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Charles Kymrell : Le monde du XXVe siècle (34e partie)
mercredi 24 septembre 2025, par
« Armés de nos découvertes. Ils parviendront à savoir ce que nous ignorons, ce que nous ne pouvons même soupçonner. Ils seront meilleurs que nous, partant plus heureux. Pénétrez-vous bien de ces pensées, et quand vous les aurez méditées, agissez. Vous avez donc sagement fait d’entreprendre votre voyage en Europe, il vous sera profitable si vous savez choisir celles de nos institutions susceptibles d’être le mieux comprises par le peuple Hindou, dans l’état d’âme où il se trouve actuellement.
Cette conclusion fit grand plaisir à Napal. Loin de le blâmer, le savant l’encourageait à poursuivre sa tentative. Il pensa, qu’aidé par ce cerveau puissant, il arriverait à un résultat.
Geirard réfléchissait en se balançant sur son rocking-chair ; au bout de plusieurs secondes, il reprit :
— L’utilité de votre voyage en Europe étant reconnue, arrivons maintenant au côté pratique. Quelle méthode avez-vous suivie jusqu’ici ?
Napal développa son plan avec assez d’assurance d’abord, puis en hésitant de plus en plus, car il voyait le savant accentuer son mouvement de balancement sur sa chaise.
— Quel résultat avez-vous obtenu ? demanda Geirard.
— Rien, ou presque rien, répondit l’Indien.
— Cela vous étonne ? répartit brusquement le savant.
— En réfléchissant, non, dit Napal, un peu humilié d’être contredit, si carrément, mais en même temps satisfait, parce qu’il entrevoyait l’espoir que Geirard lui fournirait le moyen de sortir d’embarras.
— Comment pouvait-il en être autrement, poursuivit le savant. Si les Européens étaient aussi parfaits que vous semblez le croire, il vous suffisait d’aller trouver le président du Conseil Suprême, de lui exposer vos projets, et de lui demander son appui. Il vous aurait écouté. Pourquoi n’avez-vous-pas suivi cette idée ? Parce que vous saviez fort bien, étant donné le caractère des gouvernants, que non seulement il vous aurait éconduit mais encore, qu’on se serait débarrassé de vous sans ménagement. Alors, qu’avez-vous fait ? Au lieu d’agir, vous avez perdu votre temps à observer une foule de détails inutiles, sans vous rendre compte des lignes principales. Convenez, mon Cher ami, que vous pourriez rester en Europe dix fois plus longtemps sans être plus avancé qu’aujourd’hui.
— J’en Conviens, mon excuse est que je ne voyais pas la possibilité d’agir autrement.
— C’est ce que nous allons examiner. Dites-moi, comment jugez-vous que les hommes se comportent ici ?
— Par l’intrigue et par l’intérêt personnel.
Geirard eut un léger sourire.
— À la bonne heure, dit-il, voilà une bonne réponse. Mais puisque vous jugez si bien mes compatriotes, pourquoi n’avez-vous pas essayé de chanter à leur unisson ? Il fallait parler leur langue, au lieu d’attendre patiemment que votre projet se réalise tout seul. Qu’espériez-vous en vous bornant à rester fonctionnaire ou employé ? Vous connaissez le vieux proverbe : Les alouettes ne tombent pas toutes rôties. Méditez-le ?
Napal cherchait une réponse à cette boutade, lorsque Geirard s’interrompit brusquement à la vue de deux individus qui passaient près du bosquet. Il les suivit du regard, prit une note, et se balança de nouveau sur son rocking-chair. Sans doute les deux personnages lui avaient fourni un indice sur la solution d’un problème psychologique.
Napal ne put se défendre de rire de cette incartade. L’originalité du savant le divertissait ; elle jetait des variantes inattendues au milieu d’une discussion.
Geirard reprit.
— Votre projet se résume à connaître l’organisation actuelle des États-Collectifs dans ses grands principes, c’est-à-dire, dans Ceux qui sont consacrés par le progrès, et que les autres nations appliqueront plus tard pour se perfectionner.
— Parfaitement, dit Napal, satisfait de voir sa pensée traduite sous une forme nette et concise.
— Or, mon cher ami, quelque soit leur perfection, ces grands principes présentent des défectuosités qu’il vous est utile de découvrir afin de les éviter. Je ne saurais, pour ma part, vous servir en ceci, car je ne suis pas assez au courant de ce qui se passe dans cet immense pays. Mais vous découvrirez ces renseignements dans des volumes réservés que possèdent seuls les membres du Conseil Suprême. Malheureusement, chacun d’eux les renferme soigneusement, parce qu’à côté de certains détails que tout le monde peut connaître, comme les grands principes dont nous parlons, il en est d’autres qui concernent nos procédés de fabrication, et qu’il importe de tenir secrets.
