Accueil > Science-fiction, Fantasy, Fantastique > Incontournables et autres fondateurs de la SF > Charles Kymrell : Le monde du XXVe siècle > Charles Kymrell : Le monde du XXVe siècle (29e partie)
Charles Kymrell : Le monde du XXVe siècle (29e partie)
vendredi 19 septembre 2025, par
XLV – L’exil dans les montagnes
L’après-midi, vers quatre heures, Napal arrivait dans la région des montagnes.
La fiche du voyage lui prescrivait de descendre à la station correspondant au poste 3.A.7.b. Là, il trouverait un véhicule qui le transporterait à sa destination définitive.
Et parcourant le court chemin qui séparait la station du poste, Napal jeta un coup d’œil sur le paysage. Il lui parut aussi pittoresque et aussi intéressant que ce qu’il avait déjà remarqué dans ses précédents voyages.
Des ponts d’une hardiesse étonnante surplombaient d’immenses ravins. Des câbles énormes, sur lesquels glissaient des chariots de communication, reliaient les monts entre eux, tandis que des réseaux de fils couraient le long des roches. Son attention se surexcita d’autant plus que, plis il regardait, plus il découvrait de choses nouvelles pour lui. Firouze lui disait qu’il n’existait pas un coin de l’Europe qui fut inexploré. C’était la vérité.
En s’approchant du poste 3.A.7.b., Napal aperçut une sorte de grande nacelle en osier, munie d’appareils particuliers dans sa partie médiane, et pouvant contenir quatre ou cinq personnes. Au-dessus de la nacelle un système compliqué de bambous, de fils et de ressorts, soutenait une série de surfaces planes juxtaposées, de façon à représenter un immense parachute. Quelques hélices étaient disposées dans la membrure. Le tout constituait ce qu’on appelait un planeur.
Napal prit place dans ce planeur avec deux autres voyageurs et le conducteur mécanicien. Celui-ci mit ses appareils moteurs en mouvement et développa les plans supérieurs. Les hélices tournèrent rapidement, l’appareil s’enleva brusquement de terre suivant une direction presque verticale. D’autres points mouvants se détachaient sur le ciel dans les lointains environnants. Le jeune Indien comprit que ces points devaient être également es planeurs ou des aéroplanes.
On monta jusqu’à une assez grande hauteur. Le conducteur la repéra sur ses instruments. Puis il arrêta le mouvement de ses appareils et tendit les plans d’une façon particulière. Alors le véhicule se mit à filer, en descente, avec une rapidité excessive vers la montagne qui se dressait en face. Lorsque le planeur fut juste au dessus du point d’arrivée, l’employé remit ses moteurs en mouvement, déploya entièrement ses plans, superposa de la toile, et après une manœuvre compliquée finit par atterrir en un point exactement fixé d’avance.
Napal fut quelques secondes à se remettre de l’impression étrange causée par cette chute dans le vide. Encore étourdi de la façon dont il avait tourné en arrivant il mit pied à terre et aperçut Ligerey qui venait au devant de lui, la main tendue.
— J’étais prévenu de votre arrivée , dit-il avec un doux sourire. Je vous attendais pour vous montrer votre nouvelle installation.
— Vous êtes mille fois aimable, répondit Napal. Comment avez-vous appris mon envoi dans ces régions ?
— Par Louise qui m’a téléphoné, et par la gazette locale qui m’a renseigné. Ce n’est pas ici somme à V.pr.d.3. Les distractions sont rares et nous lisons les journaux.
— Pauvre distraction ! dit en riant Napal qui en vrai journaliste, se croyait le droit de dénigrer son métier.
Le soleil descendu sous l’horizon éclairait les cimes neigeuses des monts, et donnait à la nature un aspect grandiose.
— Pourtant, continua Napal, ce spectacle est superbe, je ne saurais trop l’admirer.
— C’est vrai, mais lorsque vous l’aurez admiré comme moi mille fois par jour, vous en serez lassé.
Le jeune Indien demeurait pensif en suivant des yeux l’aéroplane qui s’éloignait.
— À quoi songez-vous ? lui dit Ligerey. Parlez. Si je puis vous renseigner, je suis à votre disposition.
— Depuis que j’habite l’Europe, répondit Napal, je me suis souvent demandé pourquoi vous n’étiez pas encore parvenus à trouver la solution complète de l’aviation. Voilà bien des siècles qu’on en parle, qu’on l’espère d’une année à l’autre. Cependant elle n’arrive jamais à maturité.
— La raison en est facile à comprendre. Vous savez d’abord ce qu’il faut penser de la direction des ballons ?
