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Charles Kymrell : Le monde du XXVe siècle (30e partie)

samedi 20 septembre 2025, par Denis Blaizot

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—  Vous avez raison, reprit Ligerey, et malgré cette soif de savoir, nos efforts n’ont abouti qu’à la connaissance plus approfondie de ces lois, rien de plus. Eh bien ! écoutez, Napal, le résultat de mes travaux, c’est la possibilité de voir ce qui se passe sur les planètes qui roulent autour de notre Soleil, aussi bien que si nous étions transportés à leur surface, et de savoir ce que contiennent les étoiles les plus rapprochées de notre système.

Napal appréciait trop l’intelligence de Ligerey pour douter de sa parole, lorsqu’il eut prononcé les derniers mots, il le regarda, saisi d’admiration.

—  Vous êtes arrivé à ce résultat ? s’écria-t-il.

—  À celui-ci et à d’autres encore. Par la connaissance approfondie des rapports qui relient les forces interplanétaires, lumière, électricité, magnétisme, j’ai perçu des applications remarquables, telles que l’utilisation de forces moléculaires nouvelles et inappliquées jusqu’ici. Plus je creuse ces questions, plus j’y trouve d’adaptations. C’est une mine féconde dont l’exploitation en grand n’aboutira jamais pour moi, malheureusement.

—  Pourquoi cette crainte ?

—  Je connais trop l’esprit de ceux qui nous dirigent pour ne pas être certain de ce que j’avance. Je n’ai d’ailleurs étudié à fond que la question relative à la faculté de voir ce qui se passe dans les autres mondes.

—  Comment est-ce possible ? demanda Napal, avide d’entendre et de comprendre.

—  Nous venons de dire, répondit Ligerey, qu’il existe des rapports entre les courants magnétiques qui vont du Soleil aux planètes, et d’un pôle à l’autre d’une même planète. Vous savez également que ces forces, lumière, chaleur, son, etc., si distinctes en apparence par suite de l’action qu’elles exercent sur nos sens, ne diffèrent entre elles que par la longueur d’onde et la fréquence, c’est-à-dire par l’amplitude ou la durée de leurs vibrations. Augmentez, par exemple, le nombre des vibrations des sons dans le même temps, vous obtiendrez de la chaleur, puis de la lumière, si au contraire vous augmentez l’amplitude vous aurez de l’électricité.

—  Parfaitement, ensuite ?

—  D’autre part, vous n’ignorez pas qu’on passe de l’une de ces forces à l’autre, à l’aide d’instruments. Ainsi, pour employer un langage moins correct mais plus clair, le téléphone transforme le son en électricité, et réciproquement. La télescopie, ou vision à distance, change la lumière en électricité, et réciproquement aussi, l’électricité en lumière. Je perçois de même les rapports exacts qui existent sur une planète entre les courants magnétiques et les phénomènes lumineux.

« Donc, si mes appareils sont sensibles au magnétisme interplanétaire, Ils me donneront les variations de ce magnétisme que je transformerai en lumière par une opération en sens inverse. Supposez que j’agisse ainsi sur une planète quelconque, je distinguerai d’abord les grands plans d’ombre et de lumière épandus sur le sol de cette planète. Ensuite, à l’aide d’instruments de plus en plus puissants, j’arriverai à nuancer ces ombres sous mes yeux comme elles existent en réalité dans la nature. Enfin, avec des appareils très précis, que d’autres trouveront ou perfectionneront après moi en continuent mes travaux, on verra les moindres variations de lumière, ombres, coloris,en un mot tous les objets comme si on se trouvait transporté à la surface même.

—  Je conçois, dit Napal, la faculté de voir dans l’intérieur des planètes, ou mieux, la progression visuelle interplanétaire s’accomplira pour nous, comme se dévoile peu à peu la lumière pour un aveugle-né auquel on a rendu la vue. Ce n’est que lentement, et à la longue, après avoir fait son éducation visuelle, qu’il parvient à distinguer les objets tels qu’ils sont.

—  Précisément. Ces préliminaires posés, je vais vous développer la question dans ses détails.

Ligerey fit marcher ses appareils, établit ses combinaisons. Dans le cours de ses explications, il aborda des questions tellement ardues, des calculs si difficiles, que Napal eut peine à le suivre. Il y parvint cependant. du reste sa conviction était faite.

—  Merveilleux ! s’écria-t-il, emporté par son admiration. Il est impossible que ces vérités restent méconnues.

—  On les reconnaît, mais on refuse de s’en occuper.

—  Pour quelles raisons ?

