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Charles Kymrell : Le monde du XXVe siècle (41e partie)

mercredi 1er octobre 2025, par Denis Blaizot

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—  Des deux mains, répondit Oudja, en souriant encore. Il me tarde de connaître cette charmante femme. Je vous attendrai demain soir avec impatience.

Napal resta quelque temps encore auprès de sa fiancée, et la quitta, enchanté d’avoir ramenée sourire sur ses lèvres.

Il se rendit aux Longs-Jardins, dans la soirée du lendemain, à l’endroit où il espérait rencontrer Louise et ses anciens collègues. La première personne qu’il aperçut fut Papillon qui, nonchalamment assis sur un siège mobile, paraissait suivre avec attention la fuite lente de quelques nuages, empourprés par les dernières lueurs du soleil descendu sous l’horizon.

—  À quoi penses-tu ? mon brave ami, demanda Napal en frappant sur l’épaule du colosse.

Tout autre eût tressailli sous l’imprévu du choc, pas un muscle de Papillon ne bougea.

—  Je pense à Synga, dit-il tranquillement.

—  Voilà qui est d’un amant fidèle, et je t’en félicite, répartit Napal.

Puis, passant à un autre ordre d’idées :

—  Dis-moi, vos expériences sont donc terminées, pour que tu sois occupé à contempler les nuages du ciel, au lieu de travailler dans le laboratoire de Geirard.

—  Je viens de le voir, répondit Papillon, mon savant est fatigué, nous reprendrons nos travaux demain.

—  Tu es toujours satisfait de lui prêter le concours de ton bras ?

—  Heureux et d’autant plus fier, affirma le géant avec une pointe de malice dans la voix, que je collabore à une découverte de premier ordre à laquelle je ne comprends rien du tout. Je vois bien courir des rayons lumineux sur des masses vitrées, cela m’intrigue. J’interroge mon savant opérateur, il rit sans me répondre, alors je me dis : Papillon, mon ami, n’oubliez pas qu’un secret est votre esclave quand vous le gardez, et que vous êtes le sien si vous le déclarez.

Napal préparait une phrase pour complimenter son ami, lorsqu’il vit venir Darnais en compagnie de l’érudit et de plusieurs de leurs camarades.

Ce n’était pas la première fois que le jeune Indien paraissait le soir aux Longs-Jardins depuis son retour à V.pr.d.3. Il passait avant de se rendre auprès d’Oudja, quand un événement nouveau survenait en Europe, afin d’en entendre causer dans ses détails. De plus c’était pour lui l’occasion d’appliquer les leçons de Geirard sur le caractère humain.

Ses premières observations lui permirent de se rendre compte d’une disposition particulière, relative à l’état général des esprits, qui lui avait échappé jusqu’ici. En dehors de l’égoïsme, de la vanité, des prétentions mesquines qui dominaient partout, il reconnut les traces évidentes d’une aspiration commune qui soufflait sur toutes les âmes, comme un vent de liberté, pour les pousser en avant. Cette aspiration se manifestait par de sourds murmures, par des discussions animées sur les abus, sur les droits méconnus ; discussions dans lesquelles les orateurs proposaient à tour de rôle des moyens de réforme sans arriver à s’entendre, mais où il était visible que tous, indistinctement, sentaient l’inéluctable nécessité d’un changement social, avec des institutions plus conformes au développement moral et intellectuel des individus.

Comme tous les peuples qui les ont précédés, comme toutes les nations qui viendront après eux, les États-Collectifs subissaient la loi commune. Ces protestations étaient pour eux l’indice d’un lendemain. Ils s’étaient reposés après une marche en avant, Ils avaient repris haleine, maintenant il leur fallait repartir et franchir une nouvelle étape avec le progrès comme éclaireur.

Napal habitait donc l’Europe au moment où elle se trouvait dans une situation expectante, analogue à celle de l’inde elle-même, mais situation glorieuse qui laissait derrière elle la route des cinq siècles qu’elle avait parcourue, et sur laquelle l’Inde commençait à peine à poser le pied.

Après avoir conquis un bien-être matériel presque complet, l’Europe se trouvait mûre pour acquérir un bien-être moral plus élevé et, comme conséquence, plus de bonheur véritable. En un mot, elle passait par ces époques de transition dont l’enfantement pénible se traduit par un malaise général provoqué surtout pare ce que les lois, les institutions, fondées à une époque antérieure, n’étaient plus en rapport avec les idées modernes. On se refusait à les modifier. De là ces plaintes, ces irritations que Napal avaient constatées en arrivant, et qui lui faisaient douter parfois de la possibilité du succès de son entreprise.

