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Charles Kymrell : Le monde du XXVe siècle (35e partie)

jeudi 25 septembre 2025, par Denis Blaizot

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—  Toujours la bureaucratie, murmura Papillon d’une voix caverneuse, preuve chez lui d’un profond mépris. Elle pourrit l’Europe malgré la perfection de son régime, comme elle pourrira tous les pays sur lesquels elle étend sa domination. Cependant, j’ai peine à croire qu’une individualité telle que Geirard soit tenue à l’écart dans un emploi subalterne.

Pour le convaincre, Napal lui expliqua longuement la situation du savant, ses idées et la manière dont il comptait l’aider, lui Napal.

Papillon approuvait de la tête et se préparait à lancer un nouveau proverbe, lorsqu’un employé vint l’avertir qu’on avait sonné pour l’appeler à la salle de communication de la part d’un supérieur. Papillon prit congé de Napal en lui promettant de le renseigner sur ce nouvel incident, et se rendit à la salle de communication.

Le lendemain Napal avait repris son travail dans les montagnes. Plusieurs jours s’écoulèrent sans que Papillon donnât signe d’existence. Napal en fut surpris mais il se dit qu’après tout le brave garçon n’avait probablement rien à lui apprendre. Cependant, pour qui connaissait son exactitude habituelle, ce silence n’était pas ordinaire.

D’autre part, Napal reçut une lettre qui le tourmenta vivement, en lui rappelant une affaire qu’il croyait oubliée. La lettre ne portait pas de signature, mais il devina facilement qu’elle venait d’Isabelle. Avec toutes les précautions de style usitées dans les envois anonymes, elle se résumait en ceci :

« Que Napal fasse amende honorable et on lui-pardonnera. Il a vu les conséquences de sa faute, elles s’aggraveront s’il persiste dans sa résolution première. De grands dangers le menacent en Europe aussi bien que dans sa patrie, ses ennemis veillent là-bas, mais on ne veut pas prêter l’oreille à leurs insinuations avant d’avoir usé tous les moyens possibles de conciliation. Il est averti ! »

La teneur de cette lettre jeta Napal dans une grande perplexité. Il se rappelait les réflexions de Geirard, son idée positive : la condition sine qua non d’intéresser une femme dans son entreprise s’il voulait réussir. Or, Isabelle revenait d’elle-même, elle lui fournissait le moyen de ressaisir cette occasion que le savant lui reprochait d’avoir laissé échapper. Il se voyait pris, une fois encore entre son amour et ses projets. Inutile de consulter Geirard, il savait d’avance le conseil qu’il lui donnerait en pareille circonstance et c’était précisément le seul point sur lequel il ne pourrait se mettre d’accord avec lui. Son affection pour Oudja, sa répugnance à trahir la foi jurée l’emportaient sur tout. Il relut la lettre.

—  Céder aux menaces d’une femme, s’écria-t-il, jamais, ce serait une lâcheté !

Il froissa le papier avec colère. Au même moment on vint l’appeler au téléphone de la part de Geirard. Étonné, mais une secrète espérance au cœur, car le savant n’avait pas coutume de se déranger pour des futilités, Napal courut au poste de communication.

—  Qu’est-ce que mademoiselle Aurore ? demanda Geirard sans autre préambule.

Malgré la gravité des circonstances, cette étrange manière d’entrer en conversation par le téléphone fit rire Napal. Le savant se montrait aussi original en faisant courir sa pensée sur un fil électrique qu’en l’exprimant dans son laboratoire.

—  Mademoiselle Aurore ? répondit Napal, je ne connais personne de ce nom.

—  Si, vous connaissez, affirma la voix de Geirard. Cherchez bien parmi les femmes que vous avez rencontrées.

Le jeune Indien fouilla dans sa mémoire.

—  Je cherche et je ne trouve pas. Mlle Aurore m’est complètement inconnue.

—  Je vais vous mettre sur la voie. C’est un haut fonctionnaire. L’une des trois directrices musicales du chant.

—  Une directrice du chant ! s’écria Napal de plus en plus surpris. Comment vouez-vous que je connaisse un haut fonctionnaire qui dirige une section où je n’ai jamais mis les pieds. En fait de directrice je n’ai vu qu’Isabelle Duparrieu. Je ne suppose pas qu’elle ait changé de situation pour me donner le change.

—  Il s’agit d’Aurore et non d’Isabelle. Cette demoiselle vous aura rencontré et remarqué.

—  J’admets votre supposition, En quoi cela nous intéresse-t-il ?

—  Ne comprenez-vous pas que cette femme peut nous fournir l’occasion souhaitée, celle sur laquelle nous comptons pour trouver le moyen de pénétrer chez un membre du Conseil Suprême. Le hasard que le sot dénie, que le sage attend, car il faut toujours se mettre en garde avec lui, le hasard nous favorise, faites comme moi, profitez-en.

