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James Francis Dwyer : La fille sauvage

jeudi 28 août 2025, par Denis Blaizot

Jan Kromhout, assis sur la véranda de sa hutte dans la jungle, regardait un gibbon argenté, ou wou-wou, grimper le long de la branche d’un tapan.

Un doux sourire éclairait le visage du grand naturaliste hollandais. Le singe, à en juger par ses mouvements, était très vieux, et il grimpait prudemment. Il atteignit une fourche et s’assit, puis, de ses longs doigts, il se peigna la barbe et chassa plusieurs petits insectes dans la fourrure de son ventre.

—  Il attend sa femme, dit Kromhout.

—  Il a l’air plutôt chancelant, commentai-je.

—  Oui, il est très vieux, dit Kromhout. C’est l’un des plus vieux Hylobates leuciscus que j’aie jamais vu. L’année dernière, j’ai cru qu’il allait mourir. Il était si malade qu’il m’a laissé le porter jusqu’ici et le nourrir. Il pensait lui aussi qu’il allait mourir.

« Il m’a regardé comme pour dire : Pourquoi me soignes-tu ? J’en ai assez de cette vie dans la jungle. Je m’en vais.

De sa position élevée, le gibbon regarda le naturaliste et fit une grimace. Il chercha une autre puce et la tua ; puis, se penchant en arrière, il ferma les yeux et s’assoupit.

Jan Kromhout prit la parole.

—  Avez-vous déjà entendu parler du bateau à vapeur Soerakarta ? demanda-t-il.

—  Le Soerakarta ? M’écriai-je. Bien sûr !

L’évocation du vapeur me rappela toutes les histoires que j’avais entendues sur ce navire quasi légendaire, le SS Soerakarta, qui, durant les derniers mois de sa vie, ne fit jamais payer de voyage à un passager ! Ce navire de rêve qui sillonnait les mers chaudes de la Malaisie, rempli d’invités qui mangeaient et buvaient des mets de qualité sans verser un seul florin à son propriétaire ! Il visitait des petits ports perdus, débarquait ceux qui étaient lassés de l’hospitalité du propriétaire, embarquait de nouveaux voyageurs dont la seule qualité était la camaraderie.

Jan Kromhout but une gorgée de schnaps, sourit de l’enthousiasme avec lequel j’avais répondu à sa question, puis me remit en selle par une brève déclaration.

—  J’étais passager sur le Soerakarta, dit-il doucement. Je veux dire, j’étais l’invité du général Van Shoorn. J’ai passé cinq mois sur ce bateau à vapeur.

Or, si un homme dont je savais la honnêteté absolue m’avait calmement informé qu’il avait quitté Palos Harbor avec Christophe Colomb à bord de la Santa Maria, l’effet aurait été similaire à celui produit par la déclaration de Kromhout. J’avais entendu de nombreuses histoires extraordinaires sur le Soerakarta, mais je n’avais jamais rencontré un homme qui ait navigué à son bord avec le milliardaire général Van Shoorn. Des vieillards, assis sur les quais délabrés des ports d’où le dieu du commerce avait fui, m’avaient raconté l’avoir vu à cette époque dorée. Ils jacassaient sur les étranges passagers qui débarquaient : des diables ripailleurs venus de tous les ports de Malaisie. Comment certains, lassés du navire, avaient débarqué ; et comment d’autres, ayant entendu parler de la bonne chère et des boissons à bord du vapeur, avaient pris place.

—  Vous ne me l’aviez jamais dit ! m’écriai-je.

—  Vous ne m’aviez jamais demandé, dit-il doucement. Je ne vous ai jamais dit le prénom de mon père, ni la race du petit chien avec lequel je jouais dans la Nieuwe Kerk Straat à Amsterdam quand j’étais petit. Je vous l’aurais dit vous me l’aviez demandé.

—  Mais… mais le Soerakarta ! m’écriai-je.

« Eh bien, c’était le navire du romantisme ! C’était un chant de poètes ! C’était un million de rêves transformés en bois et en fer ! Il avait le drapeau de la poésie sur son mât de misaine !

Le grand Hollandais réfléchit à mes remarques enthousiastes en silence. Il jeta un coup d’œil au vieux gibbon perché sur la branche du tapan.

