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Charles Kymrell : Le monde du XXVe siècle (28e partie)

jeudi 18 septembre 2025, par Denis Blaizot

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Du reste la distance de V.pr.d.3 à V.tr.1 était relativement courte, à peiné 3 heures de route vers le nord en train ordinaire.

Cependant, à un moment donné, son attention fut attirée par la vue perspective de la mer qui se fondait avec l’azur céleste aux dernières limites de l’horizon. On approchait de plus en plus, on distingua nettement le mouvement des flots, celui des navires qui filaient sur l’eau. Napal crut à un temps d’arrêt, puis à un transbordement des voyageurs. Le train courut toujours avec la même vitesse, quitta la voie de terre et s’engagea sur un pont monumental aux pieds duquel les vagues venaient battre les piles avec fracas. En avant s’étendait l’alignée métallique du pont avec son treillis. La hauteur du tablier semblait être de soixante-dix à quatre-vingts mètres au-dessus des eaux.

Ce spectacle intéressa Napal. Il se rappela avoir lu que, depuis trois siècles environ, on avait relié le continent par un pont gigantesque à l’île qu’on appelait autrefois la Grande-Bretagne.

Nous traversons la Manche, pensa-t-il.

Puis le jeune homme retomba dans son indifférence, ne pensant qu’à une seule chose : revoir Oudja.

Arrivé à destination, Napal descendit dans la ville, insoucieux des merveilles architecturales qu’il rencontrait sur son passage [1].

Accoutumé maintenant aux habitudes européennes, il n’eut aucune peine à se conduire dans les rues, malgré l’immensité de la ville. Il se dirigea tout de suite vers le palais des ambassadeurs, dans le quartier des étrangers.

En Europe, on ne pouvait voir un fonctionnaire supérieur, chez lui, qu’après lui avoir demandé audience par lettre ou par téléphone. L’extrême facilité des communications rendait ce moyen très pratique. Les ambassadeurs étrangers conservaient, au contraire, leurs habitudes locales, et laissaient leurs compatriotes libres de les aborder, où de se présenter à leur demeure, sans la demande préalable d’une lettre d’audience.

Napal entra dans l’hôtel du représentant de la république Hindoue avec un motif tout prêt pour excuser sa visite. Raide, correct, la chaîne d’argent au cou, un huissier le reçut.

—  Monsieur l’ambassadeur est-il visible ? demanda le jeune homme.

—  Monsieur l’ambassadeur n’est pas encore arrivé en Europe, répondit l’huissier.

—  Pas encore en Europe ? Mais il doit être installé depuis plus de deux mois.

—  Pardon, de quelle personne monsieur veut-il parler ?

—  Je parle de monsieur Sivadgi.

—  Monsieur Sivadgi n’est plus ambassadeurs.

—  C’est impossible ! s’écria Napal, surpris par cette nouvelle inattendue. Vous faites erreur.

—  Pardonnez-moi, monsieur Sivadgi est reparti pour l’Inde où il doit occuper une situation des plus importantes.

—  Depuis quand ?

—  Depuis huit jours.

—  Il est parti... seul ?

—  Avec toute sa famille.

Napal jugea superflu d’en demander davantage et s’éloigna, anéanti sous le nouveau coup qui le frappait.

—  C’est une fatalité ! s’écria-t-il, je ne puis rien tenter sans voir mes projets s’écrouler les uns à la suite des autres, et le sort s’acharne vraiment sur moi avec une rigueur capable d’ébranler l’âme la plus forte. C’est à se désespérer.

La marche calma ses sens excités, il revint promptement à des idées plus viriles.

—  Allons, se dit-il, me voilà encore sur la pente du découragement, j’oublie les conseils du sage Hassir. Puisque Sivadgi est parti, je n’ai qu’une résolution à prendre : revenir à V.pr.d.3 par le premier train, rejoindre Papillon, me concerter avec lui, écrire ensuite à Synga les événements me dicteront ce qu’il conviendra de faire pour retrouver Oudja.

Le premier rapide partait seulement le soir à neuf heures. Napal voyagea de nuit et contempla pour la première fois les campagnes de l’Europe sous l’obscure clarté produite par la réverbération des nuées qui renvoyaient les feux terrestres allumés de toutes parts, dans les plaines, sur les collines, au fond des vallées. Il vit les profondeurs du paysage illuminées, de distance en distance, par la blanche lumière des réflecteurs qui éclairaient les Villes et par les rouges foyers d’immenses ruches industrielles qui apparaissaient à l’horizon des terrains comme des cités en flammes. De temps en temps, des feux blancs intenses donnaient au paysage un aspect lunaire. Parfois de grandes constructions métalliques se dressaient dans l’ombre et revêtaient par le miroitement un aspect fantastique agrandi par le lointain.

