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Charles Kymrell : Le monde du XXVe siècle (36e partie)

vendredi 26 septembre 2025, par Denis Blaizot

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—  J’aurais ensuite établi les bienfaits résultant de la nouvelle organisation que j’apportais avec moi.

—  Comment cela ?

Puis, tout à coup, sans attendre la réponse de Napal, il s’écria :

—  J’ai découvert le point faible. C’est le petit ressort de gauche. Au diable soit le constructeur qui me la fabriqué. Il est trop mou, jamais il ne résistera.

Geirard médita quelques instants, puis il se mit à tirer méthodiquement et lentement le grand ressort à boudin afin de ménager l’autre en disant.

—  Comment auriez-vous établi les bien faits de votre organisation ?

—  Par la démonstration des résultats pratiques que j’aurais observés ici, répondit Napal, qui suivait curieusement les opérations de Geirard, par l’exposition claire des faits, en un mot par la logique.

—  C’est absurde ! Ensuite ?

Napal sourit, il était habitué aux brusqueries du savant, néanmoins il comprit qu’il faisait fausse route et, légèrement intimidé, reprit en hésitant :

—  Ensuite il me semble que j’aurais persuadé les plus incrédules par l’évidence du bien-être assuré, que l’application de mes principes aurait amené avec elle.

—  Mais c’est déplorable, mon ami, déplorable, s’écria le savant en levant les bras en l’air.

Le ressort lâché brusquement se resserra trop fortement et la secousse cassa celui que Geirard jugeait trop mou. Trois ou quatre tiges en équilibre se détachèrent, lune des deux grandes surface horizontales se rabattit.

Geirard essaya de prévenir la chute, mais gêné dans ses mouvements il acheva de déséquilibrer l’appareil. Le trépied se renversa et le savant disparut, enseveli sous un amas de plans.

Napal se précipitait pour le tirer d’embarras, lorsque Geirard se dégagea vivement, rouge et un peu vexé.

—  Cet accident se présente à propos, dit-il pour vous montrer ce que deviendraient vos projets avec la façon dont vous espérez les mettre en pratique : un effondrement.

Il se releva et commença à remonter son appareil.

—  Il n’y a aucun mal, reprit-il tranquillement, tout va bien.

—  Voulez-vous que je vous aide ? demanda Napal amusé par le flegme du savant.

—  Inutile, vous me gêneriez.

—  N’est-ce pas un planeur ?

—  Oui. fit laconiquement Geirard sans s’expliquer davantage. Écoutez, poursuivit-il tout en travaillant, la générosité de votre caractère vous laisse mal juger les hommes et les choses. Il me semble indispensable de vous donner quelques aperçus généraux sur les causes qui font mouvoir les peuples d’autant plus que vous paraissez avoir sur ce sujet les idées de la majorité des gens, idées qui sont en contradiction flagrante avec les données scientifiques. Il serait trop long de vous donner des preuves à l’appui, essayez seulement de suivre mon raisonnement.

—  J’écoute, répondit Napal avec déférence.

—  D’abord, pénétrez-vous bien de cette idée qu’on conduit les hommes par les sentiments, non par la raison. Il existe, entre deux individus, si semblables qu’ils paraissent, une inégalité telle que l’étude attentive de l’homme peut seul arriver à la faire concevoir. L’hérédité, le milieu, l’éducation à créé entre eux des sentiments et un mode de pensée profondément différents. Les mots qui ne sont en réalité que des signes représentatifs, n’ont pas pour eux la même signification, et lorsqu’ils causent ensemble, à moins qu’il ne s’agisse d’un fait précis et déterminé, comme de voir bleu ce qui est bleu, vertical ce qui n’est pas incliné, Ils s’entendent peu ou point, quoiqu’ils se donnent l’illusion du contraire. S’il en arrive ainsi entre deux hommes, réfléchissez à ce que cela doit être avec une masse d’individus Voyez par exemple les querelles entre savants sur des sujets scientifiques, c’est-à-dire sur des questions où la raison semble le plus dominer : Ils soutiendront quand même leurs affirmations, par vanité ou pousse par le désir de ne jamais avoir tort. Remarquez quand plusieurs amis discutent ensemble, le plus subtile en paroles peut réduire momentanément ses adversaires à garder le silence, sans pour cela les convaincre.

—  Oui. fit Napal en souriant, comme autrefois les fameux logiciens de Port-Royal Pierre Nicole et Antoine Arnauld. Ce dernier paraissait avoir vaincu le premier par la subtilité de ses raisons. Nicole se retirait, mais à peine avait-il fait vingt pas dehors qu’il s’écriait : J’ai trouvé ma réponse.

