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Charles Kymrell : Le monde du XXVe siècle (38e partie)
dimanche 28 septembre 2025, par
« Alors il pourrait faire sans crainte, à Oudja libre, l’aveu qu’il n’osait pas prononcer devant Mademoiselle Sivadgi. Mes réflexions furent courtes. Les considérations qui m’auraient arrêtée dans l’Inde n’existaient plus ici. Le but entrevu suffit pour me décider. D’ailleurs, que m’importait, ajouta fièrement la jeune fille, le cas échéant, c’était à moi de me faire respecter, de savoir sauvegarder ma dignité. Enfin, je connaissais la sévérité des lois européennes au sujet des égards que l’on doit à la femme, et j’avais la certitude, poursuivit Oudja en jetant sur Napal un regard de tendresse profonde, que celui que j’aimais ne douterait jamais de la pureté de mes intentions.
— Jamais, chère bien-aimée, s’écria Napal, jamais, je ne douterai de vous, ni de votre amour !
— Pénétrée de cette confiance, reprit Oudja, j’attendis une occasion pour agir. Cependant la crainte d’affliger ma mère par une rupture brutale m’arrêtait. Peut-être aurais-je hésité longtemps encore, lorsqu’un jour mon père reçut une lettre d’Afsoul, dans laquelle celui-ci lui apprenait votre séjour en Europe, et l’engageait à revenir dans l’Inde, où il avait su lui ménager l’obtention d’un poste plus avantageux que celui d’ambassadeur. Il terminait en l’invitant à se tenir sur ses gardes, parce que, affirmait-il, vous n’étiez venu en Europe que pour m’enlever à ma famille, et pour me compromettre.
— Le fourbe ! murmura Napal. Toujours des mensonges et des lâchetés !
— Au reçu de cette lettre, mon père entra furieux dans le salon où je me tenais avec ma mère. Il m’accabla d’invectives et m’annonça sa volonté de m’enfermer dans un des couvents les plus sombres de l’Inde et de m’y laisser jusqu’au jour où je consentirais à devenir l’épouse d’Afsoul. Dès lors, ma détermination fut prise. J’écrivis à Lanciano que j’étais résolue, désormais, à suivre ses conseils et, grâce à sa complicité, il me fut facile de m’enfuir pendant les préparatifs du départ. Vous vous rappelez les après-midi ravissantes que nous avons passées au château de Ghamabad, en compagnie de ma mère et de Kattyawar.
— Comment l’aurais-je oublié, répartit Napal. Avec l’heure présente, ce sont les plus heureux moments de ma vie.
— Vous avez pu juger, lorsque vous m’accompagniez au piano, de mes heureuses dispositions pour le chant.
— Je sais n’avoir jamais entendu voix plus pure, plus étendue, ni plus belle que la vôtre, affirma Napal qui, par extraordinaire, quoique amoureux disait la vérité sans flatter celle qu’il adorait.
— Ce talent naturel, continua Oudja, décida des fonctions que je devais occuper ici. Je subis avec succès un examen préparatoire qui me classa tout de suite hors de pair. Ensuite je travaillai pendant quelque temps, afin de conquérir les connaissances administratives qui me manquaient, jusqu’au jour où, sur la proposition de Lanciano, on me jugea capable de remplir les fonctions de directrice. Vous savez que nous avons en Europe, six grandes directions de chant ; trois dirigées par les femmes pour les jeunes filles, et les trois autres par des hommes pour les jeunes gens. Je dirige exclusivement les classes de chant pour les théâtres, concerts, etc. C’est-à-dire tout ce qui regarde le côté musical au point de vue de l’art. Tandis qu’une autre directrice s’occupe particulièrement de l’organisation matérielle.
— Cet avancement rapide, observe Napal, s’explique facilement avec les habitudes mises ici en pratique. Votre talent naturel, qu’il est facile d’apprécier puisqu’il suffit de vous entendre, a fait taire des jalousies, et justifie la protection de Lanciano. Le voyez-vous souvent ?
— Ses visites sont assez rares, et il ne m’a rien dit encore de ses prétentions. Mais ses manières se modifient peu à peu et parlent pour lui. Je le juge, au fond, un réel hypocrite, et la duplicité de sa nature ne lui a pas permis de s’affirmer franchement jusqu’ici. Je prévois cependant le jour où il deviendra plus explicite, s’il pense toutefois que l’attitude que je prends à son égard l’y autorise. Je dois exercer sur Sa personne une sorte de charme qui le domine, car il m’accorde sans hésiter ce que je sollicite auprès de lui. Il est vrai que je ne demande que ce que je crois juste, comme, par exemple, l’avancement de Geirard, dont le talent est universellement apprécié, malgré l’extrême modestie de ce savant.
