Accueil > Science-fiction, Fantasy, Fantastique > Incontournables et autres fondateurs de la SF > Charles Kymrell : Le monde du XXVe siècle > Charles Kymrell : Le monde du XXVe siècle (2e partie)
Charles Kymrell : Le monde du XXVe siècle (2e partie)
samedi 23 août 2025, par
— Celui qui parviendrait à franchir les barrières qu’elle nous oppose, verrait sans doute des choses étranges. Celui-là rapporterait à ses concitoyens une expérience dont Ils pourraient utilement profiter.
Napal prononça ces derniers mots d’un ton concentré qui attira l’attention de son ami.
— Justes dieux ! s’écria celui-ci. Tu n’as pas l’intention de quitter l’Inde pour te rendre en Europe, je suppose ?
— J’y ai songé, répondit simplement Napal.
— Napal, prends garde ! On sait quand on part pour ce pays redoutable, on ignore toujours quand on en revient. Plusieurs l’ont déjà tenté sans succès !
— Cette considération ne m’eût pas arrêté, reprit Napal sans s’émouvoir. J’aurais voulu savoir si, là-bas comme ici, le fort affaiblit toujours le faible, si l’égoïsme s’y étale impudemment comme chez nous, et s’il s’y trouve encore une minorité dirigeante qui abuse du pouvoir qu’elle a usurpé, puisqu’elle ne tient ce pouvoir que d’elle-même. Notre République est égalitaire, dis-tu ? Et moi, je ne rencontre chez elle qu’injustices, je n’y vois que des efforts haineux coalisés contre l’intelligence pour faire triompher la médiocrité. Et au-dessus des lois, au-dessus de tout : un Roi, l’Argent ! considéré comme la seule unité de valeur avec laquelle on pèse le travail des hommes !
— Le moyen qu’il en soit autrement dans un régime parlementaire, le connais-tu ?
— C’est parce que je l’ignore que je voudrais visiter ces pays inconnus, afin d’agrandir, par l’étude de leur civilisation, le cercle des connaissances que j’ai acquises. Mais c’est un rêve. Mes pensées sont ailleurs, maintenant ! Je ne m’appartiens plus !
En prononçant ces dernières paroles, la figure de Napal s’illumina d’un sourire. Son regard parut errer dans l’espace comme à la recherche d’une image entrevue, et il resta quelques instants immobile.
Kartoul le regardait en souriant.
— Je comprends, dit-il. La grandeur de ton amour te retient au rivage. Mon cher ami, je t’en félicite. J’estime que la conquête d’une jolie femme est cent fois préférable à tenter que l’étude de toutes les civilisations passées, présentes et futures, ces civilisations fussent-elles aussi parfaites que celle de la mystérieuse Europe. Courage donc, mon beau cavalier, je fais les vœux pour ta réussite.
Il se faisait tard. Les promeneurs devenaient rares dans les jardins aux senteurs embaumées, et nos deux amis se disposaient à partir, lorsqu’un nouveau personnage apparut sur le seuil du bosquet où Ils se tenaient assis.
— Tiens, Papillon ! dit joyeusement Napal en l’apercevant. Que viens-tu faire ici, mon brave ami ?
Le nouveau venu s’avança. C’était un homme de vingt-sept à vingt-huit ans, d’une taille gigantesque, admirablement prise dans son ensemble, dont la carrure et les membres vigoureusement musclés annonçaient une force colossale. Il avait les veux noirs, le teint pâle, la figure pleine. Il s’appelait Hussein et, comme son nom l’indique, descendait des anciens Arabes qui peuplaient jadis une partie de l’Inde occidentale. De plus, un observateur attentif aurait pu reconnaître chez lui, comme chez Napal, des traces du sang européen. Cette coïncidence était-elle la cause de la sympathie que ces deux hommes ressentaient vivement l’un pour l’autre ? C’est possible. Quoi qu’il en soit, Napal affectionnait particulièrement Hussein, qui lui avait donné souvent les preuves d’un véritable dévouement.
Napal, avons-nous dit, était homme de lettres et journaliste. Hussein était typographe, après avoir été contre-maître dans une usine d’ajustage et de métallurgie. Ils devaient nécessairement se rencontrer dans l’exercice de leurs fonctions. Napal était vif, ardent, généreux. Hussein, au contraire, grave, lent, méthodique, au point que ses compagnons d’atelier Pavaient surnommé Papillon, par antiphrase.
À ses nombreuses qualités, Hussein, dit Papillon, joignait encore celle de savoir placer dans la conversation, avec un à propos qui réjouissait ses auditeurs, les proverbes qu’il méditait probablement, quand ses occupations lui laissaient quelques instants de loisir.