—  Justement, répartit Geirard, en s’emparant d’un marteau.

Puis il frappa à coups secs et répétés sur un tas fixé en les branches d’un étau pour river un ressort à l’extrémité d’une longue tige. La voix de Napal fut couverte par le bruit.

—  Je ne vous ai pas entendu, dit le savant, lorsqu’il eut terminé son opération, mais je vous ai deviné. Vous me demandiez s’il était possible que le cerveau d’un individu quelconque se trouve dans cet état neutre qui lui permettrait d’admettre passivement une idée suggérée par un autre.

—  En effet, dit Napal.

—  Sans doute, poursuivit Geirard, mais ce sera l’exception. Généralement l’idée que l’on croit avoir inculquée dans l’esprit d’un auditeur n’est admise par lui que si elle existait déjà en germe dans son cerveau, de sorte que réellement on ne fait accepter aux gens que les idées qui leur ont été suggérées d’avance par l’hérédité, ou par l’ensemble des facteurs du milieu dans lequel il vivent.

Napal n’avait pas encore appesanti son esprit sur le genre élevé des pensées philosophiques émises par Geirard. Il crut nécessaire de réfléchir afin de s’en pénétrer. Il prit un siège et médita.

Pendant ce temps, le savant continuait son travail. Lorsqu’il eut remonté complètement son appareil, il le plaça devant un ventilateur et fit jouer les rouages. Ensuite il ouvrit un gros robinet qui donna passage à un courant d’air comprimé, dont il varia la force de pression en le lançant sur les plans. Malgré ces différences, les grandes surfaces se maintinrent constamment dans les mêmes directions. Alors Geirard ferma le robinet, poussa un soupir de satisfaction, et passant la main sur son front, l’œil éclatant, la joue empourprée, il répéta le mot d’Archimède :

—  Eurêka !

—  Vous avez trouvé ! s’écria Napal en se levant vivement.

—  Oui ! voilà un planeur qui marchera sans moteur.

—  Est-ce possible, fit Napal profondément surpris.

—  Il filera dans l’air, par le vent et contre le vent.

—  Ce serait admirable !

—  J’en ai la certitude, affirma le savant dans un légitime orgueil.

Napal, de plus en plus subjugué par l’ascendant que Geirard prenait sur lui, le regarda avec une admiration sincère. Le savant sourit, comme il souriait chaque fois que le jeune homme manifestait sa surprise d’une manière flatteuse et, comprenant qu’il était avide d’explications sur cette découverte merveilleuse, il lui dit :

—  Bientôt je vous expliquerai ce mécanisme en détail ; pour le moment, terminons l’affaire qui nous occupe et revenons à notre sujet ! Je vous ai dit que les hommes ne se laissaient pas mener par la raison, mais par les sentiments. De même, vous ne parviendrez jamais à les persuader d’agir par la simple considération qu’il en résultera une amélioration dans leur sort. Voyez un ivrogne. Peut-il vaincre son penchant à l’ivresse, alors même qu’il a conscience des malheurs où sa passion l’entraîne ? L’homme faible soumis aux caprices d’une femme qui se moque de lui est-il capable de secouer le joug d’une liaison dont il rougit ? Le joueur est-il maître de sa volonté ? Non, n’est-ce pas. Il en est de même d’une multitude imprégnée de ses habitudes héréditaires ; elle les garde tout en sachant fort bien qu’elles sont les causes directes des maux dont elle souffre.

—  Alors, comment faire ? demanda Napal.

L’expérience du planeur ayant été concluante, Geirard fixa les pièces de son appareil d’une façon définitive, toujours en causant.

—  Partez de ce principe, dit-il, que c’est une utopie de vouloir changer le cours de l’évolution d’un peuple en plusieurs années ; qu’il faut des siècles pour le transformer, et que, pas plus qu’un individu, une société ne peut arriver à un développement supérieur à celui où elle se trouve, sans avoir passé par les phases inférieures qui l’en séparent.

—  C’est décourageant, ne put s’empêcher d’observer Napal.

—  Non, continua Geirard, parce que ce développement existe et qu’on peut hâter sa transformation. Il est donc indispensable de connaître à fond les principes élémentaires sans lesquels on ne saurait atteindre aucun résultat. Or, un peuple, ou plutôt une nation comme la vôtre, se présente actuellement sous la forme d’une réunion d’individus unis par des liens ou des lois communes. Ces individus nomment une assemblée parlementaire pour défendre leurs intérêts, les régir et améliorer leur condition sociale. C’est, pour ainsi dire, la gérance d’une veste entreprise, à laquelle on demande une entente de vues assez sûre pour la faire prospérer.

