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P. Chantelaine : Le maître de l’univers

dimanche 22 novembre 2020, par Denis Blaizot

Cette nouvelle est parue dans Le Matin du 19 avril 1920 1920 .

Jolie petite nouvelle fantastique qui pourrait avoir donner des idées à certain scénariste de la série TV américaine Twilight zone... mais elle est moins angoissante que l’épisode de cette série où un homme se découvre seul au monde... attention, je dis cela de mémoire. :-)

Un fracas formidable de tonnerre, un concert éperdu d’appels désespérés, qui montent, comme le hurlement de fauves en folie, un ciel opaque, tout zébré d’éclairs qui lui donnent une teinte de sang...

De la foudre encore de la foudre.

Et puis, plus rien ! Un silence effrayant qui s’étend comme un voile de deuil... La fin du monde est arrivée, et je reste le seul être qui vive encore sur le globe !

Les cadavres des humains et des animaux ont été volatilisés par la foudre... Il ne reste plus rien sur Terre que ce qui ne vivait pas au moment du cataclysme. Tout ce qui est mécanique n’a pas été touché... Des voitures automobiles sans chauffeurs encombrent les rues ; au Bourget des avions attendent de partir pour Londres et sur la Seine des péniches zigzaguent lamentablement au gré des flots boueux du fleuve.

J’ai à choisir entre deux solutions me suicider ou essayer de vivre seul, au milieu de tout ce néant, unique reflet de vie et d’activité éclairant ces choses mortes !...

J’hésite... mon revolver est là, à portées de ma main. Je le porte à ma tempe, mais je le repose aussitôt sur un meuble... J’ai horreur de ces manifestations de désespoir... Et puis, si je me ratais, qui viendrait me secourir et me soigner ? Décidément non !... Le suicide est peu pratique... Alors, il faut se résigner à vivre !... Mais du moins, puisque c’est une nécessité à laquelle il faut que je me plie, je ferai ma vie aussi agréable que possible...

Je décide d’aller faire un bon déjeuner. Serré dans mon pardessus à taille, le chapeau insolent, je jette vers la loge de ma concierge un regard narquois. Je pense avec satisfaction que son regard aviné ne bavera plus jamais sur moi... Une pluie fine et terne glisse dans l’air ambiant... Un taxi attend an coin de la rue...

D’un geste habituel, je hèle le chauffeur inexistant. Et comme le taxi ne file pas à toute allure dans une direction opposée à celle que je suis, l’atroce réalité me revient à la pensée... Je saute sur la manivelle... je mets en marche, et je file dans un restaurant rue Royale...

Bien que le compteur marque 4 fr. 95, je me sens tout heureux de n’avoir rien à payer... J’aperçois à la porte du restaurant la superbe limousine d’une artiste de la Comédie-Française qui ne se serait certainement jamais décidée à mourir sans ce terrible cataclysme... et je prends sans hésitation possession de la voiture.

Au restaurant, les tables sont mises, prêtes à recevoir des clients qui ne reviendront plus.

Après de savantes recherches, je trouve enfin l’office où je fais main basse sur les langoustes, les foies gras et les volailles en conserves, accumulés...

J’arrose mon déjeuner d’un vin de Pouilly exquis que je bois avec une immodération indiscutable et je songe à employer mon temps par l’exercice d’une profession qui dépense l’activité dont je sens mon cerveau et mes muscles gonflés...

C’est quand on a envie de ne rien faire, qu’il est nécessaire de travailler... et c’est lorsqu’on a envie de travailler qu’on ne trouve rien à faire.

J’hésite. Me faire chauffeur de taxi me semble pénible et inutile... Professeur de tango dans un dancing me paraît peu dans mes aptitudes d’autant plus qu’il est très fatigant d’être à la fois le danseur, la danseuse et l’orchestre...

Après mûre réflexion, je décide de fonder un journal... Je me rends rue Montmartre. Après m’être assis dans le fauteuil directorial d’un quotidien célèbre, je décide de le faire reparaître en l’appelant le Prolétariat... Je prépare l’article de fond, les informations, le conte, les échos, et j’im.prime moi-même à trois exemplaires un pour, moi, un pour la collection, et un pourra Bibliothèque nationale...

Et le lendemain, comme mon activité appelle d’autres efforts, je décide de fonder un autre journal : le Capital.

Une polémique ardente s’engage entre les deux feuilles... J’assure, dans le Prolétariat, la direction d’être à la solde d’un gouvernement qui se refuse à prendre des mesures pour parer à la crise du logement et dans le Capital, je voue à toutes les gémonies les syndicats ouvriers, qui, en organisant des grèves incessantes, ont raréfié notre production et fait baisser notre change.

Mais le journalisme me lasse. Je trouve cette carrière bien trépidante et je songe que la tranquille douceur d’une fonction officielle serait bien plus légère à ma vie.

Je décide de m’élire député et, comme au fond, rien ne peut faire obstacle à mon essor politique, je m’élis le lendemain président de la Chambre, et le surlendemain, président de la République.

Je prends possession de l’Élysée, qui m’apparaît beaucoup plus confortable que ma petite garçonnière de Montmartre... À l’aide d’une limousine à conduite intérieure, que je trouve au ministère des affaires étrangères, je fais encore un certain effet en circulant dans les rues de Paris...

Quelques jours après ma prise de pouvoir, je me décide à assister a un gala à l’Opéra. Je remplace l’Orchestre et les artistes par un gigantesque gramophone que j’installe dans mon avant-scène, pour éviter que ma dignité de président de la République ne s’abaisse à des travaux de machiniste... J’ai conscience d’être à la fois un homme d’État... unique au monde... et un directeur de théâtre génial... J’ai inventé une nouvelle mise en scène qui fait deviner les acteurs derrière le décor sans que le public les voie... Je perçois l’ombre de Gémier applaudir à mon idée. J’entends les mânes de tous ceux qui furent les habitués de la Maison entonner à mon adresse un concert éperdu de louanges...

Ce triomphe me décide à transformer en pouvoir absolu le pouvoir révocable que je me suis octroyé...

J’hésite entre le pouvoir royal et l’impérial... Mais comme il n’y a aucune raison quand on est engagé dans la voie du despotisme à s’arrêter en chemin... j’opte pour l’impérial qui me confère le commandement suprême de l’armée et de la marine...

Me voici empereur des Français, comma Napoléon. Entre lui et moi, quelle différence y a-t-il ?... Comme à lui, personne ne me résiste...

Je suis même plus grand que lui, puisqu’il ne régnait que sur l’Europe, et que moi, je domine la Terre... Au fond je ne suis pas empereur des Français... Je suis le Maître de l’univers...

Pour asseoir mon prestige, aux yeux de l’histoire, il me faut une guerre... et j’adresse immédiatement un ultimatum à la Lune...

×××

Un fracas formidable de tonnerre, un concert éperdu d’appels désespérés qui montent, comme le hurlement de fauves en furie, un ciel opaque...

Je viens de tomber de mon lit, et, je me suis fait si mal que je n’ai pu retenir mes cris...

Tout cela n’était qu’un rêve.

P. Chantelaine