—  Parce qu’il faudrait me fournir les moyens de les mettre en pratique, ce qui nécessiterait une suite de projets, puis des études suivies de longs rapports pour justifier les efforts dépensés ; enfin. créer quelque chose d’entièrement nouveau, absolument en dehors des études admises et des travaux exécutés dans nos laboratoires, le tout sans profit pour nos hauts fonctionnaires. Alors. pourquoi voulez-vous qu’ils s’en occupent ?

—  Cependant ces supérieurs ont des Devoirs auxquels Ils ne peuvent se dérober.

—  Ils considèrent qu’ils ont des devoirs à remplir, parfaitement définis vis-à-vis leurs fonctions, et non pour autre chose. De plus, Ils m’ont désapprouvé dès le commencement de mes travaux, ce serait trop exiger de leur amour-propre que de les prier de revenir sur leur décision. Il en est ici, comme chez vous, dans l’Inde, quand vous cherchez des capitaux pour exploitation d’une idée nouvelle, on vous les refuse partout, surtout quand il s’agit d’une œuvre scientifique. En Europe, le capital est remplacé par les efforts auxquels il faut se soumettre pour se livrer à un travail quelconque, messieurs les hauts fonctionnaires s’y refusent, voilà tout.

—  Pourtant, lorsqu’une vérité apparaît réelle, évidente, admirable même !

—  Allez donc parler d’admiration à des individus dont le but unique est d’atteindre un grade supérieur. Ils savent ne pouvoir le conquérir que par l’intrigue et leur générosité native, quand Ils en ont une, s’émousse dans cette lutte stérile. Arrivés au sommet, Ils se confinent dans l’unique pensée de jouir en paix de la situation acquise. Réfléchissez à ce qui se passe chez vous dans vos administrations, et vous me comprendrez.

—  Vous dites vrai, répartit Napal. L’employé doit perdre toute initiative, abdiquer toute originalité. Malheur à lui s’il sort des plats sentiers tracés par l’administration, il sera impitoyablement écrasé.

—  C’est ce qui m’arrive actuellement, seulement chez vous l’employé peut donner sa démission.

—  Risque à mourir de faim ! observa Napal.

—  D’accord, on disparaît et c’est fini ! Ici personne ne meurt de faim, on est immobilisé puisque tout le monde est employé. On meurt de désespoir ou de découragement. L’agonie est plus longue, trouvez-vous que ce soit mieux ?

—  Vous pouvez avoir recours, par l’intermédiaire des journaux, à l’opinion publique.

—  Oui, malheureusement, je ne puis prouver mes théories qu’à l’aide de calculs ardus, à la portée d’une très faible minorité, Les autres ne comprendraient pas, et ne pas comprendre c’est condamner.

—  Essayez.

—  Je l’ai fait sans résultat, car, je vous le répète, mes découvertes restent hypothétiques lorsqu’elles ne sont pas suffisamment expliquées.

—  Venez dans mon pays, vous réussirez peut-être.

—  Impossible.

—  Pourquoi ?

—  Parce que je n’y trouverai pas les appareils perfectionnés qui me sont indispensables, et qu’on sait construire seulement en Europe. C’est qu’à l’heure actuelle, ajouta Ligerey d’un ton de tristesse profonde dont Napal fut ému, je suis le seul qui puisse mettre mes idées en pratique. Avant de les produire au grand jour, il faudrait résoudre un certain nombre de petits problèmes, dont j’arriverais facilement à bout parce que j’y suis rompu, mais qui rebuteraient tout autre que moi. En supposant qu’un long avenir me soit réservé, je ne parviendrais que difficilement dans le cours de mon existence à des résultats complets. J’aurais surtout indiqué la voie. Mais il est dans ma destinée de disparaître bientôt, peut-être se passera-t-il des centaines d’années avant qu’on parvienne à retrouver ce que, j’ai découvert, et qu’on étouffe aujourd’hui sous l’indifférence et le dédain !

—  Ce serait un grand malheur, s’écria Napal, vos travaux constituent une de ces œuvres sublimes qui sont l’honneur de l’homme sur la Terre.

—  Oui, reprit Liverey, dont le regard s’éclaira d’un feu sombre. Je crois pouvoir dire, sans trop d’orgueil, que ma découverte compterait parmi celles dont se glorifie l’humanité, et qui sont inscrites aux pages d’or de l’histoire avec les noms des Copernic, des Kepler, des Newton et des Laplace. Quand on songe à l’infinie variété avec laquelle la nature se manifeste autour de nous, on se demande ce que cela doit être sur les autres mondes, où les conditions primitives ont été différentes des nôtres. J’ai trouvé la réponse à cette demande. Si l’on daignait m’entendre, nous saurions bientôt si les planètes sont habitées, quelles sont les créatures qui respirent dans leur atmosphère. Nous pourrions profiter des progrès de celles qui sont en avance sur nous, et faire marcher, à pas de géant, les lentes évolutions qui marquent le pas en avant, dans la route que l’homme parcourt sur lo chemin de l’avenir. Les étoiles elles-mêmes nous dévoileraient leurs secrets.