Dans la campagne agricole, des gerbes d’étincelles jaillissaient entre les nuages et le sommet de grands mâts élevés pour la culture électrique. Napal aperçut encore, sous une faible lumière, des milliers de têtes de bétail grouiller, pour ainsi dire, dans de vastes parcs à bestiaux qui se perdaient au loin. Enfin, des flammes aux feux multicolores se reflétaient sur l’eau des rivières et des canaux, et réjouissaient la vue comme une illumination vénitienne.

Ce spectacle intéressa d’autant plus vivement Napal, qu’il se rendait facilement compte de l’utilité de tout ce qu’il voyait.

Il s’arrêta à V.pr.d.3, comme il se l’était proposé, et rentra chez lui vers minuit.

XLIV – Où Papillon passe au travers d’une porte aussi facilement qu’à travers une toile d’araignée

Dans la matinée, Napal se rendit à la bibliothèque centrale où il fit demander Papillon. Le brave garçon fut consterné d’apprendre que Napal était envoyé dans les montagnes.

Nous voilà séparés pour la seconde fois, dit-il, c’est vraiment jouer de malheur. Il nous reste heureusement la compensation de pouvoir communiquer souvent entre nous. Ce qui m’afflige c’est que je n’ai pu jusqu’ici vous être d’aucune utilité.

—  Tu fais erreur, ami, répondit Napal, n’as-tu pas relevé mon courage aux heures d’abattement, penses-tu que ta présence, ton humeur égale, ta franche amitié, me soient pas pour moi le meilleur des stimulants ? Crois-moi, nous avons traversé nos plus rudes épreuves, nous surmonterons facilement celles que l’avenir nous réserve encore.

—  Nous les surmonterons, répondit simplement Papillon. Vous partez demain ?

—  Oui, demain matin. Je voudrais voir Louise Sennevières avant mon départ, afin de me mettre à sa disposition, dans le cas où elle aurait une communication à me faire au sujet de Ligerey.

—  Nous la trouverons dans son bureau. Je vais vous conduire, suivez-moi, mon cher maître.

Les deux compagnons traversèrent une suite de corridors, de salles, de vestibules, enrichis d’objets d’art, de statues, de tableaux, et arrivèrent au bout d’une galerie, en face d’une porte devant laquelle Papillon s’arrêta.

—  C’est ici, dit-il.

Il se disposait à frapper, quand tout à coup il fit un signe à Napal pour d’inviter à garder le silence. Le bruit d’une altercation parvenait à travers la porte.

On se rappelle qu’en quittant le service de la fabrication alimentaire pour entrer dans l’une des subdivisions de la bibliothèque, Louise fit part à Napal de ses soupçons, relativement aux intrigues d’un surveillant qui la fatiguait de ses assiduités.

La jeune femme occupait un petit bureau où elle travaillait seule à la réception des fiches d’entrée des sections de la bibliothèque réservées aux fonctionnaires ou aux individus chargés de travaux spéciaux. Elle achevait les fiches et les envoyait aux ayants-droit.

Or, ce matin même, avant l’arrivée des deux amis, elle cherchait à déchiffrer un appareil, lorsqu’elle entendit un bruit de pas derrière elle. Surprise, car hormis les supérieurs, personne n’avait le droit de pénétrer dans un bureau sans la permission de l’occupant, elle se retourna et reconnut Reggio, le surveillant général des appareils, celui précisément qui la poursuivait de son amour ; sa fonction de surveillant lui donnait la possibilité d’entrer partout.

À sa vue la jeune femme fronça les sourcils, son gracieux visage prit une expression de fierté hautaine.

—  Que voulez-vous, monsieur ? dit-elle.

—  Mais, mademoiselle, répondit Reggio, visiblement embarrassé, je viens... pour mon service.

—  Votre service ne vous commande pas de déranger les employés, vous auriez dû attendre mon départ.

—  Je désirais vous parler.

—  Alors faites vite, je suis pressée.

Le surveillant hésita un instant, puis prenant son pardi :

—  Mademoiselle, dit-il, depuis que vous travaillez ici, j’ai vainement cherché l’occasion de causer avec vous, cette occasion ne s’étant pas présentée, j’ai cru qu’il m’était permis de vous rendre visite.

—  Si vous n’avez pas encore trouvé l’occasion de m’adresser la parole, c’est parce que j’évitais votre rencontre, vous devriez le comprendre et m’épargner la peine de vous le dire.

—  Cependant il faut que je vous parle, il le faut.

—  Je vous prie de ne pas insister, ce serait inutile,

—  Enfin, mademoiselle, que vous ai-je fait pour que vous m’évitiez ainsi ?

—  Vous m’avez poursuivie de vos assiduités quand vous saviez qu’il m’était impossible d’y répondre.

