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Charles Kymrell : Le monde du XXVe siècle (39e partie)

lundi 29 septembre 2025, par Denis Blaizot

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LVIII – Entrevue

La belle Indienne encore émue, elle aussi, de la délicieuse soirée qu’elle avait passée et compagnie de Napal, était assise chez elle devant un mélodéum, instrument perfectionné des pianos d’autrefois, étudiant un difficile morceau de musique qu’elle devait détailler devant les professeurs placés sous ses ordres, lorsque la sonnerie d’entrée résonna.

Elle donna l’ordre d’introduire dans le salon où elle avait reçu Napal, acheva son étude, et descendit retrouver la personne qui attendait.

À son entrée, une femme grande et belle, au visage hautain, à l’œil fier, se leva et dit, en jetant sur Oudja un regard investigateur :

—  Je suis mademoiselle Isabelle Duparrieu, directrice à la Fabrication Alimentaire. je viens vous demander la faveur de quelques instants d’entretien.

Napal aimait trop vivement sa fiancée et la tenait en trop haute estime pour lui avoir dissimulé quoi que ce soit dans le récit de ses aventures en Europe. Oudja connaissait donc l’incident relatif à Isabelle, et, d’après le caractère qu’elle lui supposait en vertu de ce récit, elle s’attendait à recevoir sa visite. Cependant elle ne la prévoyait pas si prompte, et ne comprenait pas comment elle avait su prendre ses informations avec assez de sûreté, pour pouvoir se présenter chez elle aussi vite. C’était pourtant bien simple.

Isabelle qui de loin, par amour ou par vengeance, surveillait toujours Napal, fut désagréablement surprise le jour où elle apprit qu’il avait quitté les montagnes. Elle espérait le laisser végéter dans son exil, grâce aux mauvaises notes dont elle avait chargé son dossier, jusqu’au jour où il viendrait faire amende honorable à ses pieds.

S’informer, remonter aux sources premières, fut pour elle l’affaire de quelques heures. Si Oudja, pour hâter la nomination de Geirard n’avait pas commis la faute de s’adresser à un simple chef de bureau, au lieu de se borner à la demander à Lanciano, Isabelle n’aurait probablement rien découvert, car comme membre du Conseil Suprême, il était top haut placé pour qu’on se permit de rechercher les causes d’une recommandation qui émanait directement de sa personne.

C’est en suivant la même voie que Geirard avait pu découvrir le nom d’Aurore.

Ce nom dévoilé, Isabelle. inquiète de l’intervention d’une femme sur laquelle elle ne possédait d’autre renseignement que celui de la savoir son égale par sa position, prit aussitôt le parti de venir la trouver chez elle, afin de se rendre compte des mobiles de sa conduite envers Napal.

Les deux rivales se trouvaient en présence l’une de l’autre ; mais la situation était toute à l’avantage d’Oudja, puisqu’elle connaissait son interlocutrice, tandis que celle-ci ignorait même son véritable nom.

Quand Isabelle eut formulé sa demande, la belle Indienne eut un mouvement de surprise qu’elle dissimula presque instantanément. Elle examina une seconde cette femme qu’elle savait l’ennemie de Napal, s’inclina froidement et dit :

—  Veuillez prendre la peine de vous asseoir, madame, et me faire savoir à quoi je dois l’honneur de votre visite.

—  À une simple raison administrative, répondit Isabelle, sur laquelle je vous prie de me donner des éclaircissements.

—  Je vous écoute.

—  Un de mes employés, à la suite de raisons sérieuses qu’il serait trop long de vous expliquer, encourut un jour une punition méritée. Or, j’ai su que sa disgrâce avait pris fin par votre intervention personnelle, et je me suis demandé si, pour lui accorder ainsi votre protection, vous n’étiez pas abusée sur la valeur de cet employé, par ignorance des faits qui lui ont attiré la défaveur de ses chefs.

Oudja sourit à ces paroles d’Isabelle. Elle connaissait aussi bien qu’elle les faits reprochés à Napal, puisqu’elle en était la cause directe ; mais ne voulant rien laisser voir de ses sentiments, elle reprit vite son impassibilité.

—  Quel est cet homme ? demanda-t-elle.

—  Un nommé Napal, chef de section à la fabrication alimentaire.

—  Je me souviens, en effet, madame. On a rappelé Napal des montagnes où il travaillait, sur la demande du savant Geirard qui tenait à le voir près de lui dans son laboratoire.

—  Sur la demande du savant Geirard, soit. Mais aussi, j’en suis certaine, sur la vôtre.

