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Charles Kymrell : Le monde du XXVe siècle (9e partie)

samedi 30 août 2025, par Denis Blaizot

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Disponible sur Librairie Verusmor

—  Encore plus impossible. Est-ce tout ?

Aux premiers mots des deux interlocuteurs, Papillon avait fermé son livre. Il écouta, impassible d’abord, mais à la dernière réponse de Firouze, on vit ses yeux s’agrandir. Papillon commençait à s’étonner.

—  Impossible ! s’écria Napal. Comment, je ne pourrai pas voir notre ambassadeur ? Vous raillez, je pense ?

—  Pas le moins du monde.

—  Il ne me sera pas non plus permis de rendre visité aux personnes que je connais ?

—  Non.

—  Ni même à celles auxquelles je suis recommandé ?

—  Cela dépend.

—  Expliquez-vous, je vous en prie.

—  Je ne demande pas mieux.

—  Très bien, dit Papillon, car je n’y suis plus du tout.

—  Voyons, reprit Firouze, que comptez-vous faire ? Développez-moi votre plan.

—  J’irai de ville en ville, je regarderai, j’examinerai.

—  Nous regarderons et nous examinerons, appuya Papillon.

—  Un instant, poursuivit Firouze. Vous irez de ville en ville, dites-vous. De quelle manière ?

—  Comment ! De quelle manière ?

—  Oui, de quelle façon voyagerez-vous à pied ?

—  Je trouverai bien des voitures, des moyens de transport.

—  Oh ! tout ce que vous désirerez, depuis l’antique brouette jusqu’à des machines d’une puissance inconnue dans vos pays.

—  Parfait, dit Papillon qui ne se souciait pas de voyager à pied.

—  Voilà plus qu’il ne nous en faut ; observa Napal en riant.

Papillon acquiesça de la tête.

—  Fort bien, continua Firouze. Mais comment irez-vous, à l’aide d’un véhicule quelconque, d’un point à un autre ?

—  En payants parbleu, répondit Napal.

C’était tellement simple que Papillon eut un léger haussement d’épaules.

—  En payant ? L’argent n’a pas cours, affirma Firouze.

—  Allons donc !

—  C’est comme j’ai l’honneur de vous le dire.

À cette réponse inattendue, Papillon, abasourdi, s’effondra dans son fauteuil.

—  Si l’argent n’a pas cours, demanda Napal aussi surpris que son compagnon, comment circule-t-on ?

—  Avec des souches que l’on ne peut posséder que si l’on est Européen. Êtes-vous Européen ? ajouta le capitaine en riant. Non ! Alors on ne vous acceptera nulle part, soyez-en persuadé.

—  J’irai à pied.

—  Nous irons à pied, conclut Papillon résigné.

—  Comment vous nourrirez-vous ? La difficulté sera la même.

Ne pouvoir se nourrir ! En vérité, c’était trop. La plaisanterie prenait des proportions inadmissibles.

—  Alors, s’écria Papillon, que la perspective de mourir de faim jetait hors de lui, ce n’est pas un pays civilisé que votre Europe, c’est une contrée sauvage, plus sauvage que les sauvages d’Afrique, puisque personne ‘n’a le droit d’y voyager.

—  Vous faites erreur. Tout y est prévu, tout y a une raison d’être dans l’intérêt général. En avez-vous une pour aller là-bas ? Les oisifs n’y sont pas admis et, par conséquent, pas les visiteurs. Enfin vous savez en quelle suspicion on tient les étrangers.

—  Mais vous-même, demanda Napal qui commençait à s’inquiéter sérieusement, vous y pénétrez cependant ?

—  Je reste sur les ports. Et puis je trafique, j’ai ma fonction.

—  Il est impossible d’admettre qu’il n’y ait pas d’étrangers. Un pays ne saurait être fermé à ce point. Je me suis renseigné avant de partir, je l’aurais su.

—  Certainement, on y rencontre des étrangers. On y voit même des hôtels et des restaurants. Mais on voit tout cela sur la côte et non dans l’intérieur des terres, c’est-à-dire là où vous voulez précisément vous rendre.

Papillon me comprenait plus. Napal était découragé.

—  Je pourrai au moins voir notre ambassadeur ? demanda-t-il.

—  Je vous ai déjà répondu que c’était impossible.

—  Je ne comprends pas.

—  Comment ferez-vous pour le trouver ?

—  Puisque c’est un étranger, je le chercherai dans le quartier des villes réservé aux étrangers.

—  Parfaitement, si vous savez son adresse.

—  On doit la connaître au siège du gouvernement dans l’Inde. Lui-même a dû la laisser chez lui.

