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Charles Kymrell : Le monde du XXVe siècle (31e partie)

dimanche 21 septembre 2025, par Denis Blaizot

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—  Ce sera fait demain.

Napal quitta le téléphone et reprit le chemin de son bureau.

—  Il me semble, pensait-il en marchant, que j’ai touché le point culminant de mes ennuis. Sauf la mort, je ne vois pas ce qui pourrait me frapper plus fort que les événements présents. Isabelle est impuissante à me retirer ma position de chef de section, la loi s’y oppose. Elle s’est vengée, autant qu’il était en son pouvoir, en me reléguant dans ces montagnes. Sivadgi ne peut pas faire plus que de séquestrer Oudja. J’envisage ces événements sans faiblesse. Ayons donc confiance et armons-nous de courage, en attendant le jour où je verrai Pierre Geirard. Le salut est là, j’en ai le pressentiment.

XLVIII – Nouvelles intrigues d’Afsoul

En se rappelant Isabelle et Sivadgi, Napal oubliait-un troisième personnage : Afsoul, le plus astucieux de ses ennemis.

Le jour même où notre héros se croyait au comble de ses disgrâces, le préfet de Delhi travaillait dans le cabinet où nous l’avons déjà vus, occupé à dépouiller sa correspondance avec Phingar, son secrétaire. Ce dernier décachetait les lettres, les passait à Afsoul qui les annotait et les rendait à Phingar pour les classer dans les dossiers des bureaux où se faisaient les réponses d’après l’annotation du préfet.

Les timbres de l’une de ces lettres attirèrent l’attention du secrétaire. Il la prit, l’examina et la tendit à Afsoul en disant :

—  Voici une lettre d’Europe adressée au préfet de la ville de Delhi.

Afsoul décacheta la lettre, la lut avec son air indifférent. Un instant on attention parut s’éveiller, mais ce ne fut qu’un instant. Il rendit la missive à Phingar.

—  Voyez dit-il.

La lettre venait d’Isabelle Duparrieu. La directrice demandait qu’on voulût bien compléter les renseignements qu’elle avait déjà réclamés sur l’Indien Napal, qui travaillait actuellement dans les États-Collectifs.

—  Vous avez lu ? demanda Afsoul.

—  J’ai lu. Il s’agit encore de ce Napal.

—  Avez-vous fait une tentative pour obtenir son extradition ?

—  Je me suis renseigné d’abord ; on n’a pas daigné me répondre. J’ai persisté, on a clos l’incident en m’adressant un avertissement très catégorique, par lequel on n’informait que les États-Collectifs ne reconnaissaient pas les manœuvres politiques des autres nations, et que leur administration n’avait pas pour habitude de se prêter à une demande d’extradition contre un étranger reconnu comme capable de travailler en Europe.

Afsoul écouta attentivement son secrétaire, médita cinq ou six secondes, et lui tendant la main :

—  Rendez-moi donc cette lettre, dit-il.

Phingar lui passa la lettre et pendant qu’il la relisait, il demanda au secrétaire :

—  Sivadgi est-il de retour ?

—  Oui, depuis quelques jours. Il nous a prévenus qu’il vous rendrait prochainement une visite.

Afsoul remit la missive d’Isabelle à Phingar.

—  Lisez attentivement la dernière phrase de cette lettre, dit-il.

Phingar lut à haute voix :

—  Nous avons constaté que l’Indien Napal était observateur et intelligent. On voudrait savoir dans quel but il a quitté l’Inde pour visiter les États-Collectifs.

—  La réponse est facile, reprit Phingar en relevant la tête. Napal est parti dans l’espoir de retrouver Mlle Sivadgi. Si vous le jugez utile, j’écrirai dans ce sens à Madame la directrice Duparrieu.

—  Vous ne voyez pas autre chose ? répartit Afsoul de ce ton particulier que nous lui connaissons et qui signifiait : Ce n’est pas tout, il y a autre chose, il faut qu’il y ait autre chose.

Phingar reprit la lettre, relut lentement la dernière phrase, en pesant les mots, réfléchit et dit :

—  Je ne vois pas autre chose.

—  Quel intérêt, poursuivit Afsoul, un personnage en demeure, comme ce Napal, l’acquérir une grande réputation, possédant déjà une haute situation dans le journalisme, quel intérêt, dis-je, peut-il avoir à quitter sa patrie, sa position, ses amis ?

—  Question d’amour, cela suffit, répondit Phingar, qui n’était pas pour le moment en veine de deviner les sous-entendus de son maître.

