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Horace van Offel : Le livre magique

dimanche 27 décembre 2020, par Denis Blaizot

Ce conte est paru dans l’excelsior du 21 janvier 1921 1921 .
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Je trouvai ce livre sur un banc du Luxembourg. Des enfants jouaient sous les arbres épanouis dans la lumière ; il y avait des oiseaux sur toutes les branches et des pigeons volaient de statue en statue. Et je fus très surpris, car j’avais mis la main sur un livre magique.

Imprimé à Leyde, en 1577, l’ouvrage était rédigé en thiois et contenait des recettes singulières pour fabriquer du papier marbré, donner au bois l’apparence de l’or, détruire les souris, les araignées, les lézards, les scorpions, pour combattre la gale, rendre les femmes discrètes, chasser les fantômes et les cloportes.

J’avais déjà lu plusieurs pages lorsque je vis un vieillard se diriger de mon côté aussi vite que le lui permettaient ses membres perclus.

— Dieu soit béni ! s’écria-t-il, vous l’avez trouvé. Ah ! monsieur rendez-moi ce volume. Il m’appartient. Ce n’est pas qu’il ait grande valeur, un roman insipide écrit dans un jargon obscur, mais il m’a été légué par un ami. J’y tiens...

— Pardon, répliquai-je, je connais la devise : « Vole la mouette aux pieds bleus ? » C’est vous dire que je parle le thiois, le west flamand et le frison comme père et mère. Ceci est un looverbock, pourquoi mentez-vous ?

Le vieillard pâlit :

— Ciel ! vous savez ? Rendez-moi le bouquin tout de même. Il ne vous servirait à rien. Il faut être initié. Que voulez-vous en échange ?

Je rassurai le bonhomme :

— Monsieur ce livre est à vous. Je vous le rends sans conditions. Toutefois, je serais bien content si vous vouliez répondre à une question qui me brûle les lèvres. Vous croyez donc à la magie ?

— Et pourquoi n’y croirais-je point ?

— Elle ne passe pas pour une science exacte.

— Qu’est-ce que cela signifie, une science exacte ? Il y a des langues vivantes et des langues mortes. Pensez-vous, parce que le vulgaire ne parle plus le latin, que le latin ne soit qu’une langue chimérique ?

— Certes non !

— Les civilisés modernes sont d’assez bons calculateurs. Ils ont tout pesé, tout mesuré. Ils ont traduit l’univers en signes algébriques. Partez-vous de là pour croire qu’ils connaissent mieux l’univers que ceux qui l’ont étudié sur un plan différent ? Les astrologues, les alchimistes, les sorciers en savaient autant que vos astronomes, chimistes et physiciens, mais ils usaient d’une autre écriture et exprimaient leur savoir à l’aide d’autres symboles. En quoi est-il plus exact de représenter l’état d’ébullition par 100 degrés que par l’image d’une salamandre.

— Cependant les principes ?

— Sont toujours hasardés. Qu’est-ce que l’unité ? Et si l’unité n’existe pas, qu’est-ce que le nombre ? Ah ! vous n’avez confiance que dans les sciences positives. Je devine que vous êtes artiste peintre. Pouvez-vous m’expliquer scientifiquement une toile de Rembrandt, ce sorcier du clair obscur ? Prenons les Disciples d’Emmaüs. Ce tableau a un poids, des dimensions. Il est peint sur toile. Cette toile est composée de matières diverses. Vous pouvez analyser les couleurs, et les tons n’étant qu’une gamme de vibrations lumineuses plus ou moins intenses, rien ne vous empêche de les écrire en chiffres, à un millimètre près. Mais, ayant réussi ces opérations, aurez-vous résolu le problème ? Non, puisque le mystère qui fait qu’un chef-d’œuvre est un chef-d’œuvre reste entier. Pourtant c’est de cette façon que les pédants d’aujourd’hui prétendent expliquer le monde. Ils s’attachent aux apparences extérieures et négligent l’essentiel. Or, cet essentiel, nous, les enchanteurs, nous le possédons !

— Mais je n’ai pas vu cela en feuilletant ce manuel.

— Parce que vous n’avez pas compris ce que vous avez lu. Donnez une grammaire française à un nègre de l’Équateur, il se pourrait qu’il prît les conjugaisons pour des prières contre la fièvre. Je vous l’ai dit : il faut être initié.

— Mais encore, n’ai-je pas ouï conter que des ignorants font de la sorcellerie en prononçant certains mots ? Comment établissez-vous cela ?