— Oui, en vertu de certaines raisons mécaniques, si puissants que soient les ou le moteur qui le gouvernent, un aérostat ne peut remonter un vent dont la vitesse dépasse quinze mètres à la seconde, sous peine d’être disloqué. Il en résulte que le ballon dirigeable ne doit sortir que dans des conditions atmosphériques très favorables, et dans ces conditions même, le voyage reste encore trop dispendieux pour être pratique.
— C’est très juste, répondit Ligerey, voilà pourquoi vous avez vu peu d’aérostats flotter au milieu des airs dans nos contrées.
— Mais il y a l’aviation ou le vol aérien. Pourquoi, demanda Napal, l’usage des planeurs, comme celui que je viens d’utiliser, n’est-il pas plus répandu ?
— Je vais essayer de vous expliquer, répondit Ligerey. Le problème de l’aviation comporte deux difficultés redoutables. La première est d’enlever l’appareil, d’où la nécessité d’un moteur très puissant et en même temps très léger, deux conditions presque incompatibles. Réfléchissez à ceci, que l’homme est un moteur des plus parfaits par rapport à son poids. Or, le problème consiste à trouver mieux.
— Rien que cela ! dit Napal en riant.
— La seconde difficulté, poursuivit Ligerey, est plus redoutable encore. C’est celle de l’atterrissage. Lorsque l’appareil descend sur la terre avec rapidité, il est indispensable de l’amener à toucher le sol avec une vitesse nulle. Le moindre choc détruirait l’aéroplane et blesserait les voyageurs. Observez les oiseaux lorsqu’ils approchent du sol. Leurs mouvements indiquent qu’ils déploient une force considérable avant de toucher la terre. Nous devons les imiter. Si on laissait le planeur se mouvoir au gré du vent, on courrait trop de risques ; donc nécessité nouvelle d’installer un moteur très puissant. Ce qui nous ramène à la première difficulté, ou à un cas identique.
— Comment avez-vous tranché la difficulté ?
— On prend comme moteur des accumulateurs qui empruntent leur force à des machines très puissantes. On les charge à fond et on s’enlève, mais comme Ils ne tirent pas leur force d’eux-mêmes, il ne peuvent servir qu’un temps très court, c’est pourquoi, dans la descente, on utilise autant que possible la résistance de l’air. Par le fait de cette résistance, l’aéroplane glisse sur les couches atmosphériques comme sur un plan incliné et descend suivant une pente d’environ dix degrés au-dessous de l’horizontale. À l’atterrissage, on actionne de nouveau les accumulateurs, tout en se conservant les ressources de manœuvrer dans l’air, en prévision d’un accident dans les appareils.
« Vous avez pu remarquer tout cela dans la manœuvre du conducteur mécanicien. Le peu de durée des accumulateurs ne permet le service que pour les stations très rapprochées les unes des autres. Voilà pourquoi nous n’utilisons les planeurs que dans les montagnes.
— Qui empêche de les utiliser ailleurs, en multipliant les stations où l’on rechargerait les accumulateurs ?
— C’est que, dans l’utilisation pratique d’un mode de transport, il ne faut pas seulement en considérer le côté curieux, mais aussi le côté économique. Les accumulateurs sont des appareils coûteux auxquels s’ajouterait la dépense de machines puissantes, installées dans des postes nombreux, desservis eux-mêmes par un grand nombre d’employés. Ajoutez enfin que ce genre de véhicule n’est pas sans danger, et toutes ces causes accumulées vous expliquent pourquoi il n’est pas plus répandu. Dans les montagnes, les choses changent, les routes. Les, ouvrages d’art coûteraient plus cher encore à établir et à desservir que l’installation des planeurs, c’est pourquoi nous les avons utilisés. La question est résolue théoriquement, mais elle est insuffisamment pratique.
Napal et Ligerey arrivèrent en causant à V.Em.457 qui comprenait un ensemble de petites industries minières, d’extractions de roches particulières, de glaciers, etc.. Le tout éparpillé dans la montagne.
Ligerey dirigeait la section économique, avec un personnel peu nombreux sous ses ordres. Napal devait surveiller la fabrication alimentaire qui nourrissait les habitants de V.Em.457 C’était un grand diminutif de l’immense usine que Napal avait visitée sous les auspices de Roncourt.
Ligerey conduisit le jeune Indien à sa nouvelle demeure.
— Voici votre nouveau domicile, dit-il en lui montrant un bâtiment d’assez bonne apparence, mais qui parut bien étriqué à Napal par rapport à l’ampleur des maisons de Vpr.d.3. On ne trouve pas ici les avantages de la grande ville. Cependant on s’y accoutumerait volontiers, si on parvenait à vaincre son ennui.