—  C’est drôle de penser aux bêtises qui s’accumulent dans la mémoire des imbéciles, dit-il d’un ton mordant. Ça m’a toujours laissé perplexe. Le monde est si avide de ragots. De bouts de chiffons colorés et de guirlandes. Oui. Les jupons rouges et jaunes d’une gitane attireront le regard lorsqu’elle se promènera près d’une honnête femme en belle étoffe de coton. De la poésie ? Qu’est-ce que la poésie, sinon des bouts de peccadilles colorées !

« Il y a eu de grands Hollandais à Java et à Sumatra, des hommes comme Daendels et Pilter van der Broeck ; mais ils ont été oubliés, tandis que le nom du général Van Shoorn reste dans la tête de milliers de personnes parce qu’il possédait le Soerakarta et qu’il a entraîné beaucoup d’imbéciles autour de la Malaisie sans leur faire payer un sou.

J’acceptai la rebuffade. Je voulais entendre le récit de Kromhout sur son voyage à bord du Soerakarta, et il aurait été déconseillé de discuter avec lui.

—  J’ai connu le général Van Shoorn avant qu’il ne possède le navire qu’il a nommé d’après sa ville natale, commença finalement Kromhout.

« Connaissez-vous la ville de Soerakarta ? Non ? C’est à seulement six cents kilomètres de Batavia, et c’est un endroit agréable. Les autochtones l’appellent Solo, et juste là se trouve le palais du Soesoehunan. Les Hollandais lui ont donné un petit zoo pour jouer, et ils lui ont appris à dire oui ou non quand ils le souhaitent.

« Les Hollandais sont aussi doués que les Anglais pour apprendre aux dirigeants de couleur à parler vite. Oui, ils le sont.

« Van Shoorn avait vingt millions de florins et un cœur très malade ! J’étais à Batavia lorsqu’il vint consulter un grand spécialiste. Ce spécialiste écouta le cœur de Van Shoorn comme on écoute le tic-tac d’une montre bon marché. Pendant cinq, dix, quinze minutes, il écouta ; puis il se redressa et dit : Dans six mois, vous vous serez envolé.

« — Envolé ? Pour où ? demanda le général en enfilant sa chemise.

« — Je ne sais pas, dit ce spécialiste. Peut-être vers la Voie lactée, peut-être vers cette étoile rouge qu’on appelle Bételgeuse. Il doit y avoir plein d’endroits où voler là-haut ! Mon tarif est de trois cents florins.

« Le général Van Shoorn avait soixante ans. Il ne s’était jamais marié et tous ses parents étaient décédés. Il quitta le cabinet médical de Molinvliet West et prit une voiture pour Tandjong Priok, le port de Batavia. Il réfléchissait à ce qu’il ferait de ces six mois. Ce n’est pas beaucoup, six mois. Il s’assit à Tandjong Priok et contempla les grands navires. Certains se remplissaient le ventre de caoutchouc, de café, de poivre, de rotin, de sucre ou d’étain ; d’autres crachaient des trucs qu’ils avaient rapportés d’Amérique et d’Europe. Il y avait aussi un vapeur qui était à quai dans l’avant-port. Il semblait désert.

« Van Shoorn interrogea à un marin à son sujet.

« On lui apprit que la société d’Amsterdam qui le possédait avait fait faillite. Elle ne pouvait plus payer les droits de port, et son capitaine et son équipage l’avaient quitté faute de salaire. Il n’y avait que deux hommes de quart à bord.

« Une douce brise soufflait de la mer de Java. Elle portait tous les parfums délicats des Malais, ces parfums épicés qui font vibrer le sang. Ils arrivaient du détroit de Karimata, des îles Anambas et Tambelan, et ils chuchotaient à l’oreille du général Van Shoorn.

« Ils lui parlaient de petits ports perdus où les filaos font une douce musique, où le mystère n’a pas été écrasé par les grands pieds des hommes occidentaux, où subsistent encore des grâces primitives qui étaient les nôtres au temps où le monde était jeune.

