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Jean Joseph-Renaud : La charrette de la mort

mardi 1er décembre 2020, par Denis Blaizot

Cette nouvelle fantastique a été publiée dans Le Matin en date du 10 septembre 1920 1920 .

Si cette nouvelle est bien un texte ressortant du fantastique, la conclusion m’a un peu déçu, mais à vous de voir. Peut-être serez-vous moins critique que moi.

Non, elle n’est pas imaginaire la Kariguel an’ Ankou, cet invisible véhicule que, la nuit, les paysans bretons entendent courir par les landes, les labours, les sentiers creux, et qui annonce avec certitude que quelqu’un va mourir dans le village... grinçante charrette si le condamné est pauvre, carrosse aux prestes roues s’il est riche !... Je l’ai entendue, moi, la terrible avertisseuse !....

... J’avais hésité avant d’inviter Louis Carette, un camarade de collège, à passer quelques jours dans une propriété que je possédais au bord de l’immense et triste baie du mont Saint-Michel ; en effet, deux ans auparavant, sa femme avait disparu mystérieusement non loin de là, enlisée sans doute en quelque sable mouvant, au cours d’une partie de pêche à Saint-Jean-le-Thomas, sur la côte normande de la baie.

La baie du Mont, que la longue route qui la contourne séparait seule de mon jardin, est un immense et morne désert de sable gris. Les flots ne la recouvrent toute qu’aux grandes marées. Des brouillards sinistres la voilent. Elle engloutit affreusement qui s’y aventure. Elle est traîtresse et mystérieuse.

— Nul coin sauvage en Bretagne n’exhale autant d’effroi, ne trouves-tu pas ?... disais-je à Louis Carette, le soir de son arrivée, comme nous fumions après dîner, au bout du jardin, dans les ténèbres opaques et le sinistre silence qui semblaient déborder de la baie.

— Les sables ne m’effrayent point, oh non !... Mais il y a l’ombre et tout ce que notre imagination y entrevoit, répondit-il.

Alors je lui citai diverses légendes bretonnes. J’insistai beaucoup, je ne sais encore pourquoi, sur la Charrette de la Mort et cette vieille tradition parut l’impressionner très vivement...

À cet instant nous entendîmes, au loin, sur la route d’ordinaire déserte à cette heure-là, le bruit banal d’une voiture, qui venait vers nous. Elle devait être légère car on distinguait surtout le trot rapide du cheval... Machinalement nous cessâmes de parler... Elle arriva, frôla le bas du jardin, et s’en fut. Les claquements des sabots du cheval diminuèrent, s’éteignirent...

Pendant cela mes yeux se trouvaient par hasard fixés sur le clignotement lointain du phare des Îles Chausey ; mon regard passait au ras de la route, qui est un peu surélevée. Or, aucune silhouette de voiture, de cheval, ne vint me cacher une seconde l’éclair du phare. Au moment où, selon le bruit caractéristique des sabots et des roues, la voiture passait devant moi, à cinq mètres, je ne l’avais pas vue...

Et, aussitôt, Louis s’écria :

— Mais elle n’est point passée là, cette bagnole qu’on entendait... Nous avons été dupes d’un écho... Je ne l’ai pas vue !...

— Un écho dans cette étendue plate ?... impossible !... Et il n’existe pas d’autre chemin d’ici plusieurs kilomètres...

Plus tard, impressionné encore, je me déshabillais dans ma chambre quand j’aperçus une lueur allant et venant sur la route... une sorte de feu follet !... Je descendis, traversai le jardin... C’était Louis qui, à l’aide d’une lampe électrique de poche, examinait anxieusement le sol de la route... Il me saisit le poignet et, li voix basse, de tout près, comme s’il craignait que quelqu’un, dans l’ombre, entende :

— Il a plu tout l’après-midi... Le sol est détrempé... même une bicyclette y creuserait un sillon... Or, regarde la voiture et le cheval n’ont laissé aucune trace... aucune !

... Le lendemain soir, à la même heure, nous étions encore dans le jardin obscur. Cette fois, un peu de clarté lunaire tombait de lourds nuages bouleversés par le vent d’ouest. On distinguait la pâleur verdâtre de la route...