À la question de Napal, Papillon s’avança gravement sous le bosquet, fouilla dans l’une de ses poches, en sortit un billet et le présentant à Napal :
— Voici, mon cher maître, dit-il.
— De qui ce billet ? demanda le jeune écrivain.
— Du directeur de l’Impartial, M. Mesval. Il s’était mis, de son bureau, en communication avec vous. Ne recevant aucune réponse, naturellement, puisque vous n’étiez pas rentré, il m’a fait appeler, m’a confié cette lettre en me recommandant de ne pas revenir avant de vous l’avoir remise en mains propres, et me voici.
— Comment as-tu supposé que j’étais encore ici ?
— L’homme à des yeux pour voir et une intelligence pour réfléchir. J’ai réfléchi, je suis venu, j’ai vu, prononça sentencieusement Papillon.
— C’est parfait, mon brave ami. Assieds-toi et, si cela te plaît, fais-toi servir un verre de cette liqueur en attendant que je déchiffre cette missive.
« Voilà qui est étrange, ajouta Napal après avoir parcouru les premières lignes.
— Que se passe-t-il ? demanda Kartoul, tandis que Papillon restait impassible.
— Le directeur me prie de passer chez lui à l’instant même. Qu’est-ce que cela signifie ?
— Le meilleur moyen de le savoir, répliqua Kartoul, c’est de te rendre à son désir.
— Tu as raison, partons. Viens, Papillon, nous n’avons pas de temps à perdre.
— Qui court trop vite reste en chemin observa Papillon en dégustant lentement la coupe qu’on lui avait servie.
Puis il se leva gravement et rejoignit les deux amis, qui se quittèrent à la sortie des jardins en se serrant la main.
III – L’affaire du Ran-de-Katch
Au vingt-cinquième siècle, la ville de Bombay avec ses quatre millions d’habitants, ses îles pittoresques, ses jetées, ses viaducs, sa position magnifique sur l’Océan Indien, était une des premières villes du monde terrestre. Elle tenait, en Asie, le rang commercial que l’antique cité de Londres avait conservé jusqu’en l’an 2000 2000 , en Europe. Des voies métalliques sillonnaient toutes les rues. Des milliers de voitures, pourvues de moteurs perfectionnés, assuraient la rapidité de la circulation.
Napal, accompagné de Papillon, prit place dans l’une de ces voitures. L’hôtel du journal était distant du théâtre d’environ trois kilomètres. Le véhicule les franchit en quelques minutes. Napal descendit, entra dans les bureaux, pria Papillon de l’attendre, et frappa à la porte du cabinet où son directeur l’attendait depuis une heure, en compagnie d’un autre personnage. Assis dans ce cabinet, le directeur pouvait à l’aide de timbres, boulons et tuyaux de conduite de toute sorte, se mettre en communication avec son personnel, donner ses ordres, et obtenir sans se déranger les documents où les renseignements qui lui étaient nécessaires.
Mesval, le propriétaire du journal l’Impartial, était un homme à l’œil vif, ouvert, au teint brun. L’autre personne, au contraire, longue, mince, d’un blond tirant sur le roux, cachant ses yeux sous d’épais sourcils. On sentait chez cet individu la finesse mêlée à la dissimulation, mais, en même temps, dans toute sa personne, une distinction parfaite.
— Ainsi, mon cher directeur, dit l‘homme poursuivant une conversation commencée depuis longtemps, nous pouvons compter sur vous ?
— Mon journal est à votre disposition, répondit Mesval, et je vous adjoindrai le plus intelligent de mes rédacteurs. Je ne puis mieux vous dire.
— Quel est-il ?
— Napal.
— Vous avez raison. C’est un écrivain de beaucoup de talent.
— Ajoutez un homme de cœur et d’esprit. Et vous n’aurez pas tout dit.
— Alors, c’est au mieux. Consentira-t-if à quitter Bombay ?
— Nous allons le savoir. Je viens d’envoyer à sa recherche. Je l’attends. Il ne peut tarder.
Comme il disait ces mots, on entendit un coup sec partir de l’un des timbres du cabinet.
— Tenez, reprit Mesval. On m’annonce l’arrivée de l’un de mes chroniqueurs.
Un autre coup plus aigu retentit, suivi d’une sonnerie prolongée. Le directeur prit l’un des tuyaux installés près de lui, en plaça l’extrémité contre son oreille, écouta quelques instants, tout en regardant à travers une double lorgnette ajustée sur le corps du tuyau, et dit :
— Justement, c’est Napal. Il monte par l’escalier ordinaire de la rédaction, accompagné de Papillon.
— Qu’est-ce que Papillon ?
— l’un de mes protes. Tenez-vous à l’écart dans cette pièce à côté, dont la porte est ouverte, afin que Napal ne vous voie pas d’abord. Je vous présenterai l’un à l’autre que s’il acquiesce à la demande que je me propose de lui faire. C’est plus prudent.