« Je sais comment ils ont parlé à Van Shoorn, car je l’ai rencontré le lendemain au Deutsche Turnverein, et il me l’a raconté. J’ai cru qu’il était devenu fou. Il avait acheté ce bateau par câble. Il avait donné l’ordre aux armateurs de le préparer au plus vite.

« Il avait changé son nom en Soerakarta et se précipitait dans Batavia pour inviter tous ses amis à partir en croisière.

« — Vous viendrez, Kromhout ? dit-il.

« — Où ? demandai-je.

« — N’importe où ! S’écria-t-il. Dans toute la Malaisie. Il me reste six mois à vivre ! J’ai vingt millions de florins, je vais bien m’amuser !

« Il tenait une feuille de papier et il a écrit mon nom dessus avant que je puisse dire quoi que ce soit.

« — Ça fait vingt-huit, dit-il. Il y a soixante cabines. Si vous connaissez des gens sympas, invitez-les. Nous partirons dès qu’il sera prête.

Jan Kromhout s’arrêta, leva les yeux vers le vieux singe et leva son verre.

Je crus que le gibbon inclinait la tête en guise de salut courtois. Ce singe était un sacré gaillard ; il avait l’air d’un homme du monde.

—  J’ai revu le général Van Shoorn trois jours plus tard à la Handelsbank, poursuivit Kromhout. Je lui ai dit que je ne pensais pas pouvoir y aller.

« — Mais vous devez venir, Kromhout ! s’écria-t-il. J’ai une idée géniale. Lorsque nous serons prêts à partir, chacun de mes invités écrira le nom d’un port où il aimerait aller. Nous les mettrons dans un chapeau et demanderons au barman de l’Hôtel des Indes d’en tirer un.

« Nous irons directement à ce port. Quand nous en aurons assez, nous ferons un autre tirage. Bien sûr, ce doivent être des ports malais.

« — C’est idiot, lui dis-je.

« — Bien sûr que c’est idiot ! S’exclama-t-il. Mais c’est la première fois que j’ai l’occasion de faire une bêtise. J’étais trop occupé à gagner de l’argent, et maintenant je découvre qu’il ne me reste plus que six mois à vivre. Pourquoi je ne peux pas être idiot ? Vous venez ?

« — Je ne peux pas, dis-je.

« Et je le quittai en courant après le gros et gras directeur hollandais de la Nederlandsch Handels Maatschappij pour lui donner une invitation.

« Trois soirs plus tard, j’étais au bar de l’Hôtel des Indes. Van Shoorn était là avec trente-sept hommes qui avaient accepté son offre de voyage gratuit. Chacun d’eux inscrivit sur un bout de papier le nom d’un port de la Malaisie. Ils jettèrent les papiers dans le verre de Van Shoorn, et le barman en tira un.

« C’était drôle. Depuis des jours et des mois, j’espérais pouvoir aller à Amboine. Je ne sais pas pourquoi ; c’était juste une de ces idées qui nous viennent à l’esprit. Et c’est Amboine que le barman a sorti de son chapeau. Le lendemain matin, je faisais mes bagages et j’embarquai à bord du Soerakarta. Nous étions quarante au départ de Tandjong Priok.

« Nous chantâmes Wien Nierlandsch à tue-tête. On but beaucoup de champagne. Beaucoup.

Peut-être les souvenirs de ce matin-là incitèrent-ils Kromhout à reprendre son verre de schnaps. En le soulevant, le vieux singe perché dans l’arbre leva la patte en guise de salut. Le singe avait observé attentivement les mouvements du Hollandais.

—  C’étaient de braves gars, ceux du Soerakarta, continua Kromhout.

« Ils mangeaient, buvaient, chantaient, jouaient aux cartes, et ils n’avaient aucun souci. C’est agréable d’oublier la vie. Nous, les Néerlandais, avons un proverbe : De tijd is aan God en ons – Le temps est à Dieu et à nous. C’était le cas sur le Soerakarta, tandis que nous descendions la mer de Java. Oui, oui. Certains étaient mariés, mais ils oubliaient leurs femmes. Certains avaient de grosses affaires, mais ils les chassaient de leur esprit. Ils se prélassaient au soleil et oubliaient leurs noms, et je pense que c’est un peu comme une prière. Si le bon Dieu avait regardé ce bateau à vapeur, je parie qu’il aurait souri.

