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Charles Kymrell : Le monde du XXVe siècle (32e partie)
lundi 22 septembre 2025, par
— Tout s’explique, se dit Napal. Ce règlement est d’autant plus compliqué qu’il est plus respectable par son âge.Il remonte à cinq cents ans. C’est un contemporain des microbes. On est conservateur ici. Tiens, le ministre des Beaux-Arts de cette vieille époque a choisi une année bissextile ; son ministère a duré un jour de plus. Seulement, il n’a pas voulu que son nom passe à la postérité. Sa signature est illisible. Il avait peut-être des raisons.
Lecture faite, Napal de dirigea vers l’estrade, l’un des vieillards causait avec une dame d’une maturité très avancés. La dame minaudait, le vieillard souriait, la bouche en cœur.
— Il n’y a pas d’âge pour les braves, pensa Napal à la vue de ce spectacle réjouissant.
Intéressé, il s’approcha et crut entendre que ces deux créatures respectables commentaient tout simplement un texte hébreu. Napal fit, à part lui, amende honorable.
— J’ai trop d’esprit, se dit-il. Une fois n’est pas coutume.
À côté du premier, un second vieillard, assis dans sa chaise curule, paraissait plongé dans une douce somnolence. Napal, pris de scrupule, hésita un instant avant de l’éveiller, mais il était pressé.
— Monsieur, dit-il à haute voix sans respect pour la majesté du lieu, voulez-vous être assez aimable pour m’indiquer le moyen de consulter le dictionnaire général des adresses ?
Le vieillard ouvrit un œil à moitié, laissa l’autre fermé, eut l’air d’esquisser un geste et répondit :
— Voyez le règlement.
— Je l’ai vu, observa Napal, et je le vénère.
— Alors, vous devez être renseigné, pourquoi m’interrompez-vous ?
— Parce qu’il ne m’a rien indiqué.
— Avez-vous lu ceux qui sont là, à droite... les nouveaux ?
— J’ai lut celui de la porte d’entrée.
— C’est tout ?
— Je pensais que cela suffisait.
Le vieillard ouvrit les deux yeux, examina Napal et jeta sur sur lui un regard de profonde commisération :
— C’est un enfant, murmura-t-il.
Puis à haute voix.
— Eh bien, lisez ceux-ci. De mon temps, ajouta-t-il en se replongeant dans sa somnolence, les jeunes gens montraient plus d’initiative.
— Vous avez bonne mémoire, monsieur, riposta Napal, car ce temps est bien loin de nous.
— C’est ce qui fait son mérite, jeune homme, prononça le vieillard d’une voix à peine perceptible.
Puis, il s’endormit tout a fait.
Napal prit connaissance de ce que ce digne vieillard appelait les nouveaux règlements. Le plus récent datait du vingt-et-unième siècle.
Après s’être pénétré de cette lecture indigeste, le jeune Indien fut à peu prés renseigné sur le moyen de se procurer son dictionnaire. Il lui fallut d’abord choisir une place, prendre un numéro, remplir ensuite dix ou douze bulletins d’une foule de détails inutiles. Puis il porta ce stock de papiers aux antiques de l’estrade, revint à sa place et, n’ayant rien de mieux à faire, regarda autour de lui.
Quelques individus, clairsemés par ci, par là, lisaient ou semblaient travailler. Le plus grand nombre était inoccupé, assis devant les tables dans une attitude expectante. Les uns sommeillaient, les tambourinaient doucement sur les pupitres.
— Qu’est-ce qu’ils viennent faire ici ? se demanda Napal.
Il eut bien vite la clef de l’énigme. Les lecteurs attendaient simplement l’arrivée du volume que chacun d’eux avait demandé.
Les surveillants se promenaient silencieusement, en jetant sur le public ce regard de dédain du professeur pour lequel tous les élèves de sa classe sont des paresseux. À un certain moment, l’un des garçons s’approcha d’un lecteur placé prés de Napal et lui dit :
— Vous avez demandé le De regnorum successione, de Jornandès.
— Oui, répondit le lecteur.
— Le volume est à la reliure.
— Quand reviendra-t-il ?
— Dans quelques mois, un an, peut-être, affirma tranquillement le garçon.
— Un an ! il fallait le dire tout de suite, je n’aurais pas attendu pendant quatre heures, s’écria le lecteur exaspéré.