« Malheureusement, ce que l’on rencontre parfois chez un homme seul, c’est-à-dire l’intelligence et le savoir, se trouve souvent annihilé dans une assemblée, où les individualités supérieures disparaissent étouffées sous la médiocrité des autres. Pour bien saisir mon raisonnement, rappelez-vous ce que je vous disais, tout-à-l’heure, au sujet de la profonde différence qui existe entre deux hommes, et vous concevrez que dix individus réunis n’agiront avec ensemble que si chacun d’eux fait abnégation de ses vues particulières pour se conformer à l’opinion générale, sans quoi il resterait en désaccord avec les neuf autres. Il en résultera que ces dix individus agirait comme un seul, possédant une intelligence égale à la valeur moyenne des dix capacités réunies, et par conséquent, visiblement inférieure à la plus élevée d’entre elles. Ce qui est vrai pour une réunion de dix particuliers, le sera à fortiori pour une assemblée de quatre à cinq cents membres, et l’état d’âme de cette collectivité sera d’autant plus inférieur que le nombre des individus qui la composent sera plus grand.

—  D’où je dois conclure, interrogea Napal que vous condamnez les régimes parlementaires ou démocratiques comme étant inférieurs aux autres ?

—  Non certes, tous les régimes, quels qu’ils soient, oligarchiques, monarchiques ou démocratiques, sont excellents.

—  Comment ?

—  Ou sont détestables.

—  Ah ! fit Napal.

—  Ils dépendent des hommes pour lesquels Ils sont faits. Rome a conquis le monde grâce à son Sénat. Les assemblées byzantines ont été la principale cause de ruine de l’empire d’Orient. Si merveilleux que soit un édifice, il croulera toujours si les matériaux de fondation ne valent rien.

Geirard s’interrompit pour examiner son planeur qu’il avait complètement achevé. Napal gardait le silence et, repassant dans sa mémoire les paroles du savant, se félicitait des circonstances qui l’avaient mis en relations d’amitié avec un homme de si haute valeur. Le souvenir d’Hassir lui revint à l’esprit, il lui devait ce bonheur inappréciable. Sous l’influence de cette pensée, il envoya, à travers l’espace, au sage vieillard, l’impression de gratitude qu’il ressentait chaque fois qu’il se rappelait sa bienveillance.

Geirard, satisfait de son. examen, reprit :

—  Vous devez comprendre maintenant quelles sont les lignes générales de la conduite à tenir pour diriger un peuple. Se bien pénétrer d’abord de sa constitution mentale, afin de ne lui faire entrevoir que ce qu’il est capable de comprendre. Le convaincre, en partant de ses idées personnelles et fondamentales, pour aboutir progressivement à des idées plus élevées, en n’employant jamais que les formes les plus élémentaires du raisonnement. Le mettre en mouvement, en faisant appel à ses sentiments bien plus qu’à la raison, et ne pas craindre d’employer les promesses mensongères pour le forcer à sortir de son engourdissement. De même qu’on promet la lune aux enfants pour les contraindre à prendre une pilule amère. Ces points mis en pratique quand vous serez de retour dans votre patrie, vous aurez chance d’obtenir un commencement de résultat, mais n’oubliez pas que, pour changer la civilisation d’un peuple, il faut changer son âme. Les siècles seuls peuvent accomplir efficacement cette tâche.

LV – Comment Geirard appliqua ses préceptes sur la conduite des hommes à la conquête de Papillon, tout en résolvant des problèmes remarquables sur la physique et la chimie

Les réflexions de Geirard jetèrent Napal dans une grande perplexité. Il se demandait s’il possédait les capacités nécessaires pour jeter les premiers fondements de son entreprise, et, se comparant à Geirard, il trouvait, dans son extrême modestie, que son intelligence était bien faible en présence de celle du savant. Ce dernier le regardait en souriant devinant ses pensées selon son habitude.

—  Faites selon vos forces et comme vous pourrez, mon ami, dit-il en lui serrant la main, croyez-moi ce sera bien fait, car vous marcherez avec conviction, et vous agirez suivant votre conscience.

Napal ouvrait la bouche pour remercier son professeur, quand la sonnerie du tube de communication avec la porte d’entrée des bureaux se fit entendre. Geirard mit l’oreille au récepteur.

—  Montez, dit-il.

Se tournant ensuite vers Napal :

—  C’est Papillon.

Ces simples paroles changèrent immédiatement le cours des pensées de Napal, il poussa un cri joyeux.