Louis répondait nerveusement à mes efforts de conversation quand, au loin, le même large trot de cheval résonna, léger mais net !... se rapprocha !... et, comme la veille, des crépitements de sabots et le bruit à peine grinçant de deux roues passèrent devant nous... là tout près !... sans qu’aucune évidence matérielle de véhicule n’apparaisse sur la route !... La conviction de nos yeux démentait effroyablement celle de nos oreilles... Et l’horreur nocturne, au bord de la menaçante baie, augmentait notre angoisse.

Dès lors, l’épouvante qui s’était emparée de Louis s’accrut sans cesse. Le jour, il s’aventurait à quelques mètres dans les tangues et restait là une demi-heure, une heure, les yeux distendus, balbutiant des phrases où, une fois, je crus distinguer un nom de femme. Il touchait à peine aux repas. Dès le crépuscule, il s’enfermait dans mon laboratoire de photographie, petite pièce en sous-sol étouffée comme une tombe, et il me contraignait à rester là auprès de lui. Et, toujours, à un moment du soir, il murmurait : « Je l’entends... oh ! elle arrive près... la voici devant le jardin... Où veut-elle donc que j’aille ?... Elle s’éloigne !... » Sa voix, basse, avait alors une telle force expressive que malgré l’impossibilité où nous étions de percevoir aucun son du dehors, il me semblait entendre, aussi la Chose Invisible. Et l’un après l’autre, nous grelottions de peur...

Ce qui terrorise attire aussi... Il fit venir une bicyclette... Pour se distraire ? Oh non ! Le soir, à dîner, il était vêtu en cycliste et il me dit :

— Si la voiture vient, je la suivrai... Je veux savoir...

Tout effroi semblait l’avoir abandonné. Quand il se posta au bord de la route, dans l’ombre, la lanterne de sa bicyclette luisant près de lui, il sifflotait tranquillement.

Vers onze heures, le bruit de voiture naquit au loin, comme d’ordinaire, vint, passa... À sa suite, Louis filait déjà à toutes pédales. Détail curieux dès qu’il ne fut plus là, le trot du cheval et le léger grincement des roues cessèrent net pour moi, au lieu de se prolonger...

Dans la nuit, quelques paysans du Val-Saint-Père, de Marcey, de Vains, et aussi des coquetiers de Genest, remarquèrent ce cycliste qui, courbé sur son guidon, pédalait frénétiquement sans crainte des ténèbres... et seul !... seul !...

Le lendemain soir ; comme il n’était pas revenu, je fis faire des recherches. On le retrouva sur la grève de Saint-Jean-le-Thpmas, sous une falaise du haut de laquelle il était tombé chevauchant encore sa bicyclette les traces de celle-ci indiquaient qu’il avait piqué droit dans le vide, dans l’abîme.

À quelques mètres de lui, le sable, qu’une récente marée d’équinoxe avait bouleversé, offrait une élévation où l’on trouva un squelette qui, à ses vêtements, fut identifié peur celui de Mme Louis Carette. Le crâne était fracassé d’une balle ; tout contre, il y avait un revolver qui, autrefois, ne quittait jamais Louis ; une cartouche avait été tirée... Le meurtre apparut, flagrant...

La Chose Invisible avait donc conduit l’assassin jusqu’au haut de la falaise, justicièrement ?

L’explication ?... Obsédé par le souvenir de son crime, puis suggestionné par notre conversation à propos de la Kariguel an’ Ankou, Louis avait cru entendre le bruit de voiture... si profondément qu’il me l’avait fait entendre... Il la communiquait, sans paroles... Les illusions involontaires des aliénés, ou celles, voulues, des fakirs, sont étrangement contagieuses.

Et puis l’adage de Hamlet est toujours juste : « Il y a plus de choses au ciel et sur la terre, Horatio, que n’en rêvent les philosophies... »

Jean Joseph-Renaud Jean Joseph-Renaud Jean Joseph Renaud (1873-1953)

Naissance : Paris, 9e arrondissement (France), 16-01-1873

Mort : Suresne (Hauts-de-Seine), 07-12-1953

Romancier. - Publiciste.

A aussi traduit de l’anglais en français

- Fleurettiste et propagateur du judo

- du ju-jitsu en France

Utilise les pseudonymes de « Jean Carmant » et « Jean Cassard »

Vous pouvez retrouver certains de ses textes dans la rubrique les milles et un matins publiée dans le quotidien Le Matin de 1919 à 1940.