— N’est-ce pas à vous que je dois aussi ma nouvelle situation ?
— Voici comment : Dès que je fus nommée directrice, mon premier soin, vous le pensez, fut de chercher ce que vous étiez devenus, Papillon et vous. Ma fonction m’en donnait la possibilité. Lorsque je connus l’endroit où vous séjourniez, désireuse de vous surprendre, je fis venir Papillon qui me renseigna complètement sur votre situation, sur celle de Geirard et sur le désir que vous lui aviez manifesté de rester auprès de ce savant. J’obtins sans difficulté vos deux nominations.
« Cette demande est tellement équitable, me répondit Lanciano, que sans les manœuvres de certains docteurs, plus versés dans la science de l’intrigue que dans celle du véritable savoir, Geirard occuperait depuis longtemps ce poste, bien au-dessous de son immense mérite. C’est un des plus grands savants qui aient existé, et sa véritable place serait au Conseil Suprême. Une seule chose étonna Lanciano : celle qui avait provoqué mon intérêt pour ce savant. Par cette raison seule, lui dis-je, que le mérite de Geirard est méconnu, je ne voulais pas m’occuper de vous ostensiblement, dans la crainte d’éveiller ses soupçons. Me pardonnez-vous de ne pas vous avoir prévenu plus tôt. Je désirais vous réserver le plaisir de la surprise.
— Vous pardonner, s’écria Napal avec transport, quand c’est moi qui suis votre obligé. Voulez-vous me permettre de vous poser une question ?
— Parlez, mon ami.
— Je savais par Geirard que nous devions notre rapprochement commun à l’influence d’une demoiselle Aurore. Fortement intrigués, nous avons vainement cherché quelle était cette demoiselle. C’est même un des rares problèmes que Geirard n’ait pu résoudre. Pourquoi n’avez-vous pas gardé ce nom d’Oudja qui m’es si doux à prononcer ?
— Je ne l’ai jamais quitté, répartit la jeune fille en riant. Réfléchissez, vous verrez que ce nom est le mien.
— Je réfléchis, et... je ne vois pas.
— Comment, vous ne voyez pas que le nom propre Oudja est un vieux mot indien qui signifie Aurore dans le langage actuel. J’ai pris la traduction du mot, voilà tout.
Napal se frappa le front.
— Et je n’ai pas deviné, dit-il. En vérité, la doyenne des dames employées dans mon premier bureau avait bien raison de me prendre pour un innocent.
Et, sur cette boutade, Napal fit à Oudja l’histoire de son aventure lors de l’explosion de rires qu’avait provoqués, dans le bureau de la fabrication alimentaire, la phrase malencontreuse par laquelle il manifestait la croyance, qu’en Europe, c’était à chacun suivant son mérite et ses capacités.
Cette histoire fit rire aussi la jeune fille aux éclats. Voyant cela, Napal se mit à rire lui-même de confiance. C’était un spectacle charmant que celui de ces deux jeunes gens, si bien faits pour se comprendre, heureux de se revoir après plusieurs mois d’une cruelle absence. Oudija se montrait ravie, Napal avouait n’avoir jamais éprouvé plus suave ivresse.
Enfin leur hilarité se calma.
— Maintenant, mon ami, dit Oudja, racontez-moi à votre tour ce qui vous est arrivé depuis votre séjour en Europe. Ce que Papillon m’a appris ne me suffit pas. Je voudrais en entendre les détails de votre bouche. Ils doivent être curieux, si j’en juge d’après ce que vous venez de me dire.
Napal ne demandait pas mieux. Narrer ses aventures, c’était avoir le plaisir de rester longtemps auprès d’Oudja. Il commença sans rien omettre, il entamait à peine la seconde moitié de son récit, quand arriva l’heure du dîner ; contrarié, mais craignant d’être indiscret, le jeune homme se leva pour partir.
— Que faites-vous ? demanda Oudja surprise.
— N’est-ce pas l’heure de votre repas ?
— Est-ce une raison pour me quitter ? Vos aventures m’intéressent, ne voulez-vous pas achever de me les raconter en dînant avec moi ? À moins que vous n’ayez peur de me compromettre. Car, pour moi, vous le savez, ma réputation ne court aucun risque en Europe.
Napal répondit en s’emparant des mains de la jeune fille, et les couvrit de baisers aussi passionnés que les précédents. Oudja comprit qu’il acceptait son invitation. Cependant Napal n’avait rien dit. Preuve que les amoureux s’entendent sans parler, quand Ils s’aiment comme s’aimaient Napal et Oudja.
