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Don M. Lemon : Le nouveau pasteur

mercredi 8 juillet 2026, par Denis Blaizot

Cette nouvelle de Don Mark Lemon Don Mark Lemon Né le 1 septembre 1877 dans l’état d’Arizona et décédé le 16 décembre 1961 dans le comté de San-Diego, Californie. , est parue pour la première fois dans The Black Cat d’août 1905 1905 .

Bien qu’amusante et agréable à lire, elle ne ressort ni du fantastique, ni de la SF. Elle ne fera donc pas partie de l’anthologie en cours de préparation pour Rivière Blanche

Judith Quimby, célibataire endurcie, était une épine dans le pied de la vie sociétale de Watervale, car Judith Quimby, célibataire endurcie, possédait la seule église de ce petit village – elle avait hérité de l’édifice d’une femme qui l’avait obtenu par saisie – et, en tant que propriétaire de l’église, elle s’était arrogée le droit de dicter les opinions du clergé qui devait prêcher en chaire.

Judith Quimby, célibataire, était baptiste, tout comme les pasteurs chargés de prêcher avec ferveur dans son église. Watervale était également baptiste, mais Judith Quimby, dotée d’un odorat aiguisé, sondait la foi de chacun de ses ecclésiastiques avec une grande finesse. Si ce « thermomètre » enregistrait la moindre différence avec sa propre foi, alors Judith Quimby, célibataire, se levait, accusait le malheureux pasteur d’hérésie, le congédiait sur-le-champ. En un an, elle avait renvoyé quatre hommes de Dieu.

Il semblerait que les braves gens de Watervale aient pris en main leur paix et leur bien-être spirituels, engagé le pasteur qui leur convenait le mieux et l’aient chargé de prêcher du haut d’une chaire improvisée dans un cabanon, au besoin ; mais hélas ! qu’est-ce qu’un ministre du culte, qu’est-ce qu’une religion même, sans une église à clocher ? Non ! Leur pasteur devait prêcher du haut d’une chaire digne de ce nom, dans un édifice religieux convenable, et Watervale, trop pauvre pour se construire un lieu de culte, devait subir tous les désagréments et les contrariétés causés par les excentricités de la propriétaire de la seule église du village, Judith Quimby, vieille fille.

Le mois d’août, comprenant cinq dimanches, s’écoula, et durant cette période non négligeable, Watervale demeura totalement dépourvue d’enseignement religieux public. Les villageois commencèrent à murmurer, mais Judith Quimby garda le silence et resta ferme. Le Seigneur, en temps voulu, enverrait un ministre d’une véritable orthodoxie, assura-t-elle à ses concitoyens, et il valait mieux qu’Il oublie leurs besoins plutôt que de voir le village corrompu par l’hérésie. Mieux vaut pas de prophète qu’un faux prophète.

La première semaine de septembre arriva et passa, et il commença à sembler que Mlle Quimby elle-même devrait occuper sa chaire vide, lorsque son diacre, Timothy Watts, Esq., reçut une lettre portant le cachet postal d’une ville du Michigan.

Brisant l’enveloppe, il parcourut l’étonnante communication que voici :


M. Timothy Watts, Watervale.

Cher Révérend : Ayant appris que vous êtes le diacre de l’Église baptiste de Watervale, nous nous permettons de nous présenter à vous.

Nous sommes connus sous le nom de « Clergyman, Church and Choir Supply Company » et sommes constitués en société conformément aux lois de l’État du Michigan. Nous sommes prêts à fournir au public des pasteurs de toutes confessions et de toutes tendances. Notre correspondant nous a informés que votre village recherche actuellement un pasteur baptiste. Pourrions-nous avoir votre autorisation pour vous soumettre des échantillons ? L’examen est gratuit et nos conditions de livraison sont les suivantes : 100 dollars par an, payables trimestriellement à l’avance.

Le pasteur choisi par vos ouailles prononcera chaque semaine un sermon original et opportun, précédé d’une prière et d’une bénédiction, et son logement sera entretenu à nos frais.

Nous n’avons en stock que des ecclésiastiques de belle apparence, et nous attirons particulièrement l’attention sur le fait que tous les sermons peuvent être examinés avant d’être prononcés et modifiés pour convenir aux goûts de l’assemblée.

Nous fournissons également des chorales, dans toutes les langues et aux prix les plus raisonnables.
Nous sommes également prêts à fournir des églises portables ou non portables, dans les plus brefs délais.
Toutes les religions se renouvellent constamment, et de nouvelles formes et de nouveaux rituels sont constamment ajoutés.

Si vous souhaitez examiner plus en détail notre proposition, nous serons heureux de vous faire parvenir notre magnifique catalogue illustré, ou, mieux encore, de faire venir notre agent en personne pour vous rencontrer.
Nous espérons recevoir votre commande rapidement et vous garantissons une satisfaction maximale.

Bien à vous,

Clergyman, Church and Choir Supply Company

—  Eh bien, je suis sans voix, s’exclama le diacre Watts en retirant ses lunettes et en frottant la marque qu’elles avaient laissée sur l’arête de son nez. Cela me dépasse !

L’homme de paix parcourut à nouveau la communication dactylographiée, puis, la pliant soigneusement, la mit dans sa poche et alla trouver Judith Quimby, vieille fille, pour obtenir plus d’informations.

