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2012

vendredi 1er novembre 2013, par Denis Blaizot

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... histoires noires et fantastiques
Gloubik Éditions — 2014
Pour vous le procurer aux formats papier ou numérique.

Depuis de nombreuses années, Arthur était insomniaque. Alors, la nuit, pour pas­ser le temps, il zappait. Avec toutes les chaînes du câble, il était facile de trouver quelque chose qui retienne l’attention, et les émissions à caractère plus ou moins scientifique avaient souvent ses faveurs.

Cette nuit-là, il était tombé sur un docu­mentaire à propos du calendrier maya qui se termine abruptement le 21 décembre 2012. Il y était expliqué que certaines per­sonnes interprètent cela comme une an­nonce de la fin du monde. Il fut bien plus réceptif à ce discours catastrophiste qu’il n’aurait dû. Depuis longtemps déjà, Arthur s’interrogeait sur sa vie et les nombreux échecs qui la jalonnaient. Non pas en conti­nu, mais par crises. Ce documentaire se présenta au plus fort de l’une d’elles.

Arthur, plongé dans ses réflexions sur 2012, n’en ferma pas l’œil de la nuit. Il erra la journée entière comme une âme en peine, et, le soir venu, se connecta sur In­ternet pour y chercher des informations complémentaires. Ne se préoccupant pas des sources, prenant pour argent comptant tout ce qu’il lisait, il assimila des mon­tagnes d’informations sur les causes et les conséquences supposées de cette « fin du monde ». Au fil des heures, il se fit une opinion : ceux qui niaient la chose men­taient pour ne pas provoquer de panique. Bien sûr, ceux qui se prépareraient seraient les seuls à avoir des chances de survivre à ces catastrophes annoncées.

Ses amis le trouvaient tellement lassant avec ses histoires qu’ils avaient pris l’habi­tude de l’éviter. Il gâchait une soirée en un rien de temps à vouloir leur asséner toutes les preuves plus ou moins bidon qu’il pouvait glaner sur Internet, dans des revues ou des pseudo-documentaires. De temps en temps, ses copains se payaient une bonne tranche de rigolade : ils invi­taient un pote... et Arthur. L’un d’entre eux s’arrangeait pour lancer le sujet et hop, discrètement, ils les laissaient tous les deux. En général, pour la soirée suivante, le pote demandait si Arthur était là. Si oui, il était occupé ce soir-là et était désolé de ne pouvoir venir. Si non, il était ravi de passer une soirée en leur compagnie. Cu­rieux non ?

Arthur se prépara. Il commença par repé­rer les points de la Terre qui ne seraient pas touchés, puis en choisit un pertinent en terme de voyage. Pas question pour lui de partir à l’autre bout du monde : son budget ne lui permettait pas n’importe quoi. En­suite, il lui fallut préparer ses bagages pour voyager léger mais bien équipé, choi­sir de façon adéquate la date de son dé­part de façon à ne pas éveiller les soup­çons.

Il porta son choix sur un gîte rural de Bugarach, dans l’Aude. Puisque ce point du globe était sensé être préservé en cas de cataclysme planétaire, autant profiter de sa proximité. Le voyage fut agréable, l’accueil sympathique, même s’il lui fallut esquiver certaines remarques sur « les fa­das qui croient à la fin du monde ». Per­sonne ne s’étonna de sa venue dans ce pe­tit village du sud de la France deux se­maines avant Noël. Il n’était pas le premier à faire le choix de cette région pour passer les fêtes de fin d’année.

Le 20 au soir, ses amis ont eu l’idée de faire une petite visite surprise à Arthur. Ils allaient fêter la non fin du monde avec lui. Ils voulaient se moquer de lui. Et peut-être, pour certains, se réfugier dans un endroit supposé sûr pour le cas où Arthur aurait raison. Ils ont pris l’autoroute le soir même, direction le dernier refuge avant la fin du monde.

Mais sur la route, le sort en a décidé au­trement. Les températures étaient basses, il y avait du brouillard par endroits et de la neige par moments. La chaussée était glis­sante. Peu après minuit, dans un virage, le camion qui circulait en sens inverse a glissé sur une plaque de verglas, s’est renversé sur la chaussée. Il était trop tard pour l’éviter. La voiture est venue le percuter à pleine vitesse. Ils sont morts sur le coup.

Il est inutile de dire qu’Arthur ne dormit pas la nuit du 20 au 21. Au matin, plongé dans ses réflexions, il se prépara un petit-déjeuner : pain, beurre, café. Pendant que son café chauffait, il se rendit dans la re­mise attenante à la cuisine pour y prendre un pot de confiture. Et, tranquillement, prépara ses tartines. Il repensa brusque­ment à son café. Constatant qu’il n’avait pas allumé le gaz, Arthur craqua une allu­mette.

Ce fut l’apocalypse. La cuisine fut rava­gée par une formidable explosion. En effet, enrhumé depuis plusieurs jours, il n’avait pu sentir l’odeur de gaz qui s’était répan­due dans la petite pièce. Il y laissa la vie. Arthur avait eu raison d’y croire : la fin du monde avait bien eu lieu, pour lui et ses amis du moins, le 21 décembre 2012.