moi ; je m’élance sur la bière, je m’y accroupis… Je place l’instrument dans les pas de vis, et je commence à serrer… mais lentement, bien lentement…
« Il s’en aperçoit. Sa voix parvient encore à mon oreille.
« — Tu te trompes ! Pas dans ce sens-là ! Tu fermes… je suffoque.
« Le couvercle s’abaisse lentement et je m’écrie :
« — Et tu vas mourir ! comprends-tu ? mourir… tué par moi, torturé, puni… Ah ! tu m’as volé toute ma vie, tu as brisé tout mon bonheur… et tu comptes sur ma pitié… En vérité, c’est à n’y pas croire !
« Il pousse un dernier râle… le dernier que j’entendrai. Les vis se serrent… les deux lignes se rejoignent hermétiquement, j’entends encore le tressaillement convulsif de ce corps qui se débat sous la suprême étreinte de la mort, tressaillement dont le contrecoup frappe mes genoux et dont je ris… sur ma parole…
« Puis plus rien… un frissonnement… et l’immobilité…
« Je me relève… c’est la fin. Je sors de la chapelle, je referme la porte dont la serrure grince et dont les gonds hurlent… Je suis vengé !
……………………………………………………………
« Il y a vingt ans de cela. Je meurs content… J’ai gardé ce souvenir de vengeance comme l’avare garde son trésor. Je dédie ce récit à mes héritiers.
« Ainsi finit le testament d’Arthur Simpson. »

 XLIV

Les héritiers sont pâles, atterrés.
Georgy Simpson n’entend plus, ses bras pendent le long de son corps. Master Julius Tiresome, cordonnier, a les yeux fermés ; il est insensible, sans mouvement. Smithlake regarde devant lui d’un air hébété. Steney soutient miss Stroke qui s’est évanouie…
—  Et, dit Thomas Eater, solicitor, comme on ne peut hériter de l’homme que l’on a assassiné, Arthur Simpson n’étant pas l’héritier légal de Turnpike, la fortune de ce dernier revient à ses héritiers naturels, ou, à leur défaut, à l’État.
Les héritiers entendent cela, c’est le dernier coup. Pris de vertige, ils se précipitent vers la porte et roulent à travers l’escalier, se heurtant et se bousculant… Tiresome pousse Georgy qui entraîne miss Stroke revenue à elle. Steney bouscule Smithlake qui trébuche…
Et le solicitor referme soigneusement le manuscrit qui sera transmis aux autorités compétentes…