C’est ici même, dans ce restaurant, que c’est arrivé. Je m’en souviendrai longtemps. J’étais assis là, à cette table, au fond du restaurant, tandis qu’à l’autre table, se trouvait un homme avec une grande et affreuse cicatrice sur le front et un seul œil.
Eh bien, je l’ai vu lever les yeux brusquement, comme s’il avait reconnu quelque chose, puis baisser la tête et cacher son visage dans sa barbe, et juste à ce moment-là, un petit homme timide et souriant, vêtu d’un costume en tweed gris, a ôté son chapeau et s’est assis en face du borgne.
Il mit ses lunettes, glissa une serviette sous son menton et, prenant le menu entre les bouteilles de vinaigre et de ketchup, l’étudia comme s’il s’agissait d’un échiquier, car il s’apprêtait à faire un coup difficile.
La jeune serveuse s’approcha et se tint près de sa chaise.
— Je vais prendre un peu de soupe, commanda-t-il en souriant par-dessus ses lunettes.
La jeune serveuse apporta la soupe, un verre d’eau et un morceau de beurre, et prit sa commande de rosbif saignant, de légumes et de thé ; puis elle retourna à la cuisine et le petit homme, le borgne et moi-même restâmes seuls avec nos trois assiettes de soupe.
C’était ce qu’on appelle la soupe alphabet – cette soupe claire et légère, avec des petites lettres en pâtes ou en biscuits dedans. Les étudiants qui mangent ici l’appellent la chaudrée ABC. Les lettres gonflent une fois dans la soupe, mais même alors, elles ne font pas plus d’un centimètre. Je trouve toujours que c’est une soupe un peu amusante.
Le petit homme s’apprêtait à commencer son assiette quand le borgne assis en face de lui laissa tomber sa cuillère par inadvertance, et en se baissant pour la ramasser, la fit glisser encore plus loin sous la table. Tandis que le petit homme repoussait sa chaise et la cherchait à tâtons, je vis le borgne passer rapidement la main au-dessus de l’assiette de soupe de l’autre, comme s’il y déposait quelque chose.
Le petit homme récupéra la cuillère, la tendit à son voisin et, reprenant la sienne, s’apprêtait à commencer à manger, lorsque sa main s’immobilisa soudain et son visage devint grisâtre, comme s’il avait vu un fantôme dans son assiette.
Un instant plus tard, il leva les yeux, exorbités comme ceux d’une grenouille derrière ses lunettes, et cria :
— Empoisonné !
Le borgne sursauta comme si on lui avait passé une corde autour du cou, s’empara de son chapeau et se précipita dans la rue.
— Hé ! criai-je, qu’est-ce qui ne va pas ?
Le petit homme, sa cuillère à la main et sa serviette sous le menton, me fixait du regard, puis le siège vide, et enfin sa soupe.
— Empoisonnée ! répéta-t-il.
Je me levai et regardai par-dessus son épaule dans sa soupe. Nom de Dieu ! si onze de ces petites nouilles en forme de lettres ne s’étaient pas disposées ainsi !
Le petit homme me regarda d’un air malicieux.
— Vous croyez que le cuisinier a fait ça pour plaisanter ? demanda-t-il.
— Le cuisinier ! m’exclamai-je en remarquant un dépôt bleu dans la soupe qui n’était pas dans la mienne. Oh oui, certainement ! Très probablement ! Espèce d’idiot !
Il m’a lancé un regard blessé.
— Espèce d’idiot ! répétai-je. J’ai vu ce borgne laisser tomber quelque chose dans votre assiette quand vous avez cherché sa cuillère, et c’est uniquement parce que ces petites lettres se sont trouvées là, une chance sur un million, à former le mot ‘empoisonnée’ que vous n’êtes pas mort ! C’est un miracle, une véritable providence, que vus soyez en vie.
J’appelai le propriétaire, je lui expliquai la situation et fis apporter la soupe chez un pharmacien. Le dépôt bleu contenait le poison le plus mortel et le plus rapide connu.