—  Est-ce un crime, et pouvez-vous m’en vouloir de vous aimer !

—  Oui, car vous n’ignorez pas que j’en aime un autre, et que je ne suis pas femme à partager mon amour.

—  C’est cette honnêteté qui m’obsède et m’attire. J’aime en vous la pureté de vos sentiments, et cette dignité sereine qui vous rend supérieure aux autres.

—  Eh bien, monsieur, puisque vous reconnaissez que j’ai la dignité de moi-même, pourquoi cherchez-vous à m’avilir, en me demandant de mentir à mon cœur ?

—  Loin de moi cette pensée. Je vous demande seulement de me témoigner moins d’hostilité, en me permettant de venir quelquefois causer avec vous. Je vous en supplie, accordez-moi cette faveur.

—  Je vous l’accorderais volontiers, monsieur, si vous ne cherchiez pas à dépasser les limites de la bonne camaraderie que je vous offrais, à l’époque où je vous ai fait comprendre l’inutilité de vos recherches. Mais vous n’avez pas voulu m’entendre, vous m’avez fatiguée de vos assiduités, alors je n’ai vu qu’un remède à cette situation, celui de vous tenir à distance, et de toujours vous éviter.

—  Toujours !

—  Oui !

—  C’est votre dernier mot ? dit Reggio, dont l’œil lança un éclair.

—  C’est ma résolution définitive.

—  Je ne veux pas vous croire encore. Écoutez-moi, je vous en conjure, réfléchissez, ma position n’est pas de celles qu’on puisse dédaigner, et je suis prêt...

—  Je n’ai plus rien à vous dire, monsieur, reprit Louise en l’interrompant, veuillez me laisser.

Au lieu de se diriger vers la porte, Reggio se rapprocha de Louise.

—  Je vous prie de sortir, dit-elle avec hauteur, vous m’avez comprise, je pense ?

—  Je ne sortirai pas, répliqua le surveillant d’un ton menaçant.

—  Si vous ne quittez ce bureau à l’instant même, poursuivit Louise, j’appelle, je vous accuse d’avoir usé de violence envers ma personne, et vous savez quelle est la sévérité de nos lois pour ceux qui, comme vous, osent attenter à la liberté individuelle.

—  Oui, je le sais, je perdrai tous les avantages de ma situation, on me reléguera dans une colonie lointaine, où je traînerai une existence désormais perdue, sans relations, sans amis, mais quelle que soit la punition que j’encourrai, ses déceptions seront moins amères, ses souffrances moins terribles, entendez-vous, que les tortures que m’infligent votre résistance et vos dédains. Je vous aime, quoi qu’il arrive, vous serez à moi ! C’est résolu !

Puis comme il voyait que la jeune femme tendait le bras pour presser un bouton électrique, il se précipita entre elle et l’appareil, saisit en même temps le fil conducteur qui reliait la porte et le brisa. Le courant étant interrompu, il devenait impossible d’ouvrir la porte, aussi bien de l’intérieur que de l’extérieur, sans rétablir la communication. Louise se trouvait seule dans un endroit écarté, à la merci du surveillant. Le voyant s’avancer sur elle, l’œil enflammé, la jeune femme eut peur, elle appela à son secours.

Reggio ricana, la prit dans ses bras, et le serra contre sa poitrine. Louise affolée se débattait vainement.

—  Au secours ! cria-t-elle pour la seconde fois.

À peine ce second appel fut-il jeté, que Louise vit la porte se gonfler sous une poussée extérieure, puis se fendre dans toute sa longueur et s’écarter comme une ouverture à deux vantaux. Ensuite une main se posa sur l’épaule du surveillant qui s’affaissa sous la pression et on entendit une voix calme qui disait.

—  Tout homme qui use de violence envers une femme est un lâche.

Reggio surpris s’arrêta.

—  Demandez pardon à cette femme de l’insulte que vous lui avez fait, continua la même voix calme.

Reggio se releva vivement et se trouva en présence de Papillon qui lui répéta, de sa voix toujours aussi tranquille :

—  À genoux devant cette femme que vous avez insultée.

—  M’humilier devant elle, s’écria-le surveillant, jamais !

Alors, ivre de colère et d’amour-propre froissé, il s’élança sur Papillon. Le colosse le saisit au passage, le fit tourner sur lui-même, l’enleva par les deux épaules, et le secoua dans l’espace comme un arbre chétif.

Étourdi, suffoqué, les bras ballants, les jambes pendantes, le surveillant demanda merci. Papillon le reposa à terre et le jeta tremblant aux genoux de Louise.

—  Grâce pour cet homme, mon ami, dit la jeune femme, il est assez puni, la leçon lui suffira, je l’espère.

—  Vous le voulez ?