L’homme se retira dans le cabinet indiqué, au même moment où l’on frappait à la porte.
— Entrez, dit Mesval.
Napal entra vivement.le regard étonné, interrogateur.
— Mon cher ami, continua le directeur, en faisant signé au jeune honme de s’asseoir, pardonnez-moi de vous déranger à cette heure indue, mais j’avais absolument besoin de vous voir pour vous entretenir d’une affaire de confiance, à la réussite de laquelle le moindre retard pourrait être préjudiciable.
— Parlez, je suis à vos ordres, répondit Napal. De quoi s’agit-il ?
— Vous connaissez l’affaire du Ran-de-Katch ?
— Affaire de trafiqueurs et de politiciens ! Parfaitement, fit Napal avec une moue de dédain qui prouvait Île profond mépris dans lequel il tenait ceux qu’i venait de traiter de la sorte.
On serait en droit de nous demander ce que le trafic et la politique, qui marchent trop souvent ensemble, comme toutes les passions mauvaises, avaient de commun avec la plaine déserte du Ran-de-Katch, Nous répondrons que le Ran-de-Katch, situé près de l’embouchure de l’Indus, au Nord-Ouest de l’Hindoustan, était un immense terrain de formation unique au monde, résultant d’un retrait de la mer vers le quatrième siècle de l’ère chrétienne et du tassement du sol. Cette plaine, complètement horizontale et uniforme, présente, pendant la saison sèche, des efflorescences salines. Le sol, uni comme une glace, résonne sous les pas ; aucune végétation ne se montre dans le cercle immense de l’horizon. Les pluies s’accumulent en légères flaques bordées d’un liseré d’écume que le vent pousse devant lui. C’est la région du mirage : le plus faible objet, une pierre, un squelette de chameau, se distinguent à plusieurs lieues de distance et prennent des contours fantastiques qui, souvent, semblent flotter dans l’air en images indécises. On ne peut traverser cette. vaste campagne que de nuit.
Pendant le jour, la chaleur, la réverbération des rayons solaires sur les eaux et sur la terre unie, les illusions du mirage, finiraient par affoler bêtes et gens. Les guides eux-mêmes ne percevraient plus la position du soleil dans l’immense flamboiement de l’espace. Ils tourneraient sur place, en proie à une fièvre dévorante, dont l’intensité augmenterait progressivement jusqu’à rendre la mort inévitable.
Quelques députés influents, politiciens insensés, disaient les uns, gens très mains, pensaient les autres, avaient déposé un projet de loi dans le but de former une société subventionnée pour trouver le moyen de fertiliser cette plaine déserte.
Battus plusieurs fois, Ils revenaient à la charge sans se lasser, et, à force de discours, de promesses et de flatteries, Ils l’avaient emporté par un vote favorable, s’appuyant sur ce fait que le désert du Thar, situé plus au Nord, présentait un aspect semblable autrefois. Mais que par des travaux sagement conduits ce désert avait été fertilisé pendant le vingtième siècle, de sorte que le voyageur, à l’époque où se passe notre récit, c’est-à-dire l’an 2400, n’aurait pas trouvé la moindre trace de l’ancien désert, au milieu des pâturages abondants qui le recouvraient de leur luxuriante végétation.
Or, pourquoi, criaient les intéressés, ne pas opérer la même transformation avec le Ran-de-Katch ? Ne serait-ce pas donner à l’agriculture une plaine sans limites, un terrain vierge d’une fertilité étonnante ? Que fallait-il pour réussir ? De l’argent. Mais l’Inde était riche. L’or abondait dans les campagnes. En faisant miroiter l’espoir de dividendes fabuleux aux yeux des petits capitalistes, on est toujours certain de réussir. C’est si simple ! Quant à la morale, inutile d’en parler. Tant pis pour les sots qui se laissent dépouiller.
Le vote obtenu, on avait lancé des prospectus, provoqué des réunions, fait des conférences sur tout le territoire de la république. Après quoi l’or avait afflué dans les coffres des entrepreneurs soutenus par leurs amis les politiciens.
Depuis cinq années, les travaux paraissaient se poursuivre sur une grande échelle, Malheureusement, les résultats ne répondaient pas à ce qu’on avait laissé entrevoir. Les ouvriers mouraient, le matériel se déjetait au milieu de cette plaine flamboyante. C’était un grand malheur, sans doute, mais les promoteurs de l’entreprise devaient-ils être accusés comme responsables ? Était-ce leur faute si ON avait rencontré des difficultés imprévues ? Non certes, affirmaient les parlementaires.
Quoi qu’il en soit, il devenait indispensable de lancer dans le public un nouvel appel de capitaux, et l’affaire se heurtait en ce moment contre de nouveaux obstacles.