—  Je vais donc connaître la cause de son silence, dit-il. Mais comment sait-il que je suis ici dans votre laboratoire ?

—  Par mademoiselle Aurore, répondit Geirard sans hésiter.

—  Toujours cette femme ! Quelle est-elle ? Pourquoi cet intérêt à notre égard ?

—  Papillon va certainement nous l’apprendre. Du reste, je ne suis pas fâché de connaître moi-même ce brave garçon.

On entendit un pas pesant, une seconde ensuite un coup frappé à la porte.

Geirard pressa un bouton.

—  Entrez, dit-il.

La porte s’ouvrit et la haute stature de Papillon se dressa dans l’encadrement. Napal jeta un coup d’œil rapide sur la physionomie de son ami Papillon qui était impassible. Donc tout allait bien. Napal respira.

De son côté, Geirard ouvrit ses yeux un peu plus qu’à son ordinaire en voyant le colosse. Sa riche nature le surprit. Pourtant le savant ne s’étonnait pas facilement.

Papillon pénétra dans le laboratoire, l’examina d’un regard circulaire, fit un petit balancement d’épaules comme pour dire : Un peu d’ordre serait le bien venu ici, salua Geirard avec sa politesse habituelle, et s’adressant à Napal :

—  Mon cher maître, avec la permission de monsieur le savant Geirard, je viens vous chercher et vous prier de me suivre.

—  Je suis prêt, répartit Napal, mais auparavant, daigneras-tu m’expliquer pourquoi, depuis six jours, tu ne m’as pas donné signe d’existence ?

—  Chut ! fit gravement Papillon.

Napal se tut devant l’attitude mystérieuse de son ami. Cependant, impatient de savoir, il allait renouveler sa question, Papillon l’arrêta.

—  On a beau se lever matin, prononça-t-il sentencieusement, le jour ne vient pas plus tôt. Le sage est discret parce qu’il sait garder le silence, et que rien dans ses gestes, ni sur son visage, ne laisse transpercer le moindre parcelle de son secret.

—  Nous savons que tu es un sage, ami, et puisque tu juges convenable de garder le silence, partons tout de suite, ce sera le meilleur moyen de satisfaire mon impatience.

Napal se dirigea vers la porte.

—  Attendez, s’écria Geirard.

En prononçant ces paroles,le savant s’empara d’un mètre pliant, le tendit, disposa quelques instruments anthropométriques, et se précipita sur Papillon, le mètre à la main.

Napal regardait avec surprise Papillon immobile restait impassible.

Geirard mesura successivement les biceps, l’encolure, les épaules, la taille du géant, s’interrompant pour prendre des notes, tournant autour du brave garçon, le toisant, l’examinant dans tous les sens comme fait un tailleur quand il prend mesure d’un habit.

—  Superbe ! répétait-il, sujet unique ?

Toujours calme, Papillon se laissait faire complaisamment et regardait Napal avec un air bon enfant qui signifiait : Votre savant est un fier original, excellent homme, certainement, mais trop ami du désordre pour être au si remarquable que vous semblez le croire.

Pour Papillon, l’intelligence ne marchait pas sans l’ordre, et réciproquement.

—  Maintenant, mon brave ami, dit le savant, quand il eut terminé son opération, voulez-vous essayer de soulever ce poids ?

En même temps Geirard indiquait un petit bloc de fer armé d’un anneau, et posé sur une énorme masse en acier dissimulée par une boîte métallique.

—  C’est affaire d’un enfant, dit Papillon que le mot essayer fit sourire.

—  Essayez toujours.

Cette fois le regard que Papillon lança vers Napal signifiait clairement : Est-ce qu’il est en démence ? Singulière façon d’évaluer ma force musculaire.

Le jeune Indien, qui savait Geirard incapable de perdre son temps en bagatelles, se mit à rire, il s’attendait à une nouvelle surprise de la part du savant et observa. Celui-ci occupé à tourner un commutateur n’avait rien vu de cette courte scène.

Papillon s’avança, passa négligemment le petit-doigt de la main droite dans l’anneau, tandis que Geirard examinait un cadran gradué accroché à la muraille.

Papillon haussa la main, le poids resta sur la table. Papillon recommença toujours avec le petit doigt, même immobilité du poids.

—  Voilà qui est particulier, dit il, ce bloc est composé probablement d’un alliage plus dense que le fer.

Et passant la main toute entière dans l’anneau, il s’efforça de lever le petit bloc. Même résultat inutile.

Napal riait toujours, Geirard regardait son cadran.

—  Mettez toutes vos forces, dit-il.

—  Et si je casse quelque chose.

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