« Nous arrivâmes à Amboine, et je dis au revoir à tous ces hommes, pensant y rester. Mais Amboine ne m’a pas vraiment plu. Ce n’est pas grand-chose, Amboine. Ce n’était pas l’endroit dont j’avais rêvé. Il y a trop de sang noir chez les Hollandais d’Amboine. C’est le défaut de l’Orient. Il y a des gens là-bas qui ont une goutte de chaque sang de l’Orient dans leurs veines, mais ils se prennent pour des Hollandais !

« En deux jours, j’en avais marre de cet endroit. J’entendis la sirène du Soerakarta, et je courus prendre le dernier bateau pour le vapeur. Une fois à bord, chacun de nous écrivit un autre nom sur un petit bout de papier, et le barman en sortit un du topee1 de Van Shoorn.

« Van Shoorn cria le nom au second. C’était Makassar.

« Peu m’importe. Je commençais à apprécier ce bateau à vapeur. J’avais pitié du général Van Shoorn. Dans sa cabine, il avait un calendrier avec les six mois marqués à l’encre rouge, mais il n’était jamais triste. Personnellement, je ne fréquente pas ces médecins. Ils trouvent ça drôle de dire à un homme : Dans trois mois, vous serez mort. À Amsterdam, il y avait un homme nommé Peter Kruithof. Un de ces drôles de médecins examina Peter et lui dit qu’il serait mort dans un mois. Peter Kruithof le tua et fut pendu. Les documents médicaux n’en disaient rien. Je pense que de nombreux patients pourraient faire ce que Peter fit.

« Nous sommes allés à Bali, puis à Bandjermassin. Nous traversâmes la mer de Célèbes jusqu’à Sandakan, toujours en sortant des bouts de papier du chapeau de Van Shoorn !

« Les gens des ports, les capitaines de port et les pilotes, ont entendu parler de ce projet et ils nous ont pris pour des fous. Ils fixaient le capitaine lorsqu’il disait qu’il ne savait pas dans quel port il allait jusqu’à ce que nous ayons fait le tirage. Le Soerakarta devint célèbre. Ils racontaient des histoires sur nous à Bangkok et Penang, à Zamboanga et Port Moresby. Et nous nous sommes dandinés ici et là, mangeant, buvant et collectionnant des souvenirs.

« Ce vapeur était chargé de souvenirs : des gongs et des couteaux en laiton, des morceaux d’argenterie, des plumes d’oiseau de paradis, du calicot batik et des sarongs.

« Et il y avait soixante-quatorze espèces différentes de perroquets, et tellement de singes que personne ne s’en soucia quand une demi-douzaine d’entre eux en eurent assez du bateau à vapeur et débarquèrent dans un port.

« C’est après notre départ de Sandakan que je me liai d’amitié avec Hugo Sonsbeeck. C’était un jeune homme qui était à bord du Soerakarta depuis notre départ de Tandjong Priok, mais je ne lui avais pas encore parlé. Le soir de notre départ de Sandakan, je l’ai trouvé assis seul. Il était presque ivre et pleurait comme un bébé.

« Je lui demandai ce qui n’allait pas, et après un long moment, il m’expliqua. Chaque fois qu’il y avait eu un vote pour la destination de ce bateau à vapeur, il avait inscrit le nom d’une minuscule île du groupe Paternoster – un petit morceau de terre tombé de la pelle du Tout-Puissant lorsqu’il construisait l’Asie.

« Ça s’appelait Upeil. Le jeune homme l’avait écrit sept fois, mais le barman ne l’avait jamais tiré.

« — Pourquoi voulez-vous y aller ? demandai-je.

« — Je n’ai pas de raison, rétorqua-t-il.

« — Si, vous avez une raison, dis-je. Et si vous me la dites, je pourrais vous aider.