—  C’est inadmissible. Ignorez-vous quelle est la situation des ambassadeurs en Europe ?

—  Je l’ignore, dit Napal qui tombait de surprise en surprise.

—  Voici ce qu’elle est. Dès qu’ils sont nommés, celui de l’inde je suppose, un bateau vient les prendre directement dans leur pays et les conduit en Europe où on leur donne pour séjour une résidence superbe. Ils communiquent avec leur patrie par une foule de moyens, téléphones, télégraphes, etc. Ils sont admirablement installés et parfaitement servis. On leur laisse la faculté de partir quand Ils le désirent, mais il leur est impossible de repérer leur position géographique, quand bien même Ils chercheraient à s’en rendre compte par le point de jonction des plans de longitude avec la latitude, recherche qui, d’ailleurs, serait dangereuse pour eux, étant donnés les engagements qu’ils ont pris en acceptant leurs fonctions politiques.

Cette explication fit comprendre à Napal le jeu d’Afsoul. En persuadant Sivadgi d’emmener sa fille avec lui en Europe, il savait qu’Oudja était cachée mieux que partout ailleurs.

—  Cependant, reprit Napal, à défaut des points de jonction des méridiens et des parallèles, ne peut-on se renseigner à l’aide des cartes géographiques ?

—  En avez-vous jamais vu ? Les dernières cartes publiées datent de deux ou trois siècles. Depuis, tout s’est bien modifié, croyez-le.

Napal secoua la tête en signe de découragement.

—  Comprenez bien ceci, dit Firouze, que ce vaste pays ne ressemble ni au vôtre, ni à aucun de ceux que vous avez vus. Les étrangers qui, comme moi, l’ont approché pendant vingt ans, le savent bien. Et, s’il n’était si difficile d’y pénétrer, tous les peuples accourraient pour le visiter. Mettez-vous bien dans l’idée qu’il n’y a pas, sur toute l’étendue du territoire, un brin d’herbe, pas un souffle du vent, pas le plus petit coin de terre, qui ne soit connu, étudié, observé. Sachez qu’on n’y tolère ni la paresse ni l’inaction, personne n’y peut rester oisif pendant que les autres travaillent, que chacun y a sa fonction, que tout y est utilisé, et que ceux qui n’y font rien en sont éliminés comme nuisibles.

Napal resta accablé. Papillon fit entendre un murmure de mécontentement.

—  Et la liberté, dit-il... qu’est-ce qu’on en fait là-bas ? est-ce qu’on marche sur elle ; Tous les gens y sont donc esclaves ?

—  Pourquoi ? répondit Firouze. Je n’ai jamais entendu personne se plaindre de ne pas être libre.

—  Ils sont esclaves puisque leurs faits, leurs gestes, leurs actions, sont purs et catalogués. Ils n’ont aucune liberté puisque personne n’a le droit de s’écarter de la ligne tracée d’avance.

—  Erreur. Ils sont plus libres que partout ailleurs.

—  Oh ! oh ! fit Papillon incrédule.

—  Ce qu’on appelle la liberté, n’est-ce pas la faculté de satisfaire ses désirs sans nuire à son semblable ? Or les Européens le peuvent plus que les autres peuples, puisqu’ils ont à leur disposition, outre le bien-être en ce qui concerne l’existence, beaucoup plus de ressources que partout ailleurs.

Le raisonnement du capitaine était juste, Papillon n’insista pas et se contenta de dire à Napal :

—  Le sage fait la tempête à laquelle il ne peut commander. Je crois, maître, que nous sommes partis un peu trop précipitamment.

—  Hélas ! dit Napal, qui pouvait prévoir toutes ces difficultés ? Cependant il est impossible que nous ne trouvions pas un moyen de nous tirer d’embarras.

Le capitaine réfléchissait depuis quelques instants. Il reprit :

—  Vous pourrez d’abord visiter les ports. Ce sera déjà fort intéressant. Ensuite je vois une ressource.

Papillon releva la tête ?

—  Laquelle ? demanda-t-il.

—  Elle est faible, mais enfin elle peut vous servir. Je ne vous en parlais pas parce que je voulais vous faire nettement comprendre d’abord les obstacles inhérents à votre entreprise. Voici donc ce que je puis vous apprendre. On accepte le travail des étrangers, lorsqu’on leur reconnaît des qualités réelles de savoir et d’intelligence. Proposez-vous dans ce but. Si l’on vous admet, vous ferez partie de la population des États. Vous resterez probablement dans un coin sans grandes ressources mais enfin vous pourrez vivre, ce sera toujours quelque chose en attendant mieux.

—  En effet, dit Napal, se raccrochant à cette branche de salut.