— On ne s’ennuie pas quand on pense, répondit sévèrement l’employé, si vous vous étiez donné la peine d’approfondir la question que vous voulez étudier, vous n’auriez pas trouvé le temps long.
L’amateur de Jornandés s’éloigna en grommelant une phrase latine, tandis que le vieux garçon, toujours digne, s’approchait d’un autre lecteur.
— Donnez-donc des conseils aux gens, reprit-il, pour qu’ils vous envoient des sottises en latin. Il croit sans doute que je ne l’ai pas compris. Qu’est-ce que je ferais ici, si je ne savais pas le latin ! Mais pardon, continua-t-il, en s’adressant au lecteur, vous voulez lire la Dame des Palmiers ?
— Précisément.
— Le dernier roman d’Aurélien Ferrand ?
— Justement.
— On ne peut pas vous le donner.
— Pourquoi ?
— Parce que c’est un roman nouveau.
— Qu’est-ce que cela fait que ce soit un roman nouveau ?
— Cela fait que nous les lisons toujours avant de des communiquer au public.
— Quand l’aurais-je ?
— Ce sera long. L’année prochaine
— Et nous sommes au commencement d’août, s’écria Napal.
Puis, s’adressant à son plus proche voisin :
— Est-ce que les choses se passent toujours ainsi ?
— Non, mais en principe on attend toujours longtemps le volume demandé. D’ailleurs le cas est prévu. Quand l’ennui vous gagne, on est libre de se rendre au buffet. On y prend patience en mangeant. Il n’a pas été installé pour autre chose.
— Vraiment ? dif Napal.
— On prétend, ajouta le voisin en affectant un sourire malicieux, qu’un individu, arrivé un matin à la bibliothèque, attendit si longtemps qui tomba d’inanition. Je ne garantis pas le fait.
— Vous comprenez, il date du dix-neuvième siècle, mais il a servi de prétexte à l’installation du buffet.
Un des garçons antiques passait, il l’arrêta.
— J’ai demandé le dictionnaire général des adresses, dit-il, ne pourrait-on me l’apporter ? Voilà deux heures que je suis ici.
— Deux heures ! répondit antique avec solennité. J’y suis, moi, depuis vingt-cinq ans !
Et il s’éloigna laissant Napal écrasé par cette réponse.
Un quart d’heure ensuite le garçon revint.
— Impossible de vous apporter le dictionnaire en entier. Il comprend neuf-cent-cinquante volumes in-folio. Quelle lettre voulez-vous ?
— G.
— Ensuite ?
— Comment ensuite ?
— Après le G.
— G.E.II.
— Très bien.
Napal commençait à comprendre l’utilité du buffet. Il s’arma de patience et observa. Le spectacle restait immuable sauf quelques légères variantes. Ainsi, un lecteur ayant jeté par étourderie un bout de papier à terre, trois ou quatre garçons surgirent on ne sait d’où, se précipitèrent vers le coupable et lui parlèrent avec animation.
Trop loin de la scène pour entendre, Napal comprit à la mimique expressive des antiques qu’ils reprochaient vertement au lecteur l’inconvenance qu’il avait commise, car celui-ci, confus, ramassa le bout de papier et le fourra dans sa poche.
Enfin le dictionnaire arriva. C’était le trois cent vingt-septième volume. Napal le prit avec un léger serrement de cœur. Il espérait beaucoup en Pierre Geirard, il comptait sur son influence. Son nom se trouvait-il inscrit dans le dictionnaire ? Existait-il encore ?
Napal ouvrit l’in-folio, chercha, trouva le nom, et lut avec une satisfaction indicible :
— Pierre Geirard, hygiéniste à V.pr.d.3 ; C.H.2D ; 4e sub. ; 8° Sect. Laboratoires, savant étudiant le calorique produit dans le corps humain par la combustion des aliments.
Telle était la position officielle, en Europe, de Geirard, l’ami d‘Hassir.
Ainsi, le savant travaillait dans ce palais de l’hygiène que Napal admirait le jour de son arrivée, il s’était trouvé près de lui, peut-être même l’avait-il côtoyé. Le jeune homme, le cœur léger, ferma le volume, le laissa sur la table et se dirigea vers la sortie.
— Votre fiche, lui demanda le gardien de la porte d’entrée.
— Ma fiche ! Quelle fiche ? repartit Napal interloqué
— Celle que je vous ai remise à votre arrivée en échange de la carte d’entrée.
Napal chercha, ne trouva rien. Il interrogea le gardien du regarde.