—  L’homme, disait-il, en entendant ces récriminations, ne peut se soustraire aux forces de la nature. Pas un de ceux qui réunissent actuellement leurs efforts pour améliorer la constitution mentale de l’Europe n’en verra les effets. Cependant Ils y travaillent tous instinctivement, et l’héritage qu’ils ont reçu de leurs ancêtres se transmettra à leurs descendants, perfectible encore, mais avec une amélioration telle que nous ne pouvons actuellement nous en rendre compte.

Napal se promenait donc ce soir là aux Longs-Jardins. Tandis, qu’à l’instar de Geirard, Papillon se balançait tranquillement, les regards tournés vers le ciel, le jeune Indien venait prendre, place auprès de ses anciens collègues. Il voulait demander quelques explications à Darnais sur les fêtes luxueuses dont Oudja lui avait parlé ; seulement le capricieux Darnais serait-il en humeur de causer ? Nous savons qu’il aimait à rendre service, mais à ses heures.

—  Rien ne m’agace plus, répétait-il, que ces éternels questionneurs qui vous accablent de points d’interrogation, quand on serait heureux de s’absorber soi-même dans ses réflexions. Qui les empêche d’observer par eux-Mêmes ?

Heureusement, grâce à Geirard, Napal savait maintenant comment s’y prendre pour délier les langues. Après quelques minutes de conversation, il se tourna vers Darnais.

—  Certes, votre Europe, dit-il, est merveilleuse. Pourtant il me semble, remarquez je dis il me semble, que le côté artistique est en retard sur le progrès moral et qu’il laisse fortement à désirer.

L’adverbe fortement, sur lequel appuya Napal, éveilla l’esprit contradictoire de Darnais.

—  Comment pouvez-vous tenir un pareil langage, s’écria-t-il. Connaissez-vous les ressources que nous consacrons à nos plaisirs intellectuels pour parler ainsi. Êtes-vous entré dans nos théâtres ? Avez-vous assisté à nos représentations, visité nos établissements phénologiques ? Avez-vous enfin vu nos fêtes ?

Napal avait atteint son but. Darnais était lancé, il allait s’expliquer, lorsque le gros érudit se leva, arrondit son bras, et dit :

—  J’ai lu tout ce que les Chinois, armés de leurs ressources fantaisistes ont imaginé en matière de luxe. Je connais les splendeurs de Babylone et ses fastes. Je me fais une idée complète de la somptuosité que les Romains de la décadence déployaient chez eux. Et j’ose dire, sans crainte d’être démenti, que rien de tout cela n’est comparable à l’éclat de nos fêtes.

L’érudit se rassit. Papillon qui avait arrêté son balancement pour écouter, murmura :

—  Un marchand qui ne sait pas mentir, doit fermer sa boutique.

De son côté Darnais, vexé d’avoir été brusquement interrompu, reprit d’un air d’ironique approbation :

—  Notre savant collègue vous a dépeint, en peu de mots, ce que je n’aurais pu vous expliquer moi-même sans recourir à de longues périodes. J’ajoute que sa description n’est pas exagérée, et si vous voulez vous en assurer, je vous donne le conseil d’assister à la fête des Lumières qui se donne, chaque année, le soir de l’équinoxe d’automne à V.pr.d.3, la ville où nous sommes.

—  La fête des Lumières ? fit Napal étonné.

—  Oui, c’est la plus artistique de nos quatre grandes fêtes.

—  Quelles sont les autres ? demanda Napal intéressé.

—  Nous appelons la seconde : la fête des Neiges. Elle se célèbre sur la Moskva à V.pr.d.1, notre grande ville de l’Est [1], le soir du solstice d’hiver. La troisième, qui est la Fête des Fleurs, se passe le jour de l’équinoxe du printemps sur le Bosphore, à V.pr.d.2 [2]. Enfin, la quatrième au solstice d’été à V.Tr.1 [3]. Nous la nommons la Fête des Transports ou du Commerce. Mais, je vous le répète : la Fête des Lumières est la plus artistique de toutes. Si vous prenez la peine de vous déranger, vous y verrez des merveilles dont vous ne pouvez vous faire une idée.

—  En un mot, dit Napal, je marcherai d’éblouissements en éblouissements.

—  Positivement, répondit Darnais. Vous serez ébloui.

En ce moment, la gracieuse silhouette de Louise se détacha au détour d’un massif, Napal se dirigea vers elle et, après lui avoir demandé des nouvelles de Ligerey, lui exposa le petit service qu’il attendait de sa complaisance.

—  Il vous était impossible, répondit Louise de me prouver plus sincèrement votre amitié que par cette proposition. Ce me sera une grande joie de connaître Mademoiselle Oudja Sivadgi votre fiancée.