—  Dès que je vous aurai déposé en Europe, vous réfléchirez et vous aviserez. Surtout soyez adroit.

—  À la bonne heure ! s’écria Papillon. Voilà qui est parler. La valeur se reconnaît dans la guerre, la sagesse dans la colère et l’amitié dans le besoin. Merci, capitaine de votre conseil amical.

Et le colosse tendit sa main à Firouze avec un bon sourire.

—  Je vous crois sur parole, répondit se dernier en faisant prudemment un pas de retraite.

Le capitaine se souvenait de la mésaventure de ses deux matelots. Papillon comprit et se mit à rire.

XVI – Explications à fleur d’eau

Le capitaine avait-il exagéré les difficultés, voulait-il s’amuser de leur ignorance ou disait-il la vérité ? Napal n’était pas rassuré. Il voyait les choses de plus près, et il se demandait s’il n’avait pas été trop téméraire en se jetant dans une aventure à laquelle beaucoup d’autres avaient dû penser sans doute, et dans laquelle Ils avaient échoué certainement puisqu’il n’en était rien resté.

Ce jour-là et les jours suivants, Napal demeura en proie à une sombre tristesse que Papillon lui-même ne put dissiper. En vain le brave garçon employa toutes les ressources de son imagination fantaisiste. Vainement il fit appel à tout ce que son affection put lui suggérer pour ramener un peu de confiance dans l’esprit de son ami. Napal restait sombre. Il se disait qu’il rencontrerait trop d’inconnu dans son expédition. Il s’accusait d’imprudence et de présomption. Le souvenir d’Oudja, qu’il ne pourrait jamais rencontrer s’il en croyait Firouze, ce souvenir s’ajoutait à ses préoccupations et achevait de le désespérer.

Mais si l’homme courageux fléchit quelquefois sous le poids de la destinée, il sait Toujours se relever à temps quand il ose la regarder en face. Napal était de ceux-là.

—  Téméraire, soit, pensait-il, faible et lâche, non !

Les paroles du sage Hassir lui revinrent à la mémoire et le réconfortèrent.

—  Nous m’avez montré les difficultés de mon entreprise, dit-il un jour à Firouze. Afin de pouvoir les envisager d’une façon complète, il me faudrait connaître les mœurs de ceux que je me propose de visiter ! Voulez-vous me renseigner sur leurs coutumes ? Au milieu de leur bien-être, les Européens sont-ils heureux ?

—  Je suis incapable de vous répondre sur ce dernier point, répondit Firouze, mes relations avec eux se bornant à des relations d’affaires. Quoi qu’il en soit, leur bien-être est indiscutable. Ils n’ont pas à prévoir les soucis de la faim, ni de l’habitation, ni du vêtement, parce que la possession de ces premiers besoins de la vie leur est assurée, du jour de leur naissance à celui de leur mort.

—  Vous n’avez jamais envié leur sort ?

—  Si, autrefois. J’ai demandé du travail. Mais je vous le répète, il faut prouver des qualités exceptionnelles pour être admis. On ne n’a pas accepté.

Napal fit un geste d’inquiétude.

—  L’argent n’a pas cours, m’avez-vous dit ?

—  Non.

—  Alors, comment se font les échanges ?

—  Par du papier et des bons. La production – remarquez que je n’affirme rien, je vous parle d’après ce que j’ai entendu dire – la production est répartie à chacun suivant la valeur du travail qu’il a fourni. Cette valeur fut établie jadis par Les créateurs du système collectif, et la distribution des produits se fait par catégories. Ainsi il y a un strict nécessaire au-dessous duquel on ne descend jamais et que possède tout individu. Ce strict nécessaire comprend le logement, la nourriture, le vêtement, les moyens de transports et quelques délassements récréatifs. Mais, à mesure que la valeur du travail fourni par l’individu devient de plus en plus grande, les besoins élémentaires délivrés en échange suivent une proportion d’accroissement équivalente. Par exemple, l’homme qui dirige et surveille une machinerie ou tout un bureau jouit d’une alimentation et d’une habitation plus confortables que celles qui sont dévolues à celui qui nettoie ces machines ou fait de la copie dans son bureau, quoique les avantages que possèdent ces derniers, sur ce point, soient encore supérieurs à ceux d’un bourgeois chez vous. À côté de cela, il existe ce qu’on appelle le luxe ou la satisfaction de besoins qui, sans être essentiels à l’existence, la rendent agréable ; tels que les plaisirs du théâtre, de la littérature, des beaux-arts, la possession d’objets précieux, d’un bijou, etc. Chacun suivant le degré de sa fonction a droit à une partie plus ou moins grande de ce luxe.