— Veuillez voir, dit celui-ci avec une emphase impossible à rendre, veuillez voir messieurs les bibliothécaires principaux.
Le jeune indien reprit le chemin de l’estrade et s’informa. Les vieillards respectables, les garçons antiques, personne avait rien vu. La fiche était perdue. Alors le deuxième vieillard, celui auquel Napal avait adressé la parole, se leva, s’appuya sur les deux poings, et fit au jeune homme un discours en plusieurs parties pour lui démontrer l’utilité de la fiche en question.
— Je n’en doute pas, répondit Napal, mais comme je n’ai pas égaré volontairement cette fiche, votre éloquence ne la ferra pas revenir. Il vaut mieux la chercher.
Le vieillard, un peu sourd probablement, ne comprit pas et recommença mot pour mot son discours. Napal fit la même réponse. L’incident menaçait de s’éterniser. Alors le vénérable appela un vieux garçon, dont la fonction principale consistait à se promener de long en large dans la salle, et le questionna.
— Monsieur avait une fiche et l’a égarée, je le sais, prononça le promeneur en indiquant Napal. Je sais parfaitement aussi quand il l’a perdue, où il l’a perdue et où elle est perdue. Je vois tout ici, rien ne m’échappe.
— Puisque vous voyez tout, observa Napal, veuillez prendre la peine d’aller chercher cette fiche, et de me la rendre.
— Il importe au bon fonctionnement de l’administration de ne jamais s’écarter du règlement, répartit le &arçon. Vous devez retrouver vous-même la fiche perdue par vous. Article 57 de l’ordonnance du 1er juin 1999 1999 . Cherchez-la !
Le vieillard respectable qui s’était fait un cornet de chaque main, afin de mieux entendre, approuva de la tête une réflexion qui établissait victorieusement la rectitude administrative de ses sous-ordres, il sourit paternellement au vieux promeneur.
— Oui, cherchez-la, dit-il à Napal.
Le jeune homme agacé, pressé de partir, finit par s’écrier dans sa légitime impatience :
— Je n’ai pas à perdre mon temps dans une recherche inutile. Veuillez me restituer mon bulletin, ou donner l’ordre de me laisser sortir. Sinon j’adresserai une plainte à qui de droit.
Le ton d’assurance de Napal intimida les antiquaires, Ils pensèrent que cet inconnu était probablement un personnage important. Le vieillard fit un signe, le garçon s’inclina et désigna l’endroit où le jeune homme avait oublié sa fiche.
Napal sortit, après avoir perdu plus de quatre heures pour trouver un nom dans un dictionnaire. L’administration est une belle chose.
LI – Pierre Geirard
Dès qu’il fut dehors, notre héros prit un tramway et descendit devant le palais de l’hygiène.
Absorbé par ses travaux, Napal n’avait pas trouvé l’occasion de visiter ce palais, devant lequel il s’était arrêté le jour de son arrivée. Il l’avait alors admiré dans son ensemble, il put, cette fois, le contempler dans ses détails.
C’était le plus important des édifices de l’immense ville qu’il dominait de la hauteur de ses dômes. L’œuvre toute entière se présentait presque sans défaut. Cependant les connaisseurs estimaient que plusieurs des vieux monuments de la cité l’emportaient au point de vue esthétique, sur ce palais gigantesque. Il ne faut pas s’en étonner.
L’art, pensons-nous, est divin. Ce n’est pas toujours à l’époque culminante d’une civilisation qu’il atteint le plus haut degré de développement. Les hommes de génie surgissent quelquefois aux temps barbares. Ils enfantent des chefs-d’œuvre que la civilisation admire plus tard, et qu’elle se résigne à copier dans son impuissance à les dépasser.
C’est surtout dans les monuments que se reflètent les pensées d’un peuple, par eux que se traduit la caractéristique de son âme. Les anciens Égyptiens ont édifié des mausolées indestructibles dans les nécropoles, parce qu’ils les consacraient à la mort qui représentait pour eux le commencement de la vie éternelle, tandis qu’ils considéraient comme un passage l’existence éphémère de l’homme sur la Terre. Les Grecs construisirent leurs temples avec le sentiment d’harmonie, de grâce et d’élégance dont Ils aimaient à parer leurs divinités. Les mosquées de l’Inde prouvent le débordement d’imagination des architectes inspirés par le soleil ardent qui brûle le sol de leur patrie. Le Moyen-Âge a imprégné ses merveilleuses cathédrales de son esprit mystique et incertain. Il a laissé transparaître, dans ces assemblages de pierre aux lignes puissantes, aux détails légers et savants, en harmonie avec le gris du ciel, ce sentiment de sombre inquiétude qui le tourmentait sur le problème de la vie future. Ce qui caractérisait l’Europe à l’époque de Napal, c’était l’aspect une production colossale, résultat de l’union de quatre-cent millions d’hommes ; production qui se manifestait par une richesse excessive mise au service d’une puissance formidable.