—  Comment avez-vous profité de ce hasard ? demanda Napal qui passait de la surprise à la stupéfaction.

—  Vous vous rappelez ce poste que j’avais sollicité jadis, dont je ne m’occupais plus depuis vingt ans ?

—  Parfaitement.

—  On vient de me l’offrir.

—  Vous avez accepté ?

—  Sans doute, mais le plus étrange c’est qu’on me l’a offert sans que j’aie fait la plus petite démarche pour l’obtenir. Désireux d’en découvrir la cause, car en Europe les positions sont trop courues pour qu’elles vous tombent des nues comme une manne céleste, je me suis informé, et j’ai appris que j’en étais redevable à mademoiselle Aurore.

—  Je vous en félicite, mon cher maître, mais je ne vois rien, en tout ceci, qui puisse vous faire supposer que je connais cette demoiselle.

—  Écoutez, ma nouvelle position exige que j’aie près de mois un fonctionnaire intelligent et instruit, capable de m’aider dans mes travaux.

—  C’est juste.

—  On a signé sa nomination en même temps que la mienne, et ce fonctionnaire c’est vous.

—  Moi ! s’écria Napal, dont la stupéfaction tournait à l’ahurissement.

—  Oui, vous. Dès que vous aurez reçu votre lettre d’avis, prenez le train et venez me trouver. Je vous attends, au revoir.

Sans plus d’explication, le savant interrompit la communication et courut se replonger dans ses calculs. Il n’avait pas de temps à perdre.

Deux heures plus tard, Napal reçut l’ordre de prendre possession de sa nouvelle fonction.

Ce changement lui était des plus agréables puisqu’il terminait son exil, qu’il facilitait ses projets en le rapprochant de Geirard, et surtout parce que c’était la première fois qu’un événement heureux le favorisait depuis son départ de l’Inde.

Le jeune homme en conçut-un favorable augure. À qui devait-il cette bonne fortune ? D’où venait cette dame Aurore qui s’intéressait à lui, Napal entassait conjectures sur conjectures, se perdait dans ses souvenirs, il restait impuissant à trouver la solution du problème que Geirard lui-même n’avait pu résoudre.

Un instant une ride plissa son front. La scène avec Isabelle passait dans son esprit, Serait-ce à recommencer avec une autre ? Il chassa ce souvenir comme importun, la fortune lui souriait, l’avenir se montrait sous un jour plus riant, pourquoi chercher à l’assombrir ?

Notre héros prit ses dispositions pour partir le lendemain matin et vint le soir même faire ses adieux à Ligerey qui, moins favorisé que lui, devait rester dans les montagnes, loin de ses amis oubliés des puissants qui le reléguaient dans un exil immérité.

Il le trouva dans son laboratoire, immobile près d’une fenêtre grande ouverte, perdu dans une rêverie douloureuse. La cime des montagnes se détachait, visible encore, sur le sombre azur du ciel. Des milliers d’étoiles scintillaient au firmament.

Napal s’approcha du jeune savant et lui toucha légèrement épaule. Ligerey tressaillit, sourit doucement en reconnaissant Napal, puis étendant la main vers les cieux.

—  Voyez là-bas, dit-il, cette belle étoile orange qui brille aux confins de l’orient.

—  Je la connais, répartit Napal, C’est Antarès, l’astre principal de la constellation du Scorpion.

—  Je pensais, continua Ligerey, à la destinée de cette étoile qui roule dans les espaces intersidéraux avec les secrets que depuis tant de siècles elle emporte avec elle. Tout se renouvelle dans la nature, puis meurt et renaît. Après avoir éclairé pendant des milliers d’années les êtres animés qui palpitent dans leur lumière, les soleils s’éteignent, et les mondes qui gravitent autour d’eux s’évanouissent dans la nuit des temps. Qui sait s’il n’en est pas ainsi d’Antarès ! L’analyse spectrale nous apprend que depuis longtemps sa température se refroidit. Ce rouge foyer perdu au fond des cieux, dans un éloignement que nous sommes impuissants à calculer, n’existe plus peut-être. Cependant nous le voyons encore tel qu’il était il y a bien des siècles, à l’époque lointaine où les créatures pensantes qui vivaient dans son rayonnement avaient atteint l’apogée de leur civilisation. Comprenez-moi, Napal, si on me donnait les ressources indispensables à l’achèvement de mes découvertes, je verrais leurs travaux, et si Les lois générales de la vie sont les mêmes sur tous les mondes j’indiquerais la possibilité de soulever ce voile mystérieux de l’avenir, derrière lequel apparaîtraient les conditions de notre existence, telle qu’elle sera dans des centaines de siècles.