« Après un long moment, ce jeune homme me raconta. Un jour, sur la Koningsplein à Batavia, il avait donné quelques pièces à un marin, et ce marin lui avait raconté une histoire sur Upeil. Il avait dit qu’une fille blanche vivait là. Elle avait été rejetée là-bas par un naufrage des années auparavant, et elle avait grandi seule, se nourrissant de poissons, de fruits et de petits animaux. Ce marin l’avait vue lorsque son navire était au large de l’île. Elle était arrivée au sommet d’une falaise et les avait observés, mais lorsqu’ils avaient mis une barque à l’eau, elle s’était enfuie dans les palmiers.

« L’histoire était entrée dans la tête de ce jeune homme. Il voulait aller à Upeil.

« J’étais désolé pour lui. J’en parlai discrètement à quelques amis à bord du Soerakarta, dont certains se fichaient de leur destination. Nous décidâmes de jouer un tour à Van Shoorn. Au tirage suivant, neuf d’entre nous écrivîmes Upedl sur nos bulletins de vote, et le barman en sortit un de son chapeau.

« — Upeil ? s’écria le vieux Van Shoorn. Où diable est Upeil ?

« Il fit appeler l’officier de navigation, et ils le découvrirent sur la carte. Il n’y avait pas de port. Il y avait des récifs coralliens sur la côte. Un navire aurait dû s’ancrer à deux ou trois milles et envoyer un bateau par la passe dans les récifs.

« Van Shoorn hésita. Puis il dit :

« — D’accord ! On a établi une règle, et on s’y tiendra. On va à Upeil.

Kromhout s’arrêta pour humecter ses lèvres.

Le gibbon sur le tapan ouvrit les yeux lorsqu’il sentit une interruption dans le récit, et une fois de plus il leva sa patte droite pendant que le naturaliste buvait.

—  Nous avons découvert cette île un matin où la mer de Java était envahie par les douces odeurs malaises. C’était une belle matinée. Et tous les hommes du Soerakarta riaient et plaisantaient, car ils savaient alors pourquoi ce jeune homme voulait aller à Upeil. Ils avaient entendu l’histoire, et ils étaient tous sur le pont, jumelles à la main, guettant la jeune fille qui vivait là. Ils n’y croyaient pas, bien sûr. Ils pensaient que c’était une plaisanterie qu’un marin ivre avait racontée en échange d’un repas.

« Le Soerakarta se trouvait à environ deux miles au large. Huit d’entre nous, avec Van Shoorn, partîmes sur l’un des canots. Le jeune homme était avec nous. Il était très excité, et de temps en temps, il s’énervait contre les autres qui se moquaient de lui.

« — La voilà ! criait l’un de ces types ; et quand il se retournait pour regarder, ils riaient à en mourir.

« La passe était difficile. Il y avait des coraux à quelques centimètres de profondeur qu’on ne voyait qu’une fois le bateau arrivé juste au-dessus. Ils étaient redoutables. Ils surgissaient de trente brasses d’eau et étaient assez gros pour arracher le flanc d’un navire. Van Shoorn pensa que s’il y avait une fille sur cette île, le navire qui l’avait amenée avait heurté un de ces écueils.

« Nous débarquâmes dans une petite crique.

« Les falaises s’élevaient droit au-dessus de nos têtes. Nous descendîmes du canot sur une plage de corail pilé, et nous restâmes là, un sourire niais aux lèvres. Nous restâmes là quelques minutes, puis j’aperçus le visage de ce jeune homme.

« Il fixait le sommet de la falaise. Oui. Et son visage n’était plus celui qu’il avait trois minutes auparavant. Il était empreint d’étonnement, d’émerveillement, de joie. Et il gargouillait comme un singe avec un os dans la gorge.

« Elle était là ! Oui, la fille ! Debout tout en haut de la falaise, nous regardant. Se découpant sur le ciel !

« Je n’ai jamais rien vu de plus joli que cette fille alors qu’elle se tenait sur cette falaise.

« Jamais ! Elle n’avait rien sur elle, à part un morceau de tissu autour des reins, mais elle était vêtue de sa propre innocence. Vous voyez ce que je veux dire ? Elle nous faisait sentir, nous qui la regardions, comme des imbéciles qui s’étaient fourrés là où nous n’avions pas le droit d’entrer.

« Elle ne bougeait pas, et nous non plus. Telle une statue, elle se tenait là.