Bien qu’Isabelle eût exprimé cette affirmation avec politesse, le ton de hauteur qui perçait dans ses paroles, en dépit des efforts qu’elle faisait pour se contraindre, déplut à Oudja. La fière jeune fille dédaigna de répondre à l’insinuation d’Isabelle et dit simplement.

—  Si Napal est coupable, vous plairait-il de me donner les preuves de cette culpabilité ?

Isabelle s’attendait à cette question, sa réponse était préparée d’avance. Elle fit une longue énumération des prétendues fautes de Napal, en les graduant de façon à piquer l’amour-propre d’Oudja. Si, vraiment celle-ci s’intéressait au bel Indien comme elle le supposait. Jusque-là elle ne devinait pas ce qu’était cette jeune femme. Elle la voyait admirablement belle, ce qui l’exaspérait intérieurement. Elle la reconnaissait aussi pour être une étrangère, mais elle sentait vaguement en sa personne une rivale, et, pour la contraindre à se dévoiler, elle poussa l’exagération du mensonge jusqu’à la calomnie.

Son but fut atteint. Oudja, irritée de voir odieusement calomnier l’homme qu’elle aimait et qu’elle respectait le plus au monde, ne put se retenir de dire ironiquement :

—  Sont-ce bien là, madame, tous les griefs qui ont motivé l’exil de Napal ?

—  Tous, je le crois.

—  Permettez-moi de vous dire, madame, que vous oubliez le plus grave. Celui dont il s’est rendu coupable en refusant de répondre à l’affection particulière que lui témoignait sa directrice.

—  Qui vous l’a dit, s’écria Isabelle piquée au vif.

—  Votre préférence pour Napal était assez visible pour n’être ignorée de personne, ce me semble.

—  C’est possible, je ne le cache pas et je dédaigne de m’en défendre, mais si mes préférences sont connues, personne ne peut savoir ce qui s’est passé entre Napal et moi.

—  Vous faites erreur, madame, je le sais !

L’œil d’Isabelle lança un éclair.

—  Cette réponse est un aveu, s’écria-t-elle, je vois maintenant que nous sommes rivales, et que, plus heureuse que moi, vous avez su lui plaire. Mais j’aurai ma revanche, et un jour viendra, j’espère, où Napal, comprenant mieux ses intérêts, vous quittera pour venir à celle qu’il a méconnue.

—  Quittez cet espoir, madame, Napal n’est pas de ceux qui trahissent la foi jurée.

—  Napal vous oubliera pour moi, comme il a oublié pour vous la fiancée qu’il a laissée dans l’Inde. L’avenir vous le prouvera, dussé-je abdiquer mon orgueil jusqu’à m’humilier devant lui pour le ramener à mes pieds.

—  Essayez, madame, c’est votre droit, répondit Oudja, mais croyez-moi, renoncez à une lutte impossible. Ne demandez plus à Napal un amour qu’il est impuissant à ressentir. Efforcez-vous plutôt de reconquérir son estime, et si vous voulez oublier le passé, moi, sa fiancée, je vous offre en échange ma reconnaissance et mon amitié.

—  Sa fiancée ! Vous.

—  Oui, je suis Oudja Sivadgi, fille de l’ambassadeur de l’Inde, répondit noblement la jeune fille.

Isabelle resta muette un instant sous le coup de cette révélation. Mille pensées se heurtèrent dans son cerveau. Elle avait là, devant elle, cette Indienne pour laquelle Napal l’avait dédaignée. Ses yeux ardents de colère détaillaient chacune de ses beautés, analysaient ses perfections, et elle se sentait inférieure à cette rivale dont la noblesse de caractère se révélait dans chacune de ses réponses.

Oudja comprenait les pensées qui traversaient l’esprit d’Isabelle. Poussée par sa générosité, elle fit un pas vers elle et lui tendit la main.

La fierté d’Isabelle l’empêcha de comprendre la grandeur d’âme de cette tentative. Élevée en toute liberté, habituée, depuis longtemps à dominer les autres, elle était incapable de revenir sur un affront. Le sentiment de délicatesse qu’il avait dicté la conduite de Indienne l’humiliait au lieu de la toucher.

—  Vous m’offrez votre amitié parce que vous triomphez, répondit-elle aveuglée, par son orgueil. Si vous étiez à ma place, vous prendriez cette offre pour une offense et vous agiriez comme moi en la repoussant.

—  Si j’étais à votre place, reprit Oudja, je me sacrifierais !

Et comme Isabelle gardait le silence sous la dignité de cette réponse, Oudja poursuivit avec douceur :

—  Croyez que je ne me regarderais pas comme offensée par un homme parce qu’il resterait fidèle à ses premières amours. Je l’en estimerais davantage au contraire et me plaçant au-dessus de mon ressentiment, je saurais lui prouver que j’ai l’âme assez grande pour mériter son respect à défaut de son affection.