—  Hélas, mon ami, dit Napal, il faut que vos concitoyens soient bien aveugles pour méconnaître une intelligence d’élite telle que la vôtre. Un jour viendra où l’on vous rendra justice, attendez avec patience, et quittez, pour les reprendre plus tard, ces vastes pensées qui brûlent votre cerveau.

—  Elles ne me quitteront qu’avec la vie, reprit Ligerey avec amertume, ce sera le jour de mon affranchissement.

—  Que dites-vous là !

—  La mort n’est-elle pas la suprême délivrance pour l’homme sans espoir. À part les heures trop courtes passées auprès de Louise, mon existence n’est qu’un long supplice. Je n’ai ni repos, ni sommeil. Je ne connais même pas la satisfaction de rendre à la femme que j’aime le bonheur qu’elle me donne elle-même par la sincérité de son dévouement et la pureté de son amour !

Le désespoir de ce jeune savant si bon, si modeste, qui se consumait sur le seuil de la gloire dont l’écartait violemment l’injustice des hommes, émut profondément Napal. Il resta quelques heures auprès de lui, essayant de l’arracher à ses sombres pensées et, après lui avoir annoncé son départ, le quitta à une heure avancée de la nuit.

Ligerey lui serra la main en lui disant.

—  Adieu !

LIV – Où Geirard prouve à Napal qu’il est susceptible de s’élever au-dessus des hommes au propre et au figuré

Napal rentra le lendemain à V.pr.d.3. Le séjour dans les montagnes lui avait permis d’apprécier l’immense avantage que présente l’agglomération des grandes villes au point de vue du confort et du bien-être général.

V.pr.d.3 lui plaisait surtout parce qu’il y rencontrait, en même temps que ce bien-être, le gout et le sentiment du beau portés plus haut que partout ailleurs. En dépit des déplacements continuels, des changements de personnes, elle demeurait certainement la ville la plus artistique. des États-Collectifs. Ce sentiment de l’esthétique faisait partie de son air ambiant.

Avant de se rendre auprès de Geirard, Napal se dirigea vers la bibliothèque, afin de voir Papillon qu’il désirait présenter au savant.

Il pensait le trouver, comme d’habitude, dans la salle de typographie. On lui répondit que Papillon ne faisait plus partie u personnel de la bibliothèque, et qu’il était parti sans rien dire, de sorte qu’on ignorait dans quel endroit on l’avait envoyé.

Surpris, sans être inquiet, car il savait que Papillon n’agissait jamais sans réfléchir, désireux néanmoins de se renseigner, Napal pensa que Louise connaissait peut-être la raison pour laquelle Papillon n’avait pas cru devoir l’avertir de son changement de situation.

La jeune femme le reçut avec le sourire plein de charme qui lui était habituel et lorsque Napal l’eut interrogée, elle répondit :

—  Papillon a quitté définitivement la section de typographie sans me rien avouer sur sa nouvelle position. J’ai voulu le questionner, il m’a répondu par un déluge de proverbes qui me faisaient rire aux éclats. Une once de discrétion vaut mieux qu’une livre d’esprit. Puis comme j’insistais : La langue des femmes est leur épée, a-t-il prononcé, elle ne la laissent jamais rouiller. Après cette conclusion hardie, j’ai compris que toute autre question serait vaine, et Papillon s’est éloigné après m’avoir serré la main.

—  Je connais Papillon, répondit Napal, il prépare un coup de sa tête, c’est évident, et le mystère dans lequel il se renferme me laisse espérer qu’il nous ménage une agréable surprise. Attendons patiemment qu’il veuille bien nous en faire part.

Napal quitta la jeune femme pour gagner le palais de l’hygiène, et trouva Geirard dans son nouveau cabinet d’étude. C’était un laboratoire beaucoup plus vaste que l’ancien, muni d’instruments plus compliqués, grâce auxquels le savant pourrait poursuivre plus avant les nombreux problèmes qui hantaient son cerveau.

Napal le vit agenouillé, la tête enfouie dans un appareil de forme bizarre, qu’il examina curieusement. Il se composait d’une série de plans juxtaposés les uns contre les autres, de manière à former deux surfaces convexes de deux à trois mètres de longueur, disposés horizontalement à un mètre et demi du plancher. Ils rappelaient dans leur forme, mais en beaucoup plus grand, les ailes d’un condor ou des parties de parachute.