Deux heures plus tard, le diacre Watts envoya une lettre à la Clergyman, Church and Choir Supply Company. Judith Quimby avait ordonné à cette société singulière d’envoyer un agent à Watervale avec des exemples de pasteurs baptistes et les conditions pour une chorale composée de deux voix d’hommes et deux voix de femmes :

—  Puisqu’on y est, diacre, lança Miss Judith, autant essayer de trouver une chorale qui loue le Seigneur sans nous crever les tympans !

Le mardi suivant, un agent de la CCCS, Co arriva et, avec l’aide de son diacre, Judith Quimby parvint enfin à obtenir un pasteur et une chorale de quatre voix, ce qui, à son avis, serait tout à fait satisfaisant. Elle afficha ensuite un avis annonçant que son église ouvrirait ses portes le dimanche suivant, le pasteur et la chorale étant engagés à ses frais, et invita tout le monde à y assister.

Le dimanche arriva, et avec lui la congrégation venue écouter le nouveau pasteur et la nouvelle chorale. Quel genre d’homme serait le premier ? Et la chorale ? Franchement, Judith Quimby devait se ruiner pour financer l’intégralité de ces dépenses sur ses fonds propres.

À dix heures précises, le diacre Watts s’avança et ouvrit la porte qui menait du vestibule à l’église, et l’assemblée entra dans le lieu de culte. Le nouveau pasteur et la chorale se tenaient devant eux, le prêtre dans sa chaire, la chorale assise à sa droite.

Un murmure de surprise et de plaisir s’éleva de l’assemblée. Quel noble ecclésiastique ! Jeune, beau, saint ; tout ce qu’un pasteur devrait être ! Et la chorale… quel bel ensemble ! On pouvait presque lire la perfection de leurs voix sur leurs visages intelligents et spirituels.

L’assemblée était désormais assise et, levant les mains, le nouveau pasteur ouvrit l’office du matin par une prière, puis choisit aussitôt son texte et prononça son sermon. La petite communauté retint son souffle d’admiration : jamais elle n’avait entendu un tel sermon – une magistrale dénonciation des vanités de ces derniers temps, déclamée d’une voix riche et sonore, avec une ferveur baptiste authentique. En vérité, un été de gloire spirituelle s’était abattu sur le village de Watervale !

—  Le chœur va maintenant chanter le quarante-septième hymne, ordonna le nouveau pasteur, et aussitôt le chœur se leva, recueils de cantiques ouverts, et, adoptant l’attitude la plus gracieuse, interpréta le chant avec un style consommé ; puis, décemment, sobrement, chrétiennement, sans fixer du regard les visages ou les chapeaux des fidèles, ils s’assirent.

Judith Quimby triomphait. Les habitants de sa ville étaient ravis, émerveillés, curieux.

Le nouveau pasteur se leva alors et, d’un ton plus familier qu’auparavant, se présenta à ses fidèles comme le révérend Richard Bonifield, et exprima sa confiance que la plus grande estime et la plus profonde affection s’établirait entre lui et sa congrégation. Puis, levant les mains, il prononça la bénédiction, et aussitôt après, l’assemblée se leva et quitta l’église au son des chants de la chorale.

Dans le vestibule, Judith Quimby fut aussitôt entourée de personnes la félicitant pour son choix du nouveau pasteur et la remerciant pour ses nobles services et, d’un ton interrogateur, pour les dépenses considérables qu’elle avait engagées. Mademoiselle Judith s’inclina avec condescendance, mais les habitants de sa ville s’attardèrent encore.

—  Vraiment, ma chère, s’exclama la petite Mme Pinchin, rongée par la curiosité, nous ne pouvons pas partir avant d’avoir serré la main du nouveau pasteur et remercié la chorale pour leurs magnifiques chants.

Judith Quimby étendit les bras, créant un petit espace pour mieux s’adresser à son auditoire, et commença :

—  Mes amis, il est impossible que vous rencontriez le nouveau pasteur ou que vous remerciiez la chorale. Impossible ! Je le répète. Le révérend Richard Bonifield et sa charmante chorale ne sont pas de chair et de sang fragiles comme nous ; ils ne voient pas comme nous voyons, n’entendent pas comme nous entendons, ne ressentent pas comme nous ressentons ; vos flatteries ne peuvent les atteindre, ni vos hérésies les corrompre ; ils sont au-dessus des folies et des illusions de ce petit monde. En fait, mes amis, vous avez écouté aujourd’hui un sermon et des chants religieux interprétés par des serviteurs d’une église nouvelle et incorruptible. Enfin, les âmes chrétiennes ont trouvé la chorale parfaite et le pasteur parfait ! Le révérend Richard Bonifield et sa chorale ne sont pas des hommes et des femmes, mais des figures d’acier et de cire – actionnées par notre diacre – et dans chacune de ces figures se trouve un phonographe, dont les enregistrements ont été et seront à l’avenir édités par moi, afin que désormais nous recevions la vraie foi transmise de la manière authentique. Amis, je vous souhaite un très bon matin en ce jour de sabbat béni, et je vous assure que vous serez toujours les bienvenus dans cette Église incorruptible que j’ai établie parmi vous. Un dernier mot : désormais, il n’y aura plus de collecte, sauf pour les missions à l’étranger.