— Je tiens à déclarer hautement, prononça Napal, que si je croyais mon entreprise nuisible aux intérêts de ce pays, j’y renoncerais sans hésiter.
— Et je ne vous aiderais certes pas si je le pensais aussi, répliqua Geirard, Poursuivons. Il faut donc, en premier lieu essayer de prendre connaissance de ces résumés. Un de mes amis, Robertson, qui fait partie du Conseil Suprême, me les confierait volontiers sous la foi du serment de ne lire que ce qui nous serait utile. Par malheur, Robertson absent pour un voyage d’exploration dans l’Est, ne sera de retour que dans deux mois, époque de la réunion générale du conseil. Il est donc utile de voir d’un autre côté. Je ne vous dissimule pas que c’est une entreprise hasardeuse.
« Grâce à notre organisation rien n’est ignoré dans les États-Collectifs, On soupçonnera la pureté de vos intentions, et si vous avez le malheur d’être découvert, on vous expédiera dans les colonies. Une fois là, je doute fort que vous puissiez en sortir. Le système de surveillance y est organisé d’une façon admirable.
— En quittant ma patrie j’ai accepté les périls et envisagé tous les risques de ma mission, répondit Napal avec fermeté, ni les uns ni les autres ne sont capables de m’arrêter.
— Voilà qui est bien dit, jeune homme, répondit Geirard avec un geste de satisfaction, et comme savent gérer ceux-là seulement qui ont le cœur droit et la conscience pure. Mon devoir était de vous prévenir ; vous savez maintenant que la route que nous voulons suivre est dangereuse, aucune surprise ne pourra donc vous atteindre. Voyons comment nous nous y prendrons pour l’aborder.
Napal prêta l’oreille. Geirard regarda le jeune homme, secoua la tête, et dit :
— Le seul moyen le seul entendez-vous, serait d’agir, par l’intrigue, sur l’unique mobile qui conduit les hommes ici, c’est-à-dire sur leur intérêt propre. Pour cela il faut manœuvrer en homme politique, et je ne crois pas me tromper, mon cher ami, en pensant que vous devez être un triste politicien.
Napal eut l’air de dire : Dame ! on fait ce qu’on peut.
— D’accord, on fait ce qu’on peut, dit Geirard qui devinait le jeune Indien au moindre geste ; mais en l’occurrence présente ce n’est pas assez. Pour être un politicien de mérite, mon cher, il faut avoir l’échine cartilagineuse, et posséder autant de souplesse dans le caractère que dans l’échine. Il est indispensable de savoir promettre et de ne pas tenir, de varier son opinion de façon à ce qu’elle vous serve suivant les circonstances, de sourire au mensonge, et de mépriser la vérité, de renier ses parents, ses amis, sa parole au besoin, de défendre ses intérêts par tous les moyens possible quels qu’ils soient, en un mot de ne penser qu’à soi en tout, partout. Toujours en ayant l’air de servir les autres qu’on trompe d’autant mieux qu’ils sont plus honnêtes, plus naïfs, ou plus dévoués. Êtes-vous capable de faire tout cela ?
— Non, répondit Napal, ma volonté se refusera toujours à exécuter ce que ma conscience réprouve.
Geirard considéra encore une fois ce jeune homme. Sa satisfaction s’accentua, mais jugeant qu’il devait se renfermer exclusivement dans la question qui les occupait, il reprit :
— Vous auriez raison si nous étions en présence d’honnêtes gens, contre eux de tels procédés seraient blâmables. Avec des fourbes, il faut au contraire user de fourberie, sinon on est vaincu d’avance. Prendriez-vous un simple bâton pour vous défendre, en sachant que votre adversaire vous attend le pistolet au poing et l’épée au côté, sous prétexte que le bois est moins meurtrier que le fer ? Ce serait être dupe. Cependant, pour calmer vos scrupules, cherchons quelle est la meilleure manière de réussir sans trop chagriner votre conscience.
Geirard cessa de se balancer et resta pendant quelques minutes plongé dans ses réflexions. C’était la première fois que Napal le voyait absorbé si profondément. La question qu’il cherchait à résoudre devait être bien épineuse et bien ardue pour le tenir aussi longtemps immobile.
Enfin le savant leva les yeux et dit :
— Nous n’avons pas l’embarras du choix. De même que je n’ai trouvé qu’un procédé d’action : l’intrigue, de même aussi je ne prévois qu’une manière d’en tirer profit.
— Quelle est cette manière ? demanda Napal.