Un léger haussement d’épaules, à peine perceptible, manifesta seul l’impatience d’Afsoul, Phingar inquiet redoubla d’attention son esprit se tendit afin de mieux comprendre.

Le préfet continua.

—  Un homme politique, de caractère aussi sérieux que celui de Napal, ne sacrifie rien à l’amour. Il ne suit pas les conseils imprudents d’un vain plaisir et poursuit de plus hautes visées. Napal est entré dans l’Europe afin de voir ce qui s’y passe. Et pour sacrifier une position acquise à la réussite aléatoire d’une entreprise aussi dangereuse, il doit être poussé par une question personnelle de premier ordre. Or, je le répète, quel intérêt peut avoir, dans cette circonstance, un homme reconnu publiquement coupable de s’être livré à des compromissions contraires au bien de son pays, si ce n’est celui d’observer dans l’ombre ce qui se fait en Europe, afin d’en livrer les secrets à une nation rivale, assez riche pour payer largement ce honteux travail.

Phingar poussa un soupir de satisfaction. Il avait compris.

—  C’est-à-dire, s’écria-t-il, qu’il est payé par l’empire de Chine pour espionner les États-Collectifs.

—  Il vous sera certainement facile, affirma Afsoul, de prouver la véracité de ce fait.

Quand le préfet avait parlé, le secrétaire acquiesçait de la tête. Cette fois pourtant il se hasarda à présenter une objection. Il s’agissait de l’Europe, cette nation formidable à laquelle les autres peuples n’osaient penser sans frayeur.

—  Les Européens, dit-il, ne sont pas aussi faciles à duper que nos compatriotes. Essayer de prouver ce que nous avançons, sans preuves à l’appui, c’est courir à un échec. De plus, comment se renseigner sur ce qui se passe là-bas ? Les États-Collectifs n’aiment pas qu’on les questionne, et il ne fait pas bon jouer avec eux. Leur colère est redoutable.

Afsoul regarda son secrétaire avec ce vague sourire du maître qui reconnaît une supériorité sur l’inférieur auquel il développe des plans que celui-ci n’aurait jamais enfantés. Contrairement à son habitude, il entra dans certains détails, afin de mieux éclaircir les idées de Phingar.

—  Prenez le temps nécessaire pour vous renseigner, dit-il. Les circonstances ne sont pas ordinaires, et vous le ferez sans danger. Adressez-vous directement à cette Isabelle Duparrieu, elle vous aidera. Napal doit l’avoir offensée. Comment ? Je l’ignore. Une intrigue amoureuse, peut-être, mais à coup sûr elle le déteste. Exposez-lui carrément la question. expédiez en même temps une lettre probante. Vous en trouverez une certainement, insinua Afsoul en regardant Phingar. Oui certainement. Envoyez le tout sous pli cacheté à cette dame et vous verrez qu’elle découvrira dans les actions de Napal la confirmation de vos dires.

Phinger écoutait Afsoul avec une attention voisine de l’admiration. Cette absence absolue de moralité flattait ses instincts naturels. C’était ce qu’il appelait prendre une leçon de politique.

—  Lorsque le fait sera bien établi, continua Asfoul, l’Europe gardera le coupable. Et vous savez que les individus surpris là-bas en flagrant délit d’espionnage n’en reviennent jamais. Nous aurons ainsi rendu service à un pays ami, et l’Inde sera délivrée d’un homme capable de la troubler un jour, en excitant les mauvaises passions de la multitude.

Ceci dit, Afsoul continua le dépouillement de son courrier et passa à l’étude d’une autre question.

Phingar fit revenir Dhimal et sut encore le décider à écrire une nouvelle lettre compromettante pour Napal. Le malheureux avait conduit sa fille dans un sanatorium où son état s’améliorait de jour en jour. Malheureusement ses ressources s’épuisaient, il restait à peine deux cents francs sur les mille francs touchés la première fois. Refuser l’offre de Phingar, c’était perdre le fruit de ses efforts et puis, il avait mis le pied sur la route de l’infamie. Il en descendait la pente, et quand on est engagé sur cette route, on ne la remonte plus.

Lorsqu’il fut en possession de cette seconde lettre, Phingar étudia les moyens d’observer Napal en Europe. Il lui fallait du temps avant de se mettre en rapports suivis avec Isabelle, et surtout mener l’affaire avec assez de circonspection pour ne pas là compromettre.

XLIX – La fiche d’entrée

Quelques jours après ces événements, Napal regagnait sa demeure après avoir visité les postes alimentaires établis dans sa section.

—  Bonjour, monsieur Napal, dit tout-à-Coup une voix fraîche, derrière lui.