Le palais de l’hygiène glorifiait cet état de choses. La vue de ce monument, dont nous avons déjà fait une courte description, inspirait à la fois un sentiment de grandeur, d’étonnement et d’admiration. Les bâtiments qui bordaient l’immense place au milieu de laquelle il se dressait, semblaient s’abaisser, pour ainsi dire, en face de ce merveilleux édifice, dont la flèche du dôme central s’élevait dans les airs à plus de quatre cents mètres de hauteur.
— Là-bas, dans l’Inde, pensa Napal en traversant une des allées bordées de statues qui conduisaient au pied de l’édifice, nous consacrons nos temples somptueux à cette majesté méprisable qu’on appelle l’Argent ! ici, dans la ville principale des États-Collectifs, le palais de l’hygiène, le temple de la santé publique, se dresse superbe sur les ruines de l’ancienne Bourse.
Le jeune indien gravit le grand escalier de marbre qui précédait l’entrée, traversa plusieurs vestibules garnis de tableaux, de sculptures, de bas-reliefs, et pénétra dans la galerie centrale, véritable musée où les œuvres maîtresses des plus grands peintres se trouvaient réunies.
La hardiesse de la construction stupéfia Napal. Elle ressemblait aux nefs des anciennes cathédrales, mais avec une élévation prodigieuse, que l’emploi du métal dans la construction avait permis d’atteindre. Napal supposa qu’elle dépassait cent mètres sous clef de voûte. La lumière entrait à profusion à travers les vitraux des rosaces, et donnait à l’intérieur un aspect riant en rapport avec sa destination. Le palais de l’hygiène n’était pas un édifice religieux. L’architecte avait soigneusement évité les sombres portiques avec leurs noirs arceaux. La mosaïque dont se composait le dallage offrait à la vue une grande richesse de ton et de dessin.
Pressé de se rendre auprès de Geirard, Napal quitta la grande nef, chercha une salle d’indications, et après dix ou douze minutes de marche dans cet immense palais, arriva dans les bâtiments réservés aux bureaux. Celui de Geirard était vide.
Contrarié par cet incident, le jeune homme réfléchissait sur ce qu’il devait faite et se disposait à sortir, quand un des collègues de Geirard lui apprit qu’il trouverait ce savant dans le laboratoire où il travaillait beaucoup plus souvent que chez lui.
Renseigné sur le chemin qu’il devait suivre, Napal s’arrêta devant là porte indiquée et frappa.
— Entrez, dit une voix à l’intérieur.
— Enfin, me voici arrivé, j’espère, pensa l’Indien.
Il poussa la porte laissée entrouverte et pénétra à l’intérieur. Il se trouva dans un vaste laboratoire encombré d’appareils disséminés en désordre, et communiquant avec une pièce plus petite remplie de tous les instruments usités en chimie.
Des aéroplanes poussiéreux étaient accrochés au plafond, oubliés pour des inventions plus récentes. D’autres instruments gisaient pêle-mêle dans les coins où sur les tables. On voyait, le long des murs, des quantités de fils, de robinets, de commutateurs et de prises de force dont le transport était assuré, pour ainsi dire, à domicile, soit par des fils électriques, soit par de petites turbines qui communiquaient avec des pressions d’eau considérables. Enfin, dans un angle, s’élevait une puissante armature de machine électrique.
Au milieu de ce désordre, Napal aperçut un personnage de cinquante ans environ, de taille moyenne, sec, nerveux, aux cheveux courts et grisonnants, la figure entièrement rasée. Il portait cette physionomie claire des penseurs, ou des savants, dont la peau encore fraîche malgré l’âge, est exempte des rides que les nuits de fatigue impriment sur le visage des débauchés. Son front était vaste, son regard très beau et très brillant. Sa personne respirait à la fois la douceur et la bonté. L’ensemble, empreint de singularité, présentait une telle complexité qu’il échappait à analyse.