Les deux jeunes gens pm congé de leurs camarades et se rendirent chez Oudja en compagnie de Papillon qui désirait présenter ses hommages à sa compatriote qu’il n’avait pas vue depuis quelques jours.

En proposant Louise comme compagne à Oudja, Napal ne pouvait faire un choix plus judicieux. Malgré leur dissemblance d’éducation, de pays, de race, les deux jeunes femmes se plurent tout d’abord, et le soir de leur première entrevues elles se quittèrent amies sincères.

Bien différentes des esprits haineux qui ne respirent que la discorde, les âmes généreuses éprouvent toujours, en regard l’une de l’autre, une sympathie qui les attire et les fond dans un sentiment commun : celui d’une affection désintéressée. C’est leur récompense.

LXII – Un membre du Conseil Suprême

Après avoir présenté Louise, Napal pensa que l’occasion d’être utile à Ligerey en intéressant Lanciano à son sort par l’intermédiaire d’Oudja se présentait dans des conditions favorables et qu’il devait en profiter.

Il n’avait pas encore parlé du jeune savant à Geirard parce que la situation de ce dernier ne lui donnait pas assez d’influence pour faire rappeler Ligerey de son exil. Mais les circonstances ayant changé il crut prudent de prendre son avis, avant d’agir.

Geirard, contre son habitude, prêta une attention soutenue au rapport de Napal, demanda des explications sur les travaux de Ligerey, fit de la tête quelques mouvements d’approbation, puis quand Napal eut terminé, médita deux ou trois minutes et dit :

—  Il est trop tard maintenant pour agir en faveur de Ligerey. Je connais la vanité des hauts-fonctionnaires pour savoir qu’ils ne reviennent jamais sur leurs décisions quand il s’agit de leurs inférieurs, Ils se croiraient déshonorés. Cependant essayez. Si vous échouez, amenez-moi votre ami, je serai très heureux de le connaître. Il est jeune, rien n’est perdu, nous travaillerons ensemble. Peut-être trouverais-je le moyen d’adoucir ses ennuis.

D’autre part, Louise et Oudja se voyaient maintenant tous les soirs. Elles échangeaient leurs confidences. Louise initiait Oudja aux usages de l’Europe. Oudja intéressait Louise en lui parlant de l’Inde. Cependant Louise était trop discrète pour demander un service personnel. Ce fut Napal qui mit sa fiancée au courant de la disgrâce qui frappait Ligerey. Elle promit de s’en occuper tout de suite.

L’occasion se présenta le lendemain même. Absent depuis huit jours par nécessité d’affaires, Lanciano, aussitôt de retour, s’empressa de se rendre auprès d’Oudja.

Ainsi qu’elle l’avait dit à Napal, la jeune fille exerçait une grande puissance sur cet homme, blasé par l’excès des plaisirs d’une vie facile. La chaste réserve de l’Indienne, si différente de ce qu’il voyait habituellement. La résistance qu’il rencontrait, avaient achevé de transformer en passion contenue le caprice des premiers jours.

Oudja travaillait dans son cabinet lorsqu’on annonça Lanciano. Dès qu’il fut près d’elle, il lui prit les mains, la contempla et dit :

—  En vérité, miss, si je ne craignais d’offenser votre modestie, je vous dirais que vous embellissez de jour en jour. Aussi prenez-garde, bientôt nul ne pourra vous voir sans vous admirer, et après vous avoir admirée, sans devenir amoureux de votre personne.

Oudja répondit au compliment par un sourire, puis détournant peu à peu la conversation malgré les efforts de Lanciano, elle parle d’elle, de ses amis et enfin de Ligerey.

—  Vous vous intéressez donc à tous les savants malheureux de l’Europe, répartit Lanciano en reprenant un ton badin, s’il en est ainsi, vous aurez fort à faire,je vous en préviens d’avance.

—  Tant mieux, dit Oudja, j’y trouverai un palliatif aux heures ennuyeuses que je passe ici, et quand je réussirai j’aurai la satisfaction de pouvoir affirmer que je n’ai pas perdu ma journée.

—  D’où vous vient cette sympathie pour les rêveurs ?

—  Ligerey n’est pas un rêveur, c’est un méconnu.

Lanciano essaya d’éluder la demande, mais la jeune fille insista. Il promit de s’en occuper.

—  Donnez-lui l’avis d’adresser une pétition au conseil, je l’appuierai, ensuite je vous ferai parvenir la réponse.

—  Quand ?

—  Dès qu’elle sera examinée.

—  Vous est-il possible de me fixer une date ?

—  Dans six jours.