Le dîner fut charmant. Napal convenait que le bonheur présent le payait au centuple des douleurs passées. Pouvait-il penser autrement ! Il se trouvait auprès de la femme qu’il adorait, confondant son âme avec la sienne, s’enivrant du charme de sa personne, partageant avec elle un repas exquis dans une salle plus luxueuse que celles des plus riches palais qu’il avait admirés dans l’Inde.
Jamais l’incomparable beauté de la jeune fille ne lui parut plus pénétrante. Il regardait avec une admiration respectueuse qui amenait, chaque fois, un délicieux sourire sur les lèvres de l’enchanteresse, fière de ressentir elle-même la joie profonde de celui qu’elle regardait comme son fiancé. L’existence ne prodigue pas ces moments là ! Heures des amours chastes et pures, heures des souvenirs enivrants qui sonnez rapides au printemps de la vie, heureux ceux qui vous ont connues. Ceux-là ont eu la notion d’une félicité sans mélange.
Le dîner était terminé. Les deux jeunes gens, la main dans la main, oubliaient le temps perdus dans la béatitude où les plongeait un bavardage.
Enfin Napal s’éveilla de cette ivresse et jugea le moment venu de s’éloigner. La présence de la jeune fille le grisait. Il craignait de ne plus être maître de lui en présence de tant d’amour et de beauté. Oudja elle-même s’effrayait instinctivement. Plus d’une fois elle s’affermit pour résister à la douceur enivrante de l’entretien. Le jeune Indien avait trop de cœur, trop de générosité d’âme pour abuser de sa confiance. Il savait qu’Oudja n’habitait que provisoirement l’Europe, qu’elle ne pouvait en adopter ni les coutumes, ni les mœurs. En un mot qu’elle était sa fiancée. Et son premier devoir était de respecter avant tout la dignité de la jeune fille, qui serait plus tard la dignité de l’épouse.
Il se leva, prit la main d’Oudja dans les siennes, déposa un baiser sur son front, comme il l’avait fait le soir de leurs adieux, et la quitta en lui disant :
— À demain !
Oudja, touchée de cette délicatesse, le suivit d’un long regard empreint de reconnaissance et d’amour.
LVII – Où l’horizon s’éclaircit
Le lendemain matin, encore enivré de son bonheur de la veille, Napal entra dans le laboratoire de Geirard où l’appelaient désormais ses fonctions.
Nonchalamment assis sur un long siège, le savant parcourait une de ces petites brochures critiques, dues à l’initiative privée qui circulaient à travers les États-Collectifs. Il entrecoupait sa lecture de réflexions à haute voix.
— Bien, disait-il. Très bien... Tant mieux... allons, tant mieux ! répétait-il encore.
Il fallait un événement bien extraordinaire pour exciter à un tel degré le contentement de Geirard, trop expérimenté, trop calme pour s’émouvoir facilement. À La vue de Napal qui s’était arrêté surpris, il tourna la tête, posa sa brochure, en prit une autre, et dit avec sa façon de procéder habituelle :
— Veuillez attendre un instant, mon Cher ami, je suis à vous.
Le jeune Indien profita de cette attente pour lire la brochure. Elle relatait un événement qu’on ne se rappelait pas avoir vu en Europe depuis un grand nombre d’années. Les employés d’un bureau après s’être révoltés en masse contre leurs chefs avaient tout brisé, et s’étaient dirigés chez leur directeur animés des mêmes intentions hostiles. Mais pendant la durée du trajet, le gouvernement avait eu le temps de prendre ses mesures. Les plus mutins furent expédiés dans les colonies. On dispersa les autres.
Les passe-droits, observés journellement par Napal, lui firent comprendre la raison d’être de cette émeute.
— Ainsi, disait-il, ces institutions infiniment supérieures aux nôtres restent encore si loin de la perfection, qu’elles aboutissent comme les nôtres à la rébellion. Bientôt elles s’implanteront chez nous, nous passerons par les phases qu’elles nous imposeront et elles sont déjà caduques ici ! Que d’étapes à franchir avant de voir une tranquillité sereine régner sur la Terre !
Ce qui surprenait le plus Napal, c’était le plaisir qu’éprouvait Geirard à la lecture de set Événement.
— Parfait ! s’écria le savant, avec le même contentement, en posant la seconde brochure sur la fable, de mieux en mieux, parfait, parfait !
Désireux de savoir, Napal voulut l’interroger, mais Geirard se levant, lui dit :
— Parlez-moi de votre soirée d’hier. Elle s’est passée, je le vois, au gré de vos désirs.
— Je ne puis le nier, répondit Napal en souriant.
Il raconta son entrevue avec Oudja en se résumant le plus possible, car il connaissait l’extrême facilité de compréhension du savant. Celui-ci l’écouta jusqu’au bout sans sourciller.