— C’est d’intéresser une femme à la réussite de vos projets, de faire que par l’entremise de cette femme, un membre du Conseil Suprême le trouve assez intéressant lui-même, pour lui permettre de pénétrer dans la bibliothèque où sont renfermés chez lui les volumes qui nous intéressent.
À l’énoncé de cette proposition, Napal fonça le sourcil. Heureusement le savant ne vit pas cette marque de désapprobation. Il avait repris son balancement, le regard fixé devant lui, toujours en proie à ses réflexions.
— Ce sera d’autant plus aisé, dit-il, que vous possédez toutes les qualités nécessaires pour réussir.
Napal étonné regarda Geirard. Dans sa modestie il crut que le savant se moquait de lui, ou qu’il se livrait à une de ces plaisanteries banales auxquelles se plaisent quelquefois les intelligences supérieures. Mais Geirard ne plaisantait pas.
— Dites-moi, reprit-il en poursuivant son idée, ne m’avez-vous pas parlé d’une certaine Isabelle ?
— Oui, répondit Napal qui avait en effet glissé quelques mots sur son aventure avec la directrice, en exposant ses projets à Geirard.
— Contez-moi donc la chose dans ses détails.
— Elle n’offre rien d’intéressant.
— Racontez quand même.
— Vous le voulez ?
— C’est indispensable, insista le savant.
Quand Napal eut terminé, Geirard se fâcha sérieusement. Il arrêta net son balancement, et frappant du poing sur le rocking.
— Est-il permis, s’écria-t-il, d’entreprendre une expédition aussi sérieuse que la vôtre, en s’empêtrant d’un amour au cœur. Voyez où cela vous a conduit, à manquer une occasion superbe qui ne se reproduira peut-être plus. La réussite était au bout. Vous ne l’avez pas compris sous prétexte de serments échangés à la clarté des étoiles. C’est à prendre ou à laisser, continua-t-il en prenant un ton sévère, il faut faire abnégation de vos sentiments pendant un certain temps, ou renoncer à votre entreprise. Choisissez.
Cette mise en demeure chagrina Napal. Geirard professait évidemment une autre opinion que la sienne sur le caractère de la femme. Sans avoir pour elle l’indifférence sereine du philosophe anglais Newton, Geirard la considérait au point de vue où les mœurs européennes l’avaient placée tandis que pour Napal la femme restait la compagne dévouée dont le charme au milieu du foyer conjugal faisait oublier les fatigues du jour. Quoiqu’il en soit, pris entre son amour et la réussite de son entreprise, le jeune Indien essaya de protester timidement.
— Est-ce bien le seul moyen ? dit-il.
— Nous avons encore le hasard, répondit froidement Geirard, invoquez-le, peut être consentira-t-il à faire un miracle en votre faveur.
Napal n’insista plus, Geirard avait trop longuement réfléchi pour qu’il y eût autre chose à entreprendre. Il fallait se résigner.
— Peut-être, ajouta le savant, vous sera-t-il donné de rencontrer une femme au caractère généreux, désintéressé. Il en existe, surtout en Europe où la femme émancipée est habituée à marcher par elle-même. Mais prenez garde de vous tromper, car elle devra en même temps être assez intelligente pour se faire bien voir d’un membre du Conseil Suprême, et assez adroite pour se jouer impunément de sa crédulité. D’ailleurs, ajouta Geirard comme se parlant à lui-même, ce serait une bonne leçon à donner à cette sorte d’individus égoïstes et vaniteux.
— Je suivrai votre conseil, répondit Napal, puis-je compter sur votre aide ?
— Certes ! Dans la mesure de mes forces. Malheureusement je suis ici fort peu de chose.
Napal fit un geste d’incrédulité.
— Votre étonnement me flatte, continua Geirard en réponse à ce geste, car il vous semble inadmissible que ma situation ne soit pas en rapport avec les capacité que vous me supposez. C’est cependant la vérité.
Le savant mit le jeune Indien au courant de sa position. Il s’était beaucoup occupé de mécanique, de physique, surtout de sociologie et de psychologie. Naturellement, dans le système des États-Collectifs où il fallait intriguer pour réussir, conséquence inévitable d’une organisation administrative, Geirard absorbé par ses travaux, devait fatalement rester oublié dans une fonction inférieure. Comme Ligerey, on le tenait à l’écart, mais avec cette différence que Ligerey ne pouvait mener ses découvertes à bonne fin, parce qu’elles exigeaient des appareils puissants que la bureaucratie lui refusait par indifférence ou basse envie, tandis que Geirard, aidé de ses connaissances physiologiques, avait trouvé une situation en rapport avec les travaux auxquels il s’était adonné sur l’étude des lois fondamentales qui régissent l’être humain.