« Oui, comme une statue d’or. Et nous, la tête haute comme des girafes effrayées, la regardions fixement, honteux de ce que nous faisions, mais incapables de détourner nos visages idiots.

« Van Shoorn fut le premier à reprendre ses esprits. Il se dirigea vers le canot et sortit le déjeuner que nous avions apporté. Il l’étala sur la plage, les sandwichs et le café, et fit à la fille signe que c’était à elle si elle le souhaitait.

« Remontez dans le bateau et donnez-lui une chance ! Lança-t-il.

« Et nous remontâmes dans le bateau comme des vilains garnements surpris en train de regarder par la fenêtre d’une école de filles.

« — Éloignons-nous ! dit Van Shoorn. On va l’effrayer si on reste ici !

« Le jeune Hugo Sonsbeeck fit mine de sauter sur la plage, mais Van Shoorn l’attrapa par le col.

« — Reste où tu es ! Lança-t-il. Laisse-moi faire !

« — Mais c’est moi qui ai entendu parler d’elle ! gémit le jeune homme. Elle… elle est à moi !

« — Mais bein sûr ! dit Van Shoorn.

« Ce jeune Sonsbeeck était fou de rage, mais Van Shoorn était de mauvaise humeur.

« Nous sommes retournés au Soerakarta,

« Et ce bateau à vapeur avait une gîte, car tous les hommes à bord étaient postés au bastingage, les jumelles à la main, observant le rivage. Ils avaient vu la jeune fille depuis le bateau.

« Pendant plus d’une heure, nous la regardâmes debout au sommet de la falaise ; puis elle commença à descendre vers la plage.

« Elle fit le tour les sandwichs comme si elle les prenait pour un piège. Oui, comme un gentil animal, elle les examina jusqu’à ce qu’elle soit enfin sûre qu’il n’y avait aucun danger et s’accroupit à côté d’eux.

« Les gars refusaient de descendre au salon pour déjeuner. Ils refusaient de quitter le bastingage. On leur y servit à manger et ils jacassaient comme des vieilles dames. Van Shoorn avait beaucoup de mal avec eux. De temps en temps, certains d’entre eux disaient : “Allons à terre lui parler !” et Van Shoorn devait les empêcher de voler les canots.

« Après le déjeuner, une vive dispute éclata. Van Shoorn décida d’apporter des vêtements à cette jeune fille, et tous les hommes du bateau coururent chercher les sarongs et les châles qu’il avait achetés pour leurs épouses ou leurs bien-aimées restées à Batavia.

« Ils les empilèrent sur le pont, et Van Shoorn les injuria. Il devenait fou. Complètement fou. Hé ! Ce jeune imbécile d’Hugo Sonsbeeck avait les bras chargés de sous-vêtements en batik qu’il avait achetés pour sa sœur, et il voulait tout emporter à terre pour la jeune fille.

« — Tes affaires ne partent pas, et tu ne pars pas ! cria Van Shoorn. En entendant cela, le garçon pleura si fort que beaucoup d’entre nous demandèrent à Van Shoorn de le laisser y aller.

« Nous avons emporté les vêtements et un peu de nourriture sur la plage. La fille nous avait vus arriver et avait couru jusqu’au sommet de la falaise. Elle nous observa déposer les cadeaux sur le sable. Van Shoorn n’avait rien apporté ; ni sarongs ni sous-vêtements en soie ; mais il avait apporté son pardessus, au cas où il plairait à la fille. Les autres sourirent en le déposant sur le sable à côté des fanfreluches. Oui, ils ont souri.

« Il était vieux, ce pardessus, vieux comme Van Shoorn lui-même. Vieux et sympathique.

« Après avoir étalé les affaires, nous reprîmes la mer pendant environ un demi-mille et attendîmes. La jeune fille descendit lentement le sentier de la falaise, les yeux rivés sur les vêtements et la nourriture. Sur la pointe des pieds, elle s’approcha de la pile de jupons, en fit le tour et les renifla. Elle en ramassa un morceau après l’autre. De jolis morceaux : des slendangs javanais en beau tissu ; des pandjangs à nouer autour de sa taille, tous ornés de motifs en fil d’or ; et des petits bonnets de soie à glands d’argent.