—  Quoi ! vous lisez jusque dans les étoiles ! interrompit vivement Napal.

—  Sans doute, je reçois les courants magnétiques et je les amplifie dans le même rapport par des machines, dont le degré de puissance me donne le degré de visibilité. C’est ainsi que j’aurais pu découvrir l’existence des êtres animés dans le rayonnement des étoiles les plus rapprochées de notre soleil ; étudier la route sur laquelle il nous entraîne au milieu de l’éther vers la constellation d’Hercule ; trouver la force qui le maintient dans cette route ; voir clair à travers les nébuleuses. Et apercevoir dans notre plus proche voisine, l’étoile double du Centaure, qui roule à huit trillions de lieues d’ici, les choses étranges qui la peuplent et dont mous ne soupçonnons certainement pas l’existence. Mais à quoi bon fout cela. Je rêve de soulever le voile de l’infini, et je ne suis qu’un atome impuissant sur la Terre !

Napal n’entendit pas ces dernières paroles, les précédentes l’avaient enthousiasmé.

—  Toutes ces découvertes, je le répète, s’écria-t-il, intéressent profondément l’humanité. Je ne saurais admettre que ceux dont la mission est de les encourager se renferment dans un silence coupable.

—  Autrefois, répartit Ligeray, je pensais comme vous. Je me plaignais en accusant ceux qui nous dirigent. En réfléchissant j’ai compris les raisons de leur indifférence. Songez à ce que je vous disais il y a qu’un instant. Rappelez-vous que les vices et les grandes vertus sont des exceptions. La masse des hommes est faible, mobile parce qu’elle est faible, et cherche fortune où elle peut, guidée seulement par son intérêt. Croyez-vous que ceux qui ont sous leurs ordres des milliers d’individus se rendent facilement compte de ce qui convient à chacun d’eux. Ils n’en usent avec eux que pour les besoins de leur service, ou de leur satisfaction personnelle. Si mes supérieurs hiérarchiques vivaient près de moi, peut-être parviendrais-je à leur faire partager mes convictions, mais, de loin, Ils ne me voient que comme un point qui trouble leur horizon. Quand Ils mettent le pied dans leurs bureaux, Ils sont trop absorbés par le souci de leurs intérêts, ou par la paperasserie qu’il leur faut remplir, pour s’appesantir sur les question humanitaires, si toutefois leur cerveau est capable de les comprendre. Le fait seul d’être en possession d’un grade élevé prouve que leur qualité maîtresse est l’intrigue, et qu’ils sont impropres aux travaux qui exigent de l’intelligence ou de la noblesse de caractère. Sans quoi Ils n’auraient pu réussir.

—  Tout ce que vous m’exposez là, répondit Napal, est malheureusement trop vrai. la faute en est à l’infériorité de notre nature, et ici particulièrement, au régime par lequel les intérêts de la population tout entière sont remis aux soins d’une oligarchie égoïste et trop puissante.

—  Cependant, reprit Ligerey, ce régime nous a permis de réaliser de grandes choses. Il est en progrès sur ceux qui l’ont précédé. Il n’est pas parfait, hélas ! Quelques-uns en souffrent par malheur pour moi, je suis de ceux-là !

La netteté avec laquelle le jeune savant s’exprimait prouvait la certitude de ce qu’il avançait. Napal comprit qu’après avoir tout tenté pour réussir, il se voyait Maintenant à bout de ressources.

—  Je vous plains sincèrement, mon ami, dit-il, autant que je plains ceux qui, dans leur aveuglement, ont coupé vos ailes sans se douter que c’étaient les ailes du génie.

—  Ces hommes-là vivent tranquilles, répondit Ligerey, au milieu du calme de leurs désirs satisfaits, tandis que le repos ne viendra pour moi que le jour où, couché dans le néant, je retournerai, aux éléments dont je suis sortit.

Le savant prononça ces mois avec une énergie qui fit tressaillir Napal.

—  Je me repens de vous avoir interrogé, dit-il. Le souvenir des injustices que vous avez subies a réveillé vos douleurs, excusez-moi.

—  Ne croyez pas cela, Napal, votre présence m’est chère, car vous me comprenez, et me comprendre n’est-ce pas en même temps me consoler.