—  Merci, répondit Oudja en lui tendant la main.

Lanciano la serra dans les siennes et quitta la jeune Indienne croyant avoir fait, ce jour-là, un pas dans son cœur.

Dès qu’elle fut avertie, Louise partit prévenir Ligerey. Elle savait qu’il se désespérait de jour en jour et elle ne voulait pas perdre une minute pour lui porter une consolation susceptible de ramener un peu d’espoir dans son âme assombrie.

Il refusa d’abord de se prêter à la moindre démarche, jugeant toute tentative inutile, ensuite il se laissa persuader, rédigea une supplique et l’envoya.

Le soir du jour fixé par Lanciano pour la réponse définitive à la demande de Ligerey, Louise attendait Oudja qui lui avait promis de passer chez elle aussitôt le résultat connu. Louise était dans un état d’impatience facile à comprendre. La jeune Indienne vint en compagnie de Napal. À leur aspect le cœur de Louise se serra, elle comprit que Ligerey n’avait rien à espérer.

Oudja lui apprit en effet que la demande avait été repoussée et Lanciano, en remettant la lettre de refus à Oudja, fit cette réflexion digne d’un haut fonctionnaire croupi dans l’égoïsme administratif.

—  S’il fallait s’occuper de tous ceux qui se prétendent inventeurs parce qu’ils caressent une utopie, l’année ne serait pas assez longue pour y suffire. D’ailleurs ajouta-t-il pour adoucir l’effet répulsif produit sur Oudja par cette triste réponse, ce n’est pas ma faute si mes collègues ont refusé de m’entendre.

Dans cette pénible circonstance, la pensée de Louise se reporta immédiatement sur Ligerey.

—  Hélas ! dit-elle. J’espère qu’il n’est pas informé de ce nouveau malheur. Mieux vaut le lui apprendre plus tard, en employant les ménagements que nous suggérera notre amitié.

—  Il doit le savoir, répondit Oudja.

—  Comment cela ? demanda Louise en pâlissant.

—  On lui a renvoyé sa supplique après la décision du conseil.

—  Ah ! cette dernière infortune nous manquait ! s’écria Louise en étouffant un sanglot.

—  Que craignez-vous, mon amie ? lui dit Oudja.

—  Je crains tout de son désespoir ! Si vous saviez à quel degré de découragement il est tombé. Que ne suis-je là pour le consoler !

En prononçant ces mots la jeune femme se leva et parcourut la chambre à pas inégaux, dans un état de nervosité extrême.

—  Partir ! impossible ! s’écria-t-elle encore. Demain il faut que je sois à mon poste. Je ne puis le quitter sans prévenir. Et pendant ce temps, que fait-il, seul là bas, en proie à ses chagrins ?

Une heure se passa, pendant laquelle Oudja essaya de la calmer, lorsque soudain elle tressaillit.

—  Entendez-vous ? dit-elle.

Napal et Oudja tendirent l’oreille. Aucun bruit n’arrivait du dehors, Louise reprit sa marche saccadée. Jamais Napal ne l’avait vue dans une pareille agitation. Au bout de quelques minutes, elle s’arrêta de nouveau.

—  Écoutez ! murmura-t-elle à voix basse écoutez ! on vient !

Cette fois Napal et Oudja perçurent un bruit de pas dans la grande galerie qui longeait les appartements, Une personne s’approchait, s’arrêta devant la porte et frappa. Louise tomba sur un siège en devenant plus pâle encore.

—  Remettez-vous, mon amie, dit Oudja, vous êtes tellement nerveuse que le moindre bruit vous surexcite.

—  Je ne puis vaincre mon appréhension, dit-elle.

Pendant ce temps, Napal avait ouvert. Un employé apportait à Louise un exprès.

L’exprès correspondait à ce qu’on appelait autrefois la dépêche. Il ne s’employait que dans les circonstances graves. Alors on usait de toutes les ressources de la science pour le faire parvenir dans le plus bref délai possible au destinataire. En cas d’absence l’employé le cherchait partout.

Louise s’avança et saisit le papier d’une main tremblante. À peine l’eut-elle ouvert qu’elle poussa un cri déchirant, ses traits décolorés se décomposèrent, sa tête se renversa en arrière, et elle tomba dans les bras de Napal qui s’était élancé pour la recevoir.

Le jeune homme la plaça sur un fauteuil, et tandis qu’Oudja lui donnait les premiers soins, il prit l’exprès qu’elle tenait dans sa main crispée. Il ne portait que ce mot : Adieu !

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[1Il s’agit probablement de l’ancienne ville de Moscou.

[2Sans doute Constantinople.

[3Londres ; ainsi que nous l’avons vu plus haut.