Ces différents plans mobiles entre eux se raccordaient par un grand nombre de tiges légères à un axe central, dans un arrangement tellement compliqué qu’il serait trop long de le détailler. Des petits appareils d’horlogerie étaient ajustés à demeure sur l’axe, celui-ci reposait lui-même sur un trépied à cinquante centimètres de terre. En avant se trouvait une sorte de plan mobile très complexe, posé dans une direction presque perpendiculaire à l’axe central et aux plans horizontaux. En arrière se reliaient des surfaces plus petites et de dispositions variées. Le tout était rassemblé par des tiges flexibles en métal ou en bambou. Un certain nombre de ressorts rattachaient les tiges aux appareils d’horlogerie.

À l’entrée de Napal, Geirard achevait de fixer un grand ressort à la surface antérieure, et le raccordait avec d’autres plus petits. Il mesurait la tension des spires et cherchait à rassembler définitivement le tout ensemble.

Par discrétion, Napal restait immobile, gardant le silence, mais Geirard, ayant tourné la tête lui dit :

—  Vous voilà, je vous attendais, permettez-moi de continuer ce travail, tout en causant. Avez-vous des renseignements sur mademoiselle Aurore.

—  Aucun, répondit Napal, j’ai d’abord pensé qu’Isabelle était revenue à de meilleurs sentiments et que pour paraître ne pas céder elle agissait par l’intermédiaire d’une amie qui serait cette demoiselle Aurore elle-même.

—  J’en doute, dit Geirard en se relevant pour prendre une paire de tenailles, Isabelle d’après ce que vous m’avez raconté, n’est pas femme à tomber dans ces sentimentalités cachées. Et puis comment aurait-elle deviné la visite que vous m’avez faite, notre rapprochement qui en fut la suite ? D’où lui serait venue l’idée de me faire offrir le poste que j’avais demandé autrefois, et de vous placer auprès de moi ? Voilà surtout ce qui m’étonne, car enfin, il lui était impossible de savoir quoi que ce soit, puisque vous n’avez rien dit à personne.

Ces paroles de Geirard éclairèrent Napal.

—  Pardon, dit-il...

Un bruit sec coupa sa phrase, c’était le savant qui taillait le ressort métallique avec ses tenailles afin de le mettre à longueur voulue.

—  Ne faites pas attention, reprit-il, continuez.

—  Je me rappelle, répliqua Napal, en avoir parlé à quelqu’un.

—  Allons donc, s’écria Geirard toujours occupé à son travail, que ne le disiez-vous ? nous sommes sur la voie. À qui en avez-vous causé ?

—  À Papillon.

—  Ce brave garçon que vous deviez me présenter aujourd’hui.

—  Lui-même.

—  Au fait, pourquoi n’est-il pas venu ?

—  Parce que je ne lai pas rencontré, il a quitté la bibliothèque.

—  Pour quelle raison.

Napal raconta ce qu’il savait.

—  Voila l’explication, dit Geirard, en fixant de nouveau le grand ressort à la tige. Comment est-il au point de vue physique.

—  Qui ?

—  Papillon.

—  Un homme superbe, deux mètres de haut, figure grave et martiale, force colossale.

—  Jeune ?

—  Mon âge.

—  Rien de plus clair alors. Il aura plu à mademoiselle Aurore, comme vous-même à Isabelle, et moins sentimental que vous, le brave garçon sait en user à son profit, ainsi qu’en faveur de ses amis. Ce qui prouve la bonté de son naturel. Soyez persuadé qu’il a été le fil conducteur de cette intrigue. Maintenant, continua le savant, qui enroulait un gros fil aux extrémités du ressort, revenons à vos projets. Nous avons défini sommairement la première partie, celle qui consiste à connaître nos institutions, passons à l’autre. C’est-à-dire à l’application de ces institutions.

Il attacha son fil, en coupa les bouts et reprit.

—  Apprendre à connaître ce qui convient à un peuple serait insuffisant, si on ne savait le faire bénéficier de son expérience. Par malheur, cette science est de toutes la plus difficile. Je suppose que vous quittiez l’Europe avec une connaissance approfondie de nos institutions, comment procéderiez-vous en rentrant dans l’Inde, pour modifier les lois, les coutumes, les mœurs de votre pays dans le sens d’une amélioration sensible et profitable à vos concitoyens ?

Geirard lâcha le ressort et il fit marcher un des mouvements d’horlogerie fixés sur la tige.

—  D’abord, répondit Napal, je me suis appliqué...

Un bruit de roues, de déclenchements, d’engrenages, de ventilateurs, gronda dans l’air et couvrit la voix du jeune homme. Geirard regardait, son front se plissa, l’appareil présentait probablement un point défectueux.

—  Continuez, dit-il à Napal.

—  Je me serais appliqué, reprit le jeune homme, à rendre frappant aux yeux de tous les défauts de notre système gouvernemental.

—  Bonne réponse, exciter les mécontents est un procédé qui réussira toujours.

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