« Ils étaient bien généreux, ces gars-là !

« Nous l’observions depuis le bateau. Cinq fois, elle fit le tour de ces beaux tissus ; puis elle fit quelque chose qui nous fit rire. Elle prit le vieux manteau de Van Shoorn, le retourna et le retourna comme pour essayer de le maîtriser ; puis elle le mit à l’envers et remonta le sentier jusqu’au sommet de la falaise. De temps en temps, elle s’arrêtait pour écouter les rires qui provenaient du bateau.

Kromhout s’arrêta et leva les yeux vers le vieux gibbon. Le singe se redressa, impatient. Avec l’air d’un boulevardier, il se caressa les moustaches, redressa les épaules et tapota les poils ébouriffés de son ventre.

—  Sa femme arrive, murmura Kromhout.

Des branches feuillues au-dessus du vieux singe tomba une gracieuse dame de sa race, une femelle souple et alerte qui se déplaçait avec la vitesse et la grâce qui caractérisent le gibbon, une vitesse qui lui permet de sauter sur les petits oiseaux et de les capturer en vol.

La dame gibbon rejoignit le vieux.

Elle était joueuse. Elle lui tapota le museau de sa longue patte ; et comme il protestait légèrement, elle lui donna un coup dans les côtes, ce qui déclencha un grognement qui sembla la ravir. Elle dansa autour de lui, se balança avec deux doigts à une branche au-dessus de sa tête, puis le fit sursauter en effectuant un salto complet et en attrapant une branche alors qu’elle retombait vers le sol.

Le large visage de Jan Kromhout exprimait son plaisir.

—  Elle fait ça tous les jours, murmura-t-il. Ça le chatouille. Elle est très gentille. Je pense qu’il est content que je l’aie ramené à la vie alors qu’il pensait mourir. Oui, je pense qu’il est content.

« C’est pourquoi il lève la patte quand il me voit prendre une gorgée de schnaps.

Mon impatience d’entendre la fin de l’histoire de la fille sauvage me poussa à interrompre la contemplation des gibbons par le naturaliste.

—  L’ont-ils persuadée de monter à bord du Soerakarta ? Demandai-je.

—  Oui, ils ont réussi, répondit Kromhout.

« Il fallut cinq jours pour faire comprendre à cette fille que personne ne voulait lui faire de mal.

« Ils ont rempli la plage de toutes sortes de choses pour lui faire plaisir. J’en avais un peu marre. Le troisième jour, j’ai dit qu’il valait peut-être mieux la laisser là, car elle semblait heureuse, et ce jeune imbécile d’Hugo Sonsbeeck essaya de me frapper. Il ne dormit pas pendant ces cinq jours. Il resta sur le pont toute la nuit avec une lampe, à faire des signaux vers la côte. Ses agissements me rendaient malade.

« Quand on fit monter cette fille à bord, on était tous fatigués. Van Shoorn préparait un tirage pour savoir où on allait, et le barman sortit un morceau de papier avec Batavia dessus… Je vais vous dire une chose : chaque morceau de papier dans le chapeau de Van Shoorn avait Batavia dessus ! Oui, celui de Van Shoorn aussi.

—  Et la fille ? Demandai-je. A-t-elle épousé ce jeune Hugo Sonsbeeck ?

—  Non ! s’exclama Kromhout. Elle a épousé le vieux Van Shoorn. Le spécialiste qui avait dit qu’il mourrait avant six mois était un imbécile. C’était il y a dix-sept ans, et il est toujours en vie. Cette fille vit avec lui dans sa grande propriété de Soerakarta. Elle est très douée avec les animaux. Elle peut imiter les cris de tous les oiseaux et singes malais. Un jour, alors que j’étais devant l’hôtel Sleir à Soerakarta, elle a sifflé comme un cobra dans mon oreille. J’ai sauté si vite que je me suis foulé la cheville en retombant. J’étais furieux contre elle, mais elle s’est contentée de rire de moi.

Jan Kromhout leva son verre et regarda le vieux gibbon sur la branche. Mais le gibbon ne répondit pas. Il dormait, sa belle jeune épouse blottie dans ses longs bras.