Isabelle était trop intelligente pour ne pas comprendre la noblesse des réponses d’Oudja, mais plus cette dernière avait raison, plus elle se sentait mortifiée.

—  Le pardon des injures est aisé à conseiller, dit-elle, mais difficile à pratiquer. Qui me prouve que vous qui prêchez si bien la vertu, vous agiriez ainsi que vous le dites ?

—  L’amour de Napal pour moi ! S’il a juré de me consacrer son existence tout entière, c’est parce que je représente à ses yeux la femme capable de le suivre dans la bonne comme dans la mauvaise fortune c’est qu’il sait que je sacrifierais ma vie sans hésiter, si ce sacrifice était utile à la réussite de son entreprise. Et qu’enfin l’union de nos âmes est si parfaite, que jamais une pensée impure ne s’est glissée entre son affection et la mienne.

Isabelle comprit qu’il était inutile de lutter davantage. La supériorité morale d’Oudja s’accentuait à chacune de ses réponses. Sa colère s’en accrut. Elle se rappela les moyens de vengeance que la fourberie d’Afsoul mettait à sa disposition. Elle les avait repoussés d’abord, car elle savait Napal incapable de trahison. Mais puisqu’on la contraignait, elle s’en servirait. Alors reprenant son empire sur elle-même :

—  Vous et Napal, dit-elle, vous m’avez offensée ! je me vengerai !

Puis elle sortit d’un pas rapide et sûr, après avoir jeté en dernier regard de menace sur la jeune Indienne.

LIX – Plan d’attaque

Le soir même, Oudja fit à Napal le récit de son entrevue avec Isabelle. La chose lui parut assez grave pour qu’il jugeât utile d’en parler le lendemain à Geirard. Celui-ci l’écouta avec attention et en même temps avec une placidité qui surexcitait les nerfs du jeune homme. Il se trouvait dans cette disposition exaltée où l’on est surpris de voir que ceux qui vous écoutent ne partagent pas complètement votre opinion.

—  Cet excès de civilisation qui domine en Europe, s’écria Napal, a-t-il développé l’esprit d’intrigue. au point que les passions puissent se placer au dessus du droit et de la justice ? Ne faudrait-il pas mieux moins de bien-être matériel et plus de raison morale ? Et puisqu’on fait bon marché ici de toute dignité humaine, n’étais-je pas fou de venir la chercher en Europe !

—  Calmez-vous, répartit Geirard en souriant. Vous vous plaignez parce que ces prétendues anomalies qui vous choquent vous ont piqué au vif, et qu’en les exagérant vous ne distinguez plus le juste de l’injuste. Sachez bien que les passions ne sont pas moindres chez vous qu’ici, mais vous oubliez toujours que le progrès moral est infiniment plus lent que le progrès intellectuel. On peut dire qu’il chemine en progression arithmétique, tandis que l’autre marche en progression géométrique, d’où un effet de contraste qui vous cause une impression pénible au premier abord. Quand vous le voudrez, nous ferons le bilan de notre état moral et du vôtre. Et vous conviendrez alors que nous sommes en progrès sur tous les autres.

Napal médita quelques minutes et reconnut la profonde vérité des paroles de Geirard. Le jeune Indien commençait à perdre la fougue de sa jeunesse, les événements mûrissaient peu à peu son expérience, et le contact du savant lui devenait de plus en plus profitable.

Lorsqu’ils eurent terminé leur travail, Geirard et Napal se rendirent chez Oudja. Notre héros n’était pas sans appréhension. Il craignait que les manières sans façon, le caractère quelquefois bizarre du savant ne choquassent la jeune femme, bien qu’il eût pris soin de la renseigner d’avance.

Sa crainte fut de courte durée, et il put se rendre compte qu’il ne connaissait pas encore la personnalité complexe de son professeur. En présence de la belle Indienne, l’attitude de Geirard fut toute différente de celle qu’il affectait dans son laboratoire. Son originalité, la brusquerie de son langage, disparurent pour faire place à un maintien d’une correction absolue. De plus, Geirard cachait, sous sa brutale franchise, une bonté prévenante et une bienveillance naturelle qui formaient le fonds de son caractère. Enfin l’extrême vivacité de son esprit, la science infinie qu’il avait acquise sur la connaissance du cœur humain. lui permettaient de juger du premier coup d’œil le caractère des gens.