—  Je vous en prie.

—  C’est bien, fit Papillon.

Et il enleva d’une main le surveillant, qu’il posa ensuite d’aplomb sur le sol.

—  Partez, lui dit-il, et souvenez-vous que si jamais vous manquez de respect à madame, si loin que je sois, j’accourrai à son premier appel et je vous étranglerai.

Papillon proféra cette menace avec la même sérénité que s’il eût demandé à Reggio des nouvelles de sa santé. Mais il n’y avait pas à s’y tromper. Reggio le comprit. Il fit deux pas pour sortir, se heurtant, dans son trouble, aux parois du mur sans trouver la porte. Napal le remit complaisamment dans son chemin, et on le vit s’éloigner en chancelant à travers la galerie.

Lorsqu’il fut disparu, Louise remercia vivement les deux amis, et leur demanda par quelle heureuse circonstance Ils étaient survenus si à propos pour prendre sa défense.

Napal lui fit connaître le motif de sa visite, sans s’expliquer sur les causes de sa disgrâce. Louise sourit. Dans son intuition féminine, elle devinait ce qui s’était passé entre Isabelle et le jeune Indien. Elle s’avança vers Napal.

—  Je comprends votre discrétion, dit-elle, mais je connais votre loyauté, je n’ai pas besoin d’en savoir davantage pour être certaine que vous avez rempli votre devoir dans cette circonstance.

Puis elle ajouta :

—  Vous venez de me rendre un grand service, ma reconnaissance vous est acquise, et quoique je sois bien peu de chose, je serai toujours prête à vous être utile dans la mesure de mes moyens.

Napal remercia la jeune femme à laquelle Papillon tendit la main en disant :

—  Vous avez entendu la promesse que j’ai faite à ce surveillant mal élevé, s’il lui prend jamais envie de recommencer, un mot, et j’accours.

—  Je ne pense pas que ce soit son intention, répondit Louise en souriant. la leçon a été si rude que je me dispenserai même de porter plainte contre lui. D’ailleurs, le malheureux est plus à plaindre qu’à blâmer.

—  Hélas ! Vous avez raison mon amie, observa Napal. Et votre aventure est la preuve que, si parfaites que soient vos institutions, elles ne sauraient empêcher, qu’en certains cas, le bonheur de l’un ne fasse le malheur d’un autre. Ligerey vous aime-æ et vous l’aimez, il est heureux. Or Reggio vous offre son amour et vous le repoussez, il est malheureux. Il passe cependant pour un honnête homme. Tout ceci n’est ni votre faute, ni la sienne, ni celle de Ligerey, assurément. Et chacun est libre de sa personne, mais nous sommes en droit d’y voir la conséquence de l’une de ces impossibilités primordiales, créées par la nature pour faire comprendre à l’homme que le bonheur parfait n’existe pas sur la Terre. Pourtant, qui sait ? poursuivit il en manière de conclusion, la jalousie en amour, et les malheurs qui en découlent, sont peut-être inhérents à notre civilisation, tandis qu’ils étaient inconnus à l’homme des âges préhistoriques. N’accusons pas la nature et cherchons à devenir meilleurs. c’est le plus sage.

Papillon hocha la tête en signe d’assentiment, la figure de Louise s’éclaira de nouveau d’un gracieux sourire. Elle remit à Napal une lettre pour Ligerey.

—  Je vous reverrai là-bas, d’ici peu, dit-elle. Pendant nos jours de congé, nous voyageons à tour de rôle, Ligerey et moi. J’irai lui rendre la visite qu’il m’a faite, ce sera double plaisir pour moi de vous trouver auprès de lui.

—  Au revoir donc, mon amie, répondit Napal, et à bientôt, je l’espère.

Les deux amis quittèrent la jeune femme. Papillon retourna à son travail, Napal se dirigea vers les bâtiments des départs pour se rendre à son nouveau poste.

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[1La ville V Tr.1 où descendaient les ambassadeurs étrangers, et où l’on s’occupait spécialement de la politique étrangère, désigne probablement Londres, l’ancienne capitale de l’Angleterre. Ce qui nous le fait présumer, c’est le chiffre 1 placé devant V Tr., ainsi que le pont désigné clairement par Napal dans la traversée de la Manche, et dont il avait été question déjà aux 19e et 20e siècles. Là s’arrêtent les indications. Dans son court passage à V Tr.1, le jeune Indien n’a pas pris le temps de consigner ses observations. Il se borne simplement à dire que les constructions métalliques de cette ville étaient plus grandioses encore que l’entrepôt de V Tr.10 et qu’elles frappaient l’imagination des voyageurs au même degré que l’antique Babylone avec sa tour de Babel et ses jardins suspendus. Nous consignons cette observation sans autres commentaires.