Le jeune Indien serra la main de Ligerey avec émotion, s’entretint encore quelques instants avec lui, puis le quitta en réfléchissant que les institutions des États-Collectifs présentaient des lacunes regrettables, et que, malgré leur supériorité sur celles des autres nations, elles se tenaient loin encore de la perfection.

—  Alors, se disait-il, le meilleur régime serait-il celui qui donnerait la liberté absolue à tous les hommes ? Non, ce serait folie ! Les lois les plus élémentaires de la sociologie en démontrent l’impossibilité. Laisse-t-on un enfant marcher seul et sans guide.

Napal comprit l’inutilité d’approfondir pour le moment cette redoutable question de la liberté, et pensa qu’il valait mieux l’abandonner aux élucubrations des rêveurs et des utopistes.

XLVII – Une idée de Papillon

En rentrant, Napal trouva chez lui la lettre de Synga qu’il attendait, en réponse à la dernière qu’il lui avait écrite.

La jeune fille lui annonçait que Sivadgi était revenu avec sa femme à Delhi, qu’Oudja n’était pas avec eux, qu’elle en ignorait là cause parce que son père avait gardé un silence absolu sur tout ce qui la concernait. Elle savait seulement que Sivadgi connaissait par Afsoul le départ de Napal pour l’Europe, et elle supposait qu’il avait du conduire Oudja dans une retraite cachée, afin de la soustraire à toutes les recherches.

Synga ajoutait qu’elle se tiendrait constamment en éveil et promettait d’écrire, dès qu’elle aurait découvert quelque chose. Elle terminait, comme d’habitude, par quelques mots affectueux à l’adresse de Papillon.

Cette lettre n’était pas rassurante.

Afin de se rendre un compte exact de la situation, Napal reprit ses notes et les parcourut pour les mettre en ordre. En tournant les pages d’un cahier, il trouva un papier qu’il avait placé dans les feuillets le jour de son arrivée à V.pr.d.3. C’était la recommandation que lui avait remise Hassir pour Pierre Geirard.

Pierre Geirard !

Ce nom frappa fortement son esprit. Ce papier, lui avait dit Hassir, sera peut-être un talisman pour vous. Le vieillard auquel il devait tant, dont le souvenir se manifestait par son éloquente intervention, aux moments les plus critiques, venait-il une fois de plus le tirer d’embarras ? Napal le crut.

Qu’avait-il fait, depuis son arrivée en Europe, pour rencontrer. Pierre Geirard ? Il s’en était occupé dès les premiers jours. Il n’avait vu dans les bibliothèques techniques, seules mises à sa disposition, que des adresses relatives à l’industrie, dans les bâtiments desquelles ces bibliothèques se trouvaient installées, ainsi que celles des principaux fonctionnaires. L’adresse de Pierre Geirard n’étant inscrite dans aucune d’elles, il n’occupait donc qu’une position peu élevée dans la hiérarchie des États. Restait la bibliothèque centrale qui contenait un catalogue complet de toutes les adresses. Mais on ne pouvait consulter ce catalogue que dans une salle réservée, où le public n’entrait qu’avec une permission spéciale. Napal avait envoyé une demande pour qu’on voulut bien le renseigner sur la demeure de Pierre Geirard, ou lui donner la permission de venir prendre ce renseignement lui-même. Depuis il attendait patiemment.

La demande, comme il arrive pour toutes celles qui n’émanent pas d’un personnage influent, traînait oubliée dans les bureaux. La réponse viendrait peut-être un jour, en attendant, le temps passait. À tort ou à raison, par superstition ou pour toute autre cause, Napal s’imagina que la réussite lui viendrait de Pierre Geirard parce qu’il était l’ami d’Hassir.

—  Il faut que je le voie le plus tôt possible, s’écria-t-il. Comment ? Voilà la difficulté.

Soudain une idée traversa son cerveau. Papillon travaillait à la bibliothèque centrale, pourquoi ne pénétrerait-il pas, secrètement ou ostensiblement, cela dépendait des règlements, dans la salle réservée au catalogue des adresses.

Sans perdre de temps, il se mit en communication avec Papillon.

—  Salut, maître, dit la voix grave du colosse après quelques minutes d’attente. Que se passe-t-il ?

Napal lui exposa la situation.

—  L’idée jaillit du cerveau. comme l’étincelle du caillou, par le choc des événements, observa Papillon, toujours logique dans ses réponses.

Puis, au bout d’une seconde de réflexion :

—  Nous aurons facilement l’adresse de Pierre Geirard si mademoiselle Louise y consent

—  Comment cela ?

—  J’imprimerai une fiche supplémentaire, je la lui remettrai directement au lieu de la faire passer par le contrôle, elle la parachèvera.

—  Très bien, mets-toi à l’œuvre le plus tôt possible.

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