— Eh bien ! dit-il, soutiendrez-vous encore que la fortune vous abandonne ? Après avoir permis que vous fussiez proscrit de votre pays, traîné dans l’opprobre par vos calomniateurs, disgracié par l’influence d’une femme jalouse, elle vous paie en un jour de toutes vos infortunes passées. Et quand je pense que tout-cela s’est accompli sans aucun effort de voire part, ni de la mienne, ne trouvez-vous pas qu’il y a là matière à philosopher ? Que valent les combinaisons les mieux réfléchies en présence de l’instabilité formidable des événements. Vous voilà, sans l’avoir cherché, en position de pénétrer dans d’une de ces bibliothèques secrètes, où sont enfermées les critiques qui résument les défauts de notre organisation générale, au point de vue économique et social. Mais, ajouta le savant en regardant Napal, ce que je vois de plus avantageux pour vous, dans tout ceci c’est la possibilité de fixer votre séjour en Europe auprès de votre fiancée, vous moquant à la fois des manœuvres de vos ennemis et de la proscription qui pèse sur vous dans l’Inde.
— Jamais, s’écria vivement Napal, jamais je ne m’arrêterai à cette lâche pensée. Afsoul peut entasser calomnies sur calomnies, Isabelle user de ses influences malsaines, Ils peuvent mêler leur fiel haineux et s’unir pour m’accabler, je n‘abandonnerai mes projets qu’avec la vie. S’en ai fait le rêve de mon adolescence, il sont aujourd’hui l’espoir de ma jeunesse, vous maître, vous me laissez entrevoir qu’ils seront ma consolation dans l’âge mûr, je leur dois enfin l’amour de la plus adorable des créatures, et vous supposez que je pourrais les abandonner. Non, non, je suis à eux, je leur appartiens tout entier, la mort seule m’en séparera.
Geirard écoutait Napal avec un vif plaisir. Il lisait sur ses traits animés par d’expression du désintéressement le plus pur la sincérité de la résolution généreuse qu’il avait prise. Il s’approcha, prit la main du jeune homme et lui dit avec émotion :
— Bien !
Cette approbation, venant d’un homme de si haute valeur toucha profondément Napal. Elle en disait plus long, dans sa simplicité, que les plus longs discours.
— Cher Maître, dit-il, permettez-moi de vous exprimer ma reconnaissance, votre approbation efface l’amertume de tous mes déboires passés, aussi bien que la fortune dont vous parliez tout à l’heure.
Geirard l’interrompit en souriant.
— Laissons cela et envisageons maintenant la situation au point de vue pratique. En premier lieu, nous avons acquis par le fait même des circonstances, des avantages dont l’obtention nous eût coûté plusieurs mois d’efforts. Nous pouvons espérer que Lanciano, par condescendance pour Oudja, nous permettra de feuilleter les livres secrets qui nous intéressent. S’il refuse, car il est possible que la critique de nos institutions soit trop amère pour que le Conseil Suprême veuille la faire connaître ; alors nous agirons par ruse, sans hésitation, sans scrupule. Ce Lanciano est un personnage hypocrite peu intéressant, en dépit de son habileté politique. Seulement, je vous le répète, cette façon d’agir peut devenir dangereuse pour vous.
— Qu’importe, s’écria Napal, si vous n’êtes pas atteint, et si je suis seul frappé.
— Rassurez-vous. Vous êtes seulement mon aide ici, et je ne suis nullement responsable de votre conduite. Je vous demanderai permission de vous accompagner chez Oudja, et nous nous entendrons ensemble sur la conduite que nous devons tenir. Pour le moment achevons notre besogne.
Geirard passa dans la pièce voisine pour prendre quelques appareils nécessaires à leurs travaux. Napal, en l’attendant, jeta les yeux sur la seconde brochure.
On y énumérait, en termes très vifs, les nombreux passe-droits qui se renouvelaient chaque jour dans les États-Collectifs. On y dressait impitoyablement la statistique de ceux que le Conseil Suprême avait ratifiés dans sa dernière réunion, avec chiffres à l’appui ; 653 certains, et près de 3 000 douteux. La brochure se terminait en plaintes sévères sur des institutions, dont l’excellence avait été faussée par les abus qui se glissent dans tous les régimes, au fur et à mesure qu’ils donnent prise à l’égoïsme individuel, en vieillissant. De là à réclamer un changement radical il n’y avait qu’un pas.
— Je ne vois pas en quoi Geirard a lieu d’être satisfait pensa Napal. Il doit avoir ses raisons cependant.
Il rejoignit le savant afin de terminer leur travail quotidien.