— Ils agissent de la même manière qu’un écolier qui extrait une racine carrée ou mesure la surface d’un cercle, en se servant d’une formule qu’on lui a donnée, donc, pour lui, empirique.

— Monsieur, dis-je alors, puisqu’il en coûte si peu, montrez-moi un de vos tours. La vie est si maussade que je ne serais pas fâché d’assister à un miracle, ne fût-ce que pour me convaincre que l’ordre actuellement établi n’est pas un ordre éternel.

— J’y songeais, répliqua le vieillard. Voulez-vous voir le jardin des Hespérides, un combat de gnomes et d’ondins, la sultane Shéhérazade ou la fée de ces lieux ? La fée pourrait vous être utile.

— Je verrais volontiers la fée, seulement je crains un peu, au milieu de cette foule, de me faire remarquer.

— Tranquillisez-vous à ce sujet. Nous serons seuls à savoir que c’est une fée.

Le vieillard se redressa et jeta quelques paroles au vent. Aussitôt une jolie dame sortit d’un massif de fleurs jaunes et rouges, et s’approcha de nous. Elle était habillée au goût du jour, plus blonde que le soleil et chaussée de souliers d’argent.

— Tiens, fit-elle, voilà mon vieil ami Amadan-Star. Qu’y a-t-il à ton service ?

— Il faudrait accorder quelque don à ce jeune homme.

— Je ne dispose que de trois dons, expliqua la fée. L’or à volonté, la toute-puissance ou le génie. Qu’il choisisse.

Cela demandait réflexion. Pour l’or, connaissant l’histoire du roi Midas, je m’en méfiais. La toute-puissance ? J’eusse été un tyran trop cruel pour les sots. Restait le génie. Je le désirai d’autant plus fortement que je préparais mon exposition du Salon d’Automne. La fée ayant entendu ma réponse, me toucha le front du bout de ses doigts glacés.

— C’est fait ! annonça-t-elle.

Et elle rentra dans son massif de fleurs jaunes et rouges.

Le vieillard me quitta en même temps. Avant de s’éloigner, il me jeta un salut ironique :

— Bonne chance avec votre génie !

Je restais seul et il ne se produisit rien, ou presque rien. Il me parut seulement que le paysage reçut une légère secousse et s’approcha de moi, comme vu à travers des jumelles qu’on met au point. Les visages que je rencontrais, visages de fillettes et de femmes, me troublaient. J’y devinais mille pensées secrètes et aiguës. Et je souffrais un peu en songeant que tous ces êtres vivaient, riaient, pleuraient, aimaient sans que j’en eusse ma part ; Mais tout à coup je devins gai. Je dis à un moineau qui me regardait : « Bonjour, pierrot », et je sortis du jardin à grands pas. Il me semblait qu’un ange invisible marchait à côté de moi dans les allées.

Arrivé chez moi, je pris mes pinceaux et je disposai quelques fruits sur la table pour peindre une nature morte. Je m’attendais à une merveille née de ma palette enchantée. Je ne produisis qu’une chose très ordinaire. Et le plus étonnant, c’est que ce travail ordinaire me plaisait. Le souci de l’originalité ne me tourmentait plus. J’étais seulement frappé du mystère qui se dégageait des objets offerts à ma vue. Tous semblaient vivre et vouloir me parler. Je confectionnai de la sorte une douzaine de toiles. Elles n’eurent aucun succès. Ou, si l’on veut, un succès à rebours. Tous les visiteurs du Salon, les bourgeois, les mécènes, les snobs, les amateurs, les confrères faisaient des efforts inouïs pour passer à côté sans les voir. Une espèce d’instinct profond les guidait et les rendait unanimement hostiles. Je crus que la fée s’était moquée de moi.

Hélas ! je subis bientôt de telles infortunes que je les reconnus pour être celles qui sont attachées à l’état d’homme de génie. Je perdis mes clients. Je fus persécuté, diffamé. Ma femme m’abandonna ; mes amis me trahirent. J’eus froid, j’eus faim. Un jour, pendant que je pleurais de désespoir sur un lit d’hôpital, un ancien camarade vint me voir. Il était riche, gras, stupide et décoré.

— Il y a de votre faute, dit-il. Du génie ! Vous avez toujours l’air de dire : j’ai du génie ! Eh bien ! et les autres ? Pensez-vous que cela plaise à tout le monde ? Dans votre situation, mon cher, il faut apprendre à être modeste.

Horace van Offel