Il lui fut donc facile d’apprécier la fiancée de Napal. Cette charmante femme lui plut tout de suite. Aussi se mit-il en frais de bienveillance, et Oudja fut-elle même rapidement conquise. Elle ressentit pour le savant cette sorte de respect et d’admiration qu’en éprouve en présence d’une intelligence supérieure, mêlée à un sentiment filial envers l’homme qui guidait son fiancé, d’une main sûre, à travers les difficultés de son entreprise.

Réunis tous les trois dans le cabinet de travail d’Aurore, ou plutôt d’Oudja, à qui nous restituerons désormais son véritable nom, Geirard, assis entre les deux jeunes gens, discutait avec eux sur leur conduite à tenir.

—  Permettez-moi, d’abord, ma chère enfant, dit Geirard à Oudja, de vous gronder sur l’imprudence que vous avez commise en vous faisant connaître à Isabelle. Elle n’était pas venue pour savoir autre chose. Renseignée sur votre origine, elle commencera ses attaques avec d’autant plus de facilité que vous êtes étrangère. Tandis que, lui restant inconnue, elle demeurait sans force contre vous, faute de moyens. Votre rôle se serait alors borné à protéger Napal et je pense que vous en seriez venue facilement à bout. Maintenant, au contraire, elle peut beaucoup et vous presque rien, parce qu’elle est dans son pays, protégée par sou père et jouissant elle-même d’une grande influence par ses relations. Enfin la faute est accomplie, cherchons à l’amoindrir.

—  Que me conseillez-vous ? demanda Oudja.

—  Dissimuler et intriguer le plus possible partout où vous serez, partout où vous irez.

—  Voilà qui ne s’accorde guère avec mon humeur, reprit Oudja en souriant.

Elle ajouta qu’elle n’était pas sans appréhension. Sa position menaçait de devenir difficile avec Lanciano, à qui elle devait pour ainsi dire sa situation. La voyant ou plutôt la croyant isolée, il ne pouvait tarder à déclarer ses sentiments et devenir assez entreprenant pour la mettre en demeure de prendre un parti. Déjà son attitude laissait clairement voir l’état de son esprit. La jeune fille redoutait le jour où, forcée de le repousser, elle s’en ferait un ennemi et perdrait le fruit de ses efforts.

—  Lorsque les choses en arriveront là, répondit Geirard, s’il devient trop entreprenant, retranchez-vous derrière les usages et les mœurs de votre pays. Faites-lui comprendre que les principes de votre éducation se refusent à accepter ce que l’on considère ici comme une habitude, et chez vous comme un déshonneur. En même temps ne le découragez pas tout-à-fait. Laissez-lui entrevoir que la reconnaissance pourra peut-être changer vos idées plus tard. Entretenez-le dans cette espérance et nous gagnerons ainsi le temps qui nous est nécessaire pour agir sans être contrecarrés.

Oudja comprit la sagesse du raisonnement de Geirard. Elle s’effrayait bien, dans son innocence, d’être contrainte d’employer la dissimulation à défaut d’armes plus loyales. Mais forte de l’approbation de Napal, sachant d’ailleurs qu’elle travaillait à la réussite de ses projets, elle promit de suivre sans faiblir les conseils de Geirard.

LX – Où il est traité du bonheur des peuples

La visite de Geirard à Oudja fut favorable à Napal, en ce sens que la jeune fille plut au savant autant que Napal lui plaisait lui-même. Il se promit d’employer en leur faveur les ressources que son intelligence mettait à sa disposition.

En attendant, il poursuivit son œuvre auprès du jeune Indien. Geirard avait déjà fait entrevoir à Napal les théories générales sur la lente évolution des peuples, il lui avait indiqué la ligne qu’il devait suivre, il se proposa en outre de perfectionner son savoir par une série d’études graduées, afin de le lancer aussi bien armé que possible dans la lutte qu’il devait entreprendre dès qu’il serait de retour dans l’Inde.

Très habile manipulateur, le savant expédiait promptement la besogne quotidienne que lui imposaient ses fonctions, et consacrait le reste de son temps à l’instruction de Napal.

En dehors des travaux et des découvertes remarquables qu’il avait faites en mécanique, en physique, en chimie, ou toute autre branche de la science, il s’était particulièrement adonné, nous l’avons dit, à l’étude de l’homme et de la sociologie, qu’il regardait comme l’une des sciences les plus élevées qu’il soit possible d’aborder. Il avait acquis dans cette science une supériorité incontestée. Ce citoyen remarquable, placé aux premiers rangs administratifs dans un pays tel que l’Europe du vingt-cinquième siècle, aurait certainement figuré dans l’histoire à côté de sages qui furent les législateurs de leur époque et les bienfaiteurs de l’humanité.

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