—  Cette organisation doit être d’une complication extrême dans les détails ?

—  L’installation primitive le fut sans doute, et il fallut des hommes de génie pour la créer. Aujourd’hui tout fonctionne grâce à une statistique parfaitement établie et à une connaissance exacte de l’individu. D’ailleurs, je ne puis vous en dire davantage, ce que je sais se borne à des généralités.

—  Quelles sont les mœurs ?

—  Le mariage, paraît-il, existe ou n’existe pas, à volonté. La femme vit de son travail, l’État élève l’enfant, et la famille s’est dissoute du même coup, mais, d’après certains indices, je crois qu’elle n’a pas disparu autant que l’indiquent les apparences.

Napal fut choqué par cette réponse. Pour lui, la famille était la base de l’état social. L’abolir lui paraissait ramener l’homme à la condition de barbarie d’où il avait eu tant de peine à sortir, et si elles étaient les mœurs de l’Europe elles se trouvaient trop en désaccord avec les siennes pour leur. donner son approbation. Cependant il ne fit aucune réflexion verbale sur ce sujet, se promettant d’approfondir plus tard la question, quand il pourrait l’observer de plus près.

—  Ainsi, demanda-t-il, la femme vit de son travail ?

—  Oui, l’existence des deux sexes est commune et les deux sexes sont mélangés.

Napal demeura confondu.

—  Et la pudeur ! La réserve naturelle à la femme dit-il, qu’en fait-on là-bas ?

—  Je n’ai rien observé qui fût manifestement contraire à cette réserve naturelle. La femme reste toujours la femme. Elle est plus libre en Europe que partout ailleurs, voilà tout. De plus, le travail qu’elle doit produire est proportionné à ses forces, à ses qualités intuitives. Beaucoup d’entre elles sont surtout occupées à l’éducation première des enfants. N’en était-il pas de même autrefois, et n’en est-il pas encore ainsi dans l’Inde, où le mariage est toujours en honneur ? Sauf chez les familles riches, où le père et la mère abandonnent le soin d’élever leurs enfants aux mains mercenaires d’une institutrice ou d’un précepteur, partout ailleurs ce sont les mères qui se chargent de cette éducation et de diriger les premiers pas de l’enfance. Regardez de prés, vous verrez que c’est la vérité. Or, en Europe, la femme a conservé ce rôle, qui est le plus important parmi ceux que lui a dévolus la nature.

—  C’est possible, dit Napal. Malgré tout, mon esprit ne s’accoutume pas à cette idée du mélange continuel des sexes.

—  Quand vous serez en Europe, Vous jugerez, répondait Firouze.

Un matelot s’approcha du capitaine. Celui-ci s’excusa auprès de Napal et se dirigea sur l’avant de la terrasse.

XVII – Une grande pêche au vingt-cinquième siècle

Le capitaine se tint sur le bord de la balustrade et interrogea l’horizon. Le bâtiment filait avec une vitesse considérable, il coupait l’eau qui se séparait en deux bandes longues sous sa poussée. Le ciel était splendide.

À ce moment on passa tout prés d’une immense bouée flottante. On apercevait au loin, se détachant sur l’horizon, une masse de petits points noirs séparés à intervalles réguliers.

Firouze donna un ordre. Le bateau obliqua fortement vers la droite et se dirigea sur l’extrémité de la ligne des points noirs.

—  Vous voyez, dit-il à Napal qui l’avait suivi dans sa manœuvre. Nous approchons des côtes de l’Europe.

Le jeune Indien tressaillit, envahi dans tout son être par ce vague sentiment d’appréhension, mêlé d’inquiétude, qu’on éprouve à l’approche de l’inconnu.

Papillon, plus calme, monta sur la terrasse, armé d’une longue vue qu’il avait prise pour observer les points noirs qu’on distinguait nettement sur l’azur du ciel. On en approchait rapidement. Napal lui demanda ce qu’il voyait.

—  Je distingue comme une série de bateaux parfaitement alignés et à la même distance les uns des autres.

—  Papillon a raison, dit Firouze. Vous voyez là-bas ce qu’on appelle une grande pêche. C’est un spectacle intéressant que vous pourrez contempler en passant. Ces pêches n’ont lieu qu’à intervalles éloignés dans l’année. Vous avez la bonne fortune de tomber sur l’une d’elles, profitez-en.

—  Comment s’exécutent-elles ? demanda Napal.

—  En ce moment tous les bateaux que Papillon a reconnus soutiennent un filet qu’ils laissent descendre doucement et qu’ils pousseront ensuite en avant, dès qu’il atteindra le point de descente voulu.

—  Alors les bateaux servent à porter le filet ?

—  Sans doute.

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