Le jeune Indien se retourna. Il vit Louise qui s’approchait en souriant. On apercevait au loin le planeur dans lequel elle avait prit place, et qui retournait à son point de départ.

—  Voilà une heureuse rencontre, répondit Napal, en serrant la main de jeune femme dans les siennes.

—  J’ai pensé à vous, reprit-elle. Tenez, voilà votre fiche d’entrée à la section de la bibliothèque nationale où sont consignées les adresses. J’ai voulu vous l’apporter moi-même en venant voir Ligerey.

— Je vous remercie, répondit Napal. Je suis libre demain, j’en profiterai. Pourquoi Papillon n’a-t-il pas disposé de cette fiche pour prendre lui-même l’adresse de Pierre Geirard ?

—  Parce que la section des adresses est strictement réservée. Le costume de typographe, que porte Papillon, aurait attiré l’attention des surveillants. Tandis qu’il est normal qu’un chef de section comme vous, puisse y pénétrer avec une fiche d’entrée. Je vais retrouver Ligerey. M’accompagnez-vous ?

—  Volontiers.

Ils se dirigèrent vers le bureau du jeune savant qui se leva à leur approche, en s’excusant auprès de Louise de ce que ses travaux ne lui avaient par permis de se rendre au devant d’elle. La jeune femme sourit et tendit son front, sur lequel Ligerey déposa un baiser.

Napal vit dans ce baiser ainsi que dans le doux Sourire de Louise une tendresse si chaste qu’il en fut délicieusement ému.

—  Quelle que soit la nature des institutions, se dit-il en admirant les deux amants, la véritable dignité de l’épouse résidera toujours dans la sincérité de son amour et dans la pureté de ses sentiments. Qu’importe la manière dont l’union s’est accomplie, ne varie-t-elle pas de siècle en siècle, et d’un peuple à l’autre ? Elle sera toujours heureuse quand elle reposera sur le respect, la confiance et l’estime que les époux se doivent l’un à l’autre.

Les premiers moments d’effusion passés, Louise jeta un regard autour d’elle, et sa vue s’arrêta sur un tableau chargé de calculs et de figures géométriques.

—  Tu penses trop à tes études, dit-elle à Ligerey. Prends garde, mon ami, ces travaux te fatiguent et finiront par altérer ta santé.

—  Je ne puis m’en distraire répondit Ligerey, ma besogne quotidienne est tellement insipide que ces études sont plutôt un délassement pour moi qu’un travail.

—  Fais donc suivant ta volonté, cependant permets-moi de te dire que je te trouve plus pâle que d’habitude. N’êtes-vous pas de mon avis, monsieur Napal ?

—  Je n’ai pas remarqué, répondit Napal pour calmer Louise.

—  Ne t’alarme pas, Louise, dit Ligerey. L’ennui seul est la cause de cette pâleur qui t’inquiète, mais te voilà. Ta présence me fait tout oublier.

Louise regarda le jeune homme en silence. Puis, maîtrisant sa tristesse et retenant un douloureux soupir, elle dit à Napal :

—  Vous ne connaissez pas la salle de la bibliothèque réservée aux adresses ?

—  Pas encore.

—  Vous y verrez des choses extraordinaires, à un certain point de vue.

—  Vraiment, répartit. Napal intéressé d’avance, j’y verrai sans doute une application remarquable des progrès industriels, si j’en juge par les bibliothèques techniques que j’ai déjà visitées.

—  Eh bien ! là, c’est le contraire. Dés l’entrée on se croit revenu de plusieurs siècles en arrière. Au point de vue archéologique c’est très curieux. L’Europe conserve deux ou trois établissements qui se refusent obstinément à évoluer par respect des traditions. La bibliothèque centrale est de ceux-là.

—  Comment cela est-il possible ? demanda Napal.

—  L’administration de cette bibliothèque est une espèce de retraite, dans laquelle on confine les vieux bonshommes qui seraient inutiles ou gênants partout ailleurs. On les récompense ainsi des travaux d’érudition auxquels Ils se sont adonnés quand Ils étaient jeunes.

—  Je ne comprends pas très bien.

—  Je n’explique. Vous savez que chez nous les littérateurs ont pour fonction spéciale de produire des romans, des pièces de théâtre, où des articles selon leur genre et leur capacité. On décide de leur vocation, non d’après un examen, ce qui serait désastreux, mais sur un vote général et public. Après quoi Ils subissent un temps d’épreuve. Il en est de même pour les hommes de science, lorsque leurs travaux n’exigent pas, comme ceux de Ligerey des études particulières et des installations nouvelles. Quant aux érudits, don le travail est souvent aride mais utile puisque ce sont eux qui compulsent les documents historiques, on leur a réserve les fonctions de bibliothécaires.