— Ce mal est-il sans remède dans ce pays de montagnes ?
— Il y en a un.
— Lequel ?
— S’en aller quand on le peut.
— Rien de plus facile, il me semble, observa Napal, pendant les jours de repos ou de congé. Vos moyens de transport permettent les déplacements fréquents même avec les pays les plus éloignés. Ce n’est jamais que affaire de quelques heures.
— Oui, répondit Ligerey. C’est une des belles conceptions de l’esprit humain que celle qui nous permet de dévorer l’espace à travers les obstacles (monts, plaines, rivières, torrents et ravins), et cela sans peine, sans efforts, assis commodément dans un salon ; d’avoir, pour ainsi dire, rapetissé la Terre au point de ne plus compter les distances. Mais ne serait-il pas plus beau encore, de franchir les limites terrestres dans lesquelles nous vivons emprisonnés, et de prendre son vol dans l’espace jusqu’à la rencontre des mondes inconnus !
Ligerey prononça ces dernières paroles d’un air en quelque sorte inspiré, puis garda le silence. Napal comprit qu’il faisait allusion à ses travaux, et n’insista pas par discrétion.
La nuit tombait peu à peu. Les deux hommes se séparèrent en se donnant amicalement la main, et le jeune Indien entra chez lui.
XLVI – Les forces interplanétaires
La première occupation de Napal, le lendemain matin, fut d’écrire à Synga afin de la mettre au courant de ce qui s’était passé. Ensuite il Commença sa vie nouvelle et se mit à son travail.
Autant la ville de V.pr.d.3, qu’il venait de quitter, était grands et luxueuse, autant celle qu’il habitait maintenant présentait peu de ressources au point de vue des satisfactions intellectuelles. Plus de promenades le soir aux Longs-Jardins, où si loin que s’étendait l’horizon, se dressaient les ponts métalliques, les dômes étincelants et les vieux monuments gothiques dont les noirs arceaux se doraient aux feux du soleil couchant. Plus de concerts dont l’harmonie passait comme un souffle à travers les bosquets odorants, aucune de ces distractions élevées qui reposent l’esprit du labeur du jour. Napal comprit vite la vérité du mot de Ligerey : « Ici l’ennui est notre hôte. Nous vivons avec lui. »
Il lui restait, heureusement, deux ressources précieuses : la présence de Ligerey et la lecture des journaux.
Le troisième jour qui suivit son arrivée, le jeune savant s’étant absenté, Napal eut recours aux journaux. Il n’avait jamais parcouru les gazettes jusqu’alors, parce qu’il ne se croyait pas encore assez au courant de l’état de l’Europe pour les bien comprendre. Mais dans sa solitude, il s’en trouva satisfait.
On imprimait dans chaque région, des feuilles particulières au moyen desquelles chacun se renseignait facilement re les faits principaux qui se passaient dans les États-Collectifs. On publiait aussi des brochures littéraires ou scientifiques, des revues critiques, etc. Mais le journal le plus répandu, celui qui primait les autres par son extrême importance, consistait en une feuille quotidienne, résumé général des plaintes, des observations et des critiques que tout Européen avait le droit de formuler sur les décisions du Conseil Suprême ; sur les abus quand Ils se produisaient, etc. Cette feuille, on le comprend, était très lue. Malheureusement elle ne répondait plus, depuis longtemps, au but pour lequel elle avait été instituée. Les critiques s’y étalaient encore très vives, acerbes même quelquefois, mais elles étaient souvent dénaturées par les rédacteurs chargés de les condenser. Messieurs les hauts fonctionnaires, tout en paraissant respecter la loi, n’aimaient pas qu’on se permit de contrôler trop librement leurs actes et donnaient les ordres en conséquence.
Il en résultait qu’au fond, la liberté de discussion se trouvait comprimé, et que les intrigues pouvaient se développer dans l’ombre. Malgré cette répression, Napal reconnut, dans l’ensemble des critiques qui se succédaient journellement dans la grande feuille publique, l’effet résultant de l’état de malaise et de mécontentement qu’il avait observés chez ses collègues du bureau où il fut employé en arrivant à V.pr.d.3.