Les journaux de l’opposition essayaient d’insinuer que les difficultés provenaient surtout de ce que les doigts crochus de messieurs les politiciens avaient puissamment contribué à faire le vide dans les caisses de l’entreprise. Quelques-uns l’affirmaient, d’autres offraient de le prouver.
Mais le ministère répondait que les rédacteurs de ces journaux étaient des esprits malintentionnés qui ne comprenaient pas qu’en appelant les choses par leur nom Ils compromettaient le gouvernement de la République lui-même. Cette pensée résumait tout. Car, ne vaut-il pas mieux mille fois voir un pays s’écrouler tout entier que de compromettre un gouvernement sous lequel les médiocrités de tout genre, les fripons et les intrigants s’engraissent tranquillement dans les sinécures budgétaires ?
Les réflexions que nous venons de résumer formaient le fond d’un article que Napal avait tait paraître dans l’Impartial, et les choses en étaient là au moment où le jeune chroniqueur entrait chez Mesval.
— Vous savez, mon cher ami, reprit le directeur, que la compagnie du Ran-de-Katch a émis de nouvelles obligations qu’elle espère lancer sous la protection d’un vote du parlement. Nous voulons le combattre, et pour réussir, il suffirait qu’un homme intelligent fût assez habile pour recueillir des renseignements capables de faire ressortir les dessous véreux de l’affaire. L’opinion publique est éveillée sur cette question, elle nous suivra en nous donnant son appui, et c’est à vous que je désire confier cette mission délicate.
— À moi ? s’écria Napal.
— Sans doute. N’est-ce pas la plus grande preuve d’estime que je puisse vous témoigner ?
Napal garda le silence. Si flatteuse que fût la confiance que lui manifestait son directeur, elle arrivait mal à propos, puisqu’elle contrariait les projets qu’il avait déjà formés dans le but de revoir la belle Oudja.
— Vous ne répondez pas ? demanda Mesval. Ma proposition vous déplaît-elle ?
— Dame, répondit Napal, vous me demandez de passer plusieurs mois, une année peut-être, dans le désert du Ran-de-Katch, et je vous réponds franchement que cette perspective n’a rien de séduisant pour un citadin habitué aux bruits de la ville.
— Vous m’avez mal compris. Ce n’est pas là-bas, au désert, que vous devez vous rendre pour être journellement aussi bien renseigné que possible sur les dessous de l’affaire, mais dans la ville même où ses adversaires ont établi leurs bureaux, à Delhi.
Napal dressa l’oreille. C’était aux environs de Delhi qu’Oudja devait habiter avec sa famille.
Aussi son parti fut vite pris.
— Je partirai quand vous voudrez, dit-il.
— Demain, dans l’après-midi.
— Demain, soit. D’ici-là, vous aurez le temps de me préparer les lettres de recommandation qui me sont indispensables auprès de ceux vers lesquels vous m’envoyez là-bas.
— C’est inutile, répondit Mesval.
— Comment, inutile ? Je ne puis cependant tomber comme une bombe à Delhi. Je risquerais d’éclater sans profit pour notre cause et sans danger contre ceux que je serai chargé de combattre.
— Rassurez-vous,le cas est prévu. Voici l’un de mes amis, continua Mesval en se dirigeant vers le cabinet dont la porte restait entrouverte, que je veux vous présenter. Grâce à lui, vous serez le bienvenu partout où il vous plaira de rendre visite.
Le personnage qui s’était tenu à l’écart pendant la conversation de Napal avec son directeur sortit du cabinet et s’avança vers le jeune homme.
À son aspect, Napal se leva brusquement et recula d’un pas en reconnaissant celui qui accompagnait Oudja dans sa loge, le père auquel elle donnait le bras à la minute où elle lui souriait en répondant à son salut. L’interlocuteur de Mesval n’était autre, en effet, que le seigneur Sivadgi de Carpa.
Il se rapprocha de Napal :
— Monsieur, lui dit-il, j’ai souvent entendu prononcer votre nom, grâce à la place glorieuse que vous avez su conquérir dans le monde littéraire. J’étais déjà l’admirateur de l’écrivain. Permettez-moi en même temps de me dire son ami en vous serrant la main.
Et Sivadgi tendit sa main au jeune Indien, dont l’âme s’épanouissait dans une joie profonde, en présence d’un événement qu’il était si loin de prévoir.
Au lieu de partir à la fin du mois, ainsi que le croyait Kartoul, Napal apprit avec plaisir que Sivadgi se disposait à quitter Bombay dans la journée même, avec sa famille. Ce prompt départ était la cause de la visite nocturne qu’il avait faite au directeur de l’Impartial après la sortie du théâtre.
