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Albert de Teneuille : Le satyre

dimanche 22 novembre 2020, par Denis Blaizot

Cette nouvelle est parue dans Le Matin du 25 avril 1920 1920 .

Joli conte qui pourrait presque passer pour un thriller. Car, que fait cet instit à la retraite avec les enfants hein ? Vous le saurez en lisant ce court texte dont la conclusion mérite d’être méditée.

Lorsque M. Bafouille eut gagné sa retraite en qualité de vieil instituteur blanchi par trente-cinq ans de service, une grande joie inonda son cœur simple. Son âme ingénue, ponctuelle et douce, tressaillit d’aise à l’idée de sortir enfin de l’école sombre et triste et des quatre murs de classe, encrassés de poussière et mouchetés de taches d’encre, où, entre son tableau noir bien réglé, ses cartes géographiques pendues par des bouts de ficelle et sa pendule perpétuellement capricieuse, il enseignait chaque année, à de jeunes vauriens et à de pâles crétins, les mêmes immuables règles de grammaire et d’arithmétique, avec la même patience, la même obstination résignée et la même inutile application.

Retraité, il allait donc enfin pouvoir être, libre, lui aussi, et cesser d’être la bête de somme de l’administration, le paria des familles et la victime des enfants.

Sa dernière classe faite, avec une évidente émotion d’ailleurs, M. Bafouille serra les mains de ses collègues, prit un bock d’adieu, enregistra des vœux de bonne chance et rentra chez lui, à la fois guilleret et angoissé.

Une nouvelle vie commençait pour lui. Comme sa fonction, qu’il avait toujours remplie à l’égal d’un sacerdoce, ne lui avait jamais laissé le temps ni même le désir de se marier, il se sentit pour la première fois seul et inhabile en présence de l’existence. Mais il n’y prit pas garde tout d’abord.

Il commença par se payer ses vacances annuelles, qu’il se promit bien d’allonger à sa fantaisie pour se prouver à lui-même son indépendance toute neuve, et goûta deux mois de vraie béatitude dans un petit coin de campagne tranquille. Mais la rentrée des classes commença à l’inquiéter. Il se demanda ce que devenaient « ses » anciens élèves, « ses » ex-collègues, dont plusieurs peut-être étaient promus et changés, « son » directeur, « M. l’inspecteur » et enfin « son » école elle-même, qui, pensait-il, devait ressentir un grand vide depuis qu’il était parti.

Et, insensiblement, pris par l’implacable force de l’habitude, il prépara son départ de la campagne, boucla sa malle et rentra chez lui.

Sous le fallacieux prétexte de revoir de problématiques amis, il assista au matin de la rentrée, affirma son grand bonheur d’un air lugubre, essuya en cachette une larme furtive en revoyant sa classe et faillit étouffer d’indignation en constatant que son remplaçant, un tout jeune normalien, avait osé changer l’armoire de place et la mappemonde de support.

Il se retira, penché, subitement vieilli, et une lueur de détresse dans les yeux. Peu à peu ses manières se modifièrent. Lui, si patient, courtois et mesuré dans ses paroles, devint irritable, emporté et nerveux. Il sortit de moins en moins ou bien parla seul sur son chemin.

Ne voulant pas se croire à tout jamais fini et inutile, il tenta de donner des leçons particulières. Mais, pour les familles, il n’était plus que le « retraité »,c’est-à-dire le débris, bon à rien et on lui offrit des prix dérisoires que sa fierté d’éducateur lui refusa d’accepter.

Alors seulement il sentit vraiment que la déchéance était sur lui. Il s’enferma de plus en plus, s’acheta un grand tableau noir, devint bizarre, absent et lointain, et ses voisins affirmèrent avec de petits rires méprisants qu’on l’entendait causer chez lui pendant des heures, bien qu’il ne reçût notoirement personne.

Et ainsi, peu à peu, M. Bafouille passa pour un inoffensif et doux maniaque. Mais voilà que, tout à coup, il parut se ranimer, reprendre goût à l’existence on le revit plus alerte, plus remuant, avec une singulière flamme dans le regard. Non seulement il se remit à aller voir des enfants sortir de l’école, mais peu à peu il en interpella, en arrêta dans la rue, leur parla avec de grands sourires engageants et leur offrit même des sucreries.

Sa concierge, qui le vit par hasard faire ce manège dans une avenue du voisinage, en fut frappée d’horreur et de répulsion. Elle courut vite raconter à toutes les commères du quartier que M. Bafouille n’était qu’un galvaudeux, un ignoble individu, qu’elle n’aurait jamais cru cela d’un maître d’école.

Le chœur des voisins honnit désormais M. Bafouille, ne lui jeta plus que des regards de dégoût et le surnomma du vocable vengeur de « Satyre », qui fit du vieux magister un personnage inquiétant, équivoque et répulsif pour tous ceux qui le connaissaient.

Lui, pourtant, semblait ne se soucier de rien et continuait cyniquement ses actes de dépravation sénile. Ce scandale aurait pu durer s’il n’avait laissé déborder un soir la coupe de ses turpitudes en faisant monter chez lui, avec des mots doux et des gestes caressants trois écoliers et deux fillettes qui montraient des yeux de convoitise.

La concierge, horrifiée, réunit quelques commères et quelques voisins, prononça des paroles définitives sur la perdition des mœurs et la nécessité d’arracher des innocents à la débauche, et tout le monde se précipita en trombe dans l’escalier, décidé, coûte que coûte, à empêcher le Satyre d’accomplir ses forfaits.

Sans explications, sans sommations, avec une fureur vengeresse et une vertueuse unanimité, dix épaules forcenées firent voler en éclats la porte du petit logement, et vingt énergumènes traversèrent en rafale la minuscule antichambre sombre, où ils broyèrent une poterie japonaise et un porte-parapluies en bambou, pour jaillir comme la foudre dans la modeste salle à manger, où résonnait la voix de l’affreux coupable.

Et là, un spectacle inouï cloua sur place tous ceux qui venaient de faire irruption dans la pièce. Debout devant son grand tableau, noir, la craie à la main, impeccable et dogmatique, M. Bafouille, grandi, superbe, transfiguré, faisant face aux trois petits garçons et aux deux fillettes qui tenaient chacun à pleines mains un grand cornet de bonbons dans lequel ils puisaient sans ménagement, leur expliquait avec une joie surhumaine la manière infaillible de ne pas se tromper dans l’accord des participes passés.

Albert de Teneuille