Bien plus, lorsqu’il eut approfondi cette question capitale, il arriva qu’il se rendit un compte exact de la disposition générale des esprits en Europe, et il en fut profondément étonné. Il avait quitté l’Inde, nous le répétons, avec une admiration préconçue des institutions européennes, et persuadé qu’il lui serait donné de contempler un bonheur idéal. Le jour de son arrivée, l’aspect des États-Collectifs, en provoquant sa surprise, avait confirmé cette idée. Mais bientôt, lorsque laissant le côté matériel, il se mit en contact avec le côté passionnel, la médaille lui montra son revers. Et, par l’effet de contraste, ce revers lui parut plus sombre qu’il ne l’était en réalité. Il constatait partout une espèce d’irritation morale en désaccord manifeste avec le bien-être général. L’Europe qu’il croyait stable, assise dans sa civilisation avec ses institutions avancées pour base, se présentait maintenant à ses yeux comme susceptible d’être transformée d’abord, perfectionnée ensuite. Il comprenait que cette organisation merveilleuse si bien étudiée, si solidement établie qu’elle semblait être, n’était cependant pas immuable. Il surviendrait quelque chose après elle, quelque chose encore au-delà, et toujours ainsi jusqu’à la disparition de l’homme dans la poussière des mondes. Quelle serait la succession de ces transformations ? Nul ne pouvait le dire, pas même le concevoir. C’était le doute éternel dans l’inconnu de l’avenir infini.
L’esprit de Napal s’élargissait dans les conceptions de ces pensées philosophiques. D’autres surprises, au reste, l’attendaient encore.
La compagnie de Ligerey était la principale ressource du jeune Indien contre l’ennui. Il ressentait une vive sympathie pour ce savant, qui se montrait quelquefois triste, taciturne même, mais qui rachetait ces légers défauts, par une nature droite, une rare noblesse de caractère, et par des qualités intellectuelles de premier ordre. Dans ses discussions scientifiques, Napal l’écoutait avec un vif plaisir. Il ne comprenait pas qu’un homme de cette valeur pût rester aussi longtemps méconnu. Il croyait, dans son honnêteté, que si les hauts fonctionnaires vivaient comme lui, dans l’intimité de son compagnon, Ils le placeraient bien vite à la place qu’il méritait.
Le quatrième jour.de son arrivée, Napal, après avoir terminé son travail, rendit visité à Ligerey qui s’était absenté la veille. Il le trouva non dans son bureau, mais dans une sorte de laboratoire situé sur un point élevé de la montagne. Le jeune savant se tenait penché sur un appareil exposé aux rayons du soleil, qui pénétraient à pleins flots dans la pièce.
En entendant entrer Napal, Ligerey se retourna et le pria de regarder le petit appareil. Napal se baissa et vit une aiguille qui s’agitait suivant des oscillations très irrégulières.
— Eh bien ? interrogea le jeune Indien.
— Cette aiguille m’indique en ce moment, répondit Ligerey, une recrudescence dans les explosions gazeuses qui se produisent à la surface du soleil. Sa mobilité est en accord avec l’énergie d’une partie de ces protubérances.
— Oui, je sais dit Napal, la découverte de ces appareils remonte à cinq ou six siècles. On connaissait à cette époque les rapports qui existent entre l’aiguille aimantée et les manifestations de l’énergie solaire.
— Très bien, reprit Ligerey, mais on ne possédait pas d’instruments aussi précis que celui-ci. Il m’avertit, à cette minute même où nous sommes, de la formation d’une grande aurore boréale dans les régions voisines du Pôle Nord, exactement au point de jonction du 115e méridien avec le 87e parallèle.
— Ces instruments, demanda Napal, ne sont-ils pas les résultats de vos recherches ?
— Non, répartit Ligerey avec un doux sourire, j’aurais trouvé peu de chose s’il en était ainsi. ce sont simplement quelques appareils connus que j’ai perfectionnés. Mes travaux sont d’une autre nature.
— Puis-je, sans indiscrétion, vous demander de me les expliquer ?
Ligerey poussa un profond soupir comme si cette question réveillait une de ses douleurs, puis il dit :
— Vous êtes-vous demandé quelquefois, quand vous erriez la nuit dans, la campagne, ou lorsque vous voguiez sur les flots sous un ciel parsemé d’étoiles, ce que devaient être ces milliers de feux qui brillent au firmament ?
— Oui, souvent, et la science astronomique m’a répondu que ces points lumineux, plus nombreux que les grains de sable entassés sur les rivages des océans, sont des soleils comme le nôtre, autour desquels gravitent des mondes semblables à celui qui nous porte. Elle m’a fait connaître aussi plusieurs des lois qui régissent leurs mouvements dans l’espace, un peu de leur constitution, et... c’est tout ! Au lieu d’apaiser la curiosité de l’homme terrestre, ces connaissances sommaires l’ont excitée, parce que là où nos ancêtres voyaient un horizon borné et des feux scintillants accrochés à une voûte solide, elles lui ont fait entrevoir l’Infini.