Il s’était casé dans l’une des dépendances du service d’hygiène, où il trouvait à sa disposition des appareils et des instruments, sinon suffisants, du moins assez complets pour faciliter ses recherches. Il se rappelait, étant jeune encore, avoir demandé l’emploi d’une fonction plus élevée dans le service de l’hygiène, afin d’être en possession d’instruments plus complets. On l’avait éconduit. D’un caractère trop indépendant pour intriguer, il se tenait à l’écart depuis vingt ans sans rien demander, vivant sans ambition comme sans désirs, plaçant sa satisfaction dans la solution d’un beau problème de mécanique ou de psychologie.
— Pour vous donner une idée de mon indifférence, ajouta Geirard en manière de conclusion, cette place que j’ai postulée jadis est vacante aujourd’hui, et je ne m’en préoccupe même pas, bien que je puisse faire agir de nombreuses relations.
— Que deviennent vos découvertes ?
— Rien. Que voulez-vous que j’en fasse ?
— L’État n’en bénéfice pas ?
— Pourquoi voulez-vous que je lui communique mes travaux ? Pour que messieurs les membres du conseil me regardent de travers, en m’engageant à m’occuper davantage de de ma besogne. On ne commet plus de pareilles fautes à mon âge.
— Voilà qui est triste à penser, dit Napal, cependant ne songez-vous pas à les publier tôt ou tard ?
— À quoi bon ! J’aime les choses intellectuelles pour elles-mêmes, et je me soucie fort peu de la gloire, je vous assure. Quoiqu’il en soit, en dépit de la modestie de mes fonctions, j’ai le bonheur de posséder beaucoup d’amis en Europe, et même à l’étranger. Hassir, en est un, et des meilleurs. Partout où j’ai voyagé, j’ai rencontré l’accueil le plus flatteur. Ma réputation, paraît-il, si humble qu’elle soit, m’y avait précédé.
— Ce n’était que justice ! s’écria Napal.
Geirard se leva en souriant, l’impétueuse franchise du jeune homme lui plaisait.
— Ne vous préoccupez pas si je vous ai un peu rudoyé, dit-il avec bienveillance, en lui tendant la main, j’agissais dans votre intérêt. Je vous le répète, vous me plaisez, j’aime le désintéressement et la générosité de votre caractère. Ces qualités sont rares à notre époque, elles l’ont été dans tous les temps, Vous pouvez donc compter sur mon appui, et ma confiance absolue. À vos heures de loisir, venez me trouver dans mon laboratoire, je vous apprendrai bien des choses que vous ignorez sur les hommes. En même temps nous laisserons venir les événements et nous agirons suivant les circonstances en essayant de faire pencher de notre côté la balance du hasard sur lequel il faut toujours compter.
Napal quitta le savant après lui avoir serré les mains avec effusion. Le jeune Indien partait enchanté, il se sentait grandi au contact de cet homme remarquable.
— Quelle intelligence ! se disait-il en s’éloignant. Hassir ne m’avait pas trompé Quel abîme entre un cerveau de cette puissance et celui du commun des mortels. Qui pourrait en mesurer la profondeur ? Comment la concevoir ? Les secrets de cette nature seront-ils toujours impénétrables ? Tout, chez Geirard, jusqu’à ses moindres gestes, jusqu’à cette originalité qui m’avait choqué d’abord, tout est remarquable. Bien heureux ceux qui sont doués de ces facultés souveraines !
LIII – Madame Aurore
En quittant Geirard, Napal profita du temps qui lui restait, avant de retourner dans les montagnes, pour rendre visite à Papillon.
Il lui raconta son entrevue chez le savant. Le colosse l’écouta religieusement avec la gravité d’un homme qui sait entendre une conversation sérieuse. Quand Napal eut terminé, Papillon demeura pensif.
— À quoi réfléchis-tu ? demanda le jeune homme.
— À ceci que ce Geirard doit être une intelligence bien extraordinaire, pour avoir frappé aussi vivement votre imagination. Car, soit dit sans vous flatter, cher Maître, vous êtes, vous-même, un esprit supérieur.
— Je ne suis qu’un enfant a côté de cet homme, Papillon, tu le jugeras quand tu le verras.
— De même que la valeur produit la force, la science est la mère du pouvoir, prononça sentencieusement Papillon. De tels hommes devraient être les premiers de l’État.
— Eh bien ! mon brave ami, tandis qu’une nullité comme Warner occupe une situation importante, un génie tel que Geirard est relégué dans une fonction à peine supérieure à la mienne.