—  Je conçois, dit Napal, habitués à enfouir leur nez dans le passé, ces braves gens ne distinguent plus rien des événements qui gravitent autour d’eux.

—  Justement ; aussi se gardent-ils de perfectionner ce qu’ils trouvent en arrivant. L’idéal pour eux c’est le repos, et comme il en est ainsi depuis plusieurs générations, il en résulte que tout se passe aujourd’hui chez eux comme cela se pratiquait il y à quatre ou cinq cents ans. Cette bibliothèque est une espèce de sarcophage immense dans lequel s’agitent de vieilles momies tremblotantes, et où elles se dorlotent en attendant le repos final.

—  Très drôle, observa Napal. Je suis curieux de voir ces nobles antiquités.

—  Vous les verrez, dit Louise en riant, tandis que Ligerey souriait aussi en entendant la comparaison plaisante que la bibliothèque avait inspirée à la jeune femme.

Napal quitta Louise et Ligerey pour terminer son travail avant la fin du jour, et rentra chez lui.

L – Une bibliothèque antique

Le lendemain Napal partit de bonne heure pour V.pr.d.3 ,après avoir obtenu de son directeur, par téléphone, un jour supplémentaire de liberté. Il voulait se rendre auprès de Geirard sur lequel il n possédait d’autres renseignements qu ceux fournis par Ligerey.

—  J’ai lu autrefois, lui avait dit celui-ci, des écrits très remarquables sur la chimie organique et sur la mécanique dont Pierre Geirard était l’auteur. J’ai jugé que ces écrits émanaient d’un savant plein d’originalité et d’un génie de premier ordre. Cependant depuis quelqu temps je n’en ai plus entendu parler.

—  Rien ne prouve qu’il existe encore, se disait Napal en voyageant.

Aussitôt arrivé, il se rendit à la bibliothèque centrale. Nous savons que, dans les établissements parcourus par Napal, les appareils étaient multipliés de façon à restreindre le personnel autant que possible. Mais en entrant dans la bibliothèque sus-dite, le jeune Indien reconnut la véracité des assertions de Louise. Là on ne connaissait pas le progrès.

Napal traversa une série de galeries, passa sans s’arrêter dans la salle publique qui était immense, longea une suite de bureaux, et arrive enfin à la section réservée au Catalogue des adresses.

Il entra. Une odeur de vieux bouquins, réceptacles des âpres haleines des lecteurs qui s’étaient succédé dans la tabernacle depuis des temps immémoriaux, le saisit à la gorge.

—  Oh ! oh ! pensa-t-il, la ventilation laisse à désirer. Il n’en est pas ici comme dans les habitations. Ils en sont encore au système primitif des XIXe ou XXe siècles. Les microbes nagent dans les miasmes, Ils ont beau jeu. Ce doit toujours être les mêmes depuis cinq cents ans ! Oui, parbleu ! Ils ont établi leurs pénates dans ce séjour paisible. Ce sont maintenant des microbes savants, et comme le fameux rat de la fable :

Ne sont pas microbes qui, les livres rongeant

Se font savants jusques aux dents.

Satisfait de sa réflexion, le jeune Indien regarda devant lui. La salle était très vaste. De vieux garçons erraient, entre les espaces vides, chargés de livres qu’ils déposaient sur des tables. Dans le fond, Napal aperçut plusieurs vieillards respectables, au chef branlant, à l’œil éteint : messieurs les bibliothécaires, sans doute. Ils siégeaient sur une sorte de vieille estrade flanquée, à droite et à gauche d’autres vieux garçons qui attendaient les ordres.

Après avoir franchi le seuil de la porte, notre héros donna sa fiche d’entrée au garçon chargé de la recevoir. Celui-ci, un antique comme les autres, l’examina des pieds à la tête, et reconnaissant probablement que l’Indien n’était pas un habitué du sanctuaire, il lui remit une feuille imprimée en disant avec componction :

—  Lisez les règlements, monsieur. Là.

Napal suivit le geste indicateur. Il entrevit une grande pancarte couverte d’inscriptions, s’approcha et lut.

Le règlement menaçait des peines les plus sévères quiconque entrait dans les salles réservées sans y avoir droit, celui qui détériorerait les livres, soit en les manipulant, soit en les couvrant de taches, soit en dessinant sur les marges, soit, etc. etc., etc. Au bas de la pancarte on voyait encore écrit : « Vu et approuvé : le ministre des Beaux-Arts … Signature illisible… le 29 février 1904. »

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