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Charles Kymrell : Le monde du XXVe siècle (26e partie)

mardi 16 septembre 2025, par Denis Blaizot

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Ainsi Napal nommé chef de section ne devait plus descendre. Cette façon de procéder avait pour but d’éviter, autant que possible, les abus de la part des supérieurs, les vengeances ou les moqueries des inférieurs.

C’est pourquoi on prenait de grandes précautions, avant de rendre définitive une nomination à un poste important. C’était le cas de la subdivision. Le titulaire de cet emploi remplaçait le chef de bureau quand il s’absentait, il lui fallait donc posséder une connaissance approfondie de son métier. À cet effet on avait créé une série de surnumérariats par lesquels l’employé devait passé avant d’être promu chef de subdivision en titre.

Pendant ce surnumérariat le postulant se mettait au courant de son travail, et remplissait souvent les fonctions de chef de subdivision, avec les avantages qui en découlaient. Mais l’emploi de surnuméraire n’était qu’un passage, ou plutôt un examen d’essai temporaire. Celui que l’on reconnaissait incapable reprenait son poste sans espoir d’avancement dans l’avenir, Napal était donc appelé au premier surnumérariat, en conservant son grade de chef de section. Au bout de quelques jours, si on le reconnaissait capable, il passerait du premier au deuxième surnumérariat, sinon, il resterait définitivement chef de section.

L’après-midi Napal fut dérangé de sa besogne par le timbre de l’appareil qui le mettait en communication avec la directrice. Napal donna le signal d’avertissement et écouta, Isabelle l’invitait elle-même à passer chez elle le lendemain soir après son travail, afin, disait-elle, de le mettre au courant de ses nouvelles fonctions et de causer avec lui.

Cette invitation contraria Napal. Il n’avait jamais eu, jusqu’alors, l’occasion de se rencontrer seul avec Isabelle, et il éprouvait un sentiment de crainte à la pensée de cette rencontre. Néanmoins il ne pouvait décliner une invitation faite par un supérieur direct. Il répondit qu’il se rendrait à l’heure dite aux ordres de sa directrice.

La communication fermée, le jeune homme se promena quelques instants rêveur dans son bureau.

—  Mes collègues ont-ils raison ? se disait-il. En m’accordant si ouvertement sa protection, la directrice est-elle poussée par un sentiment autre que celui d’une bienveillance amicale. C’est impossible ! Comment supposer qu’une femme libre, intelligente et belle, entourée d’hommages, ait daigné remarquer un petit employé à peine débarqué d’une contrée barbare.

Puis, réfléchissant que la femme, si intelligente qu’elle soit, est souvent l’esclave de ses caprices, il pensa, en dépit de sa modestie, que ce qui lui paraissait invraisemblable devenait peut-être la réalité.

—  Plaise au ciel, dit-il, qu’il en soit autrement. Je ne connais rien de plus ridicule que de se dérober aux sollicitations d’une femme. Dans ce pays où les rapports sont libres, pareille aventure doit être fréquente. Quelqu’un plaît, et cela suffit. Me voilà dans la situation d’une employée placée chez nous, dans l’Inde, sous la dépendance d’un supérieur. Mais moi, ajouta-t-il en riant, je suis homme. Quel que soit le résultat, s’il nuit à mon avenir, il ne touchera pas du moins à ma dignité.

« Hélas ! pensait-il avec tristesse, je n’ai jamais si bien compris à quelle terrible nécessité sont réduites les malheureuses femmes qui, soumises aux caprices d’un directeur, n’ont d’autre alternative que celle de vendre leur honneur en cédant à ses désirs, ou de perdre leur position en défendant leur honneur. Ici les mœurs sont plus libres et, certes, les institutions européennes sont perfectibles, mais si j’établis une comparaison entre ce qui m’arrive actuellement et ce qui se passe chez nous, leurs défectuosités sont bien faibles mises en parallèle avec celles qu’entraînent les nôtres.

XLI – Caprice de femme

Nous savons qu’en vertu de l’importance de ses fonctions, la directrice habitait une demeure particulière.

Le soir du rendez-vous, Napal arriva chez elle à l’heure prescrite et fut introduit dans la pièce où se tenait Isabelle. Les meubles, les vases, les étoffes, les statuettes et les fleurs, qui ornaient cette pièce, lui donnaient un aspect féerique. Elle était éclairée par une lumière bleuâtre qui frappait doucement la vue, et tenait l’esprit sous cette impression de vague indécis qu’on éprouve sur les hauteurs éthérées.

Napal n’avait jamais rencontré dans les demeures habitées par les riches Indiens, rien qui fut comparable à ce qu’il voyait. De même que le soir du dîner, il s’arrêta saisi d’admiration. Un sentiment de bien-être inconnu l’envahit, il fit quelques pas avant d’apercevoir Isabelle.

La jeune femme se tenait nonchalamment étendue sur un siège de repos. Un riche vêtement, différent du costume administratif qu’elle portait habituellement, rehaussait l’éclat de sa beauté naturelle. Certaines parties transparentes de l’étoffe laissaient voir le haut des épaules et les bras. Des parfums imprégnaient l’atmosphère de la chambre et flattaient les sens par leurs suaves odeurs.

À l’entrée de Napal, Isabelle se leva, ensuite satisfaite de l’effet produit sur le jeune Indien par le luxe qui l’entourait, elle attendit qu’il lui adressât la parole.

Après quelques secondes de muette contemplation, Napal s’avança et, s’inclinant devant Isabelle :

—  Madame, lui dit-il, vous m’avez fait l’honneur de me mander près de vous, afin de me renseigner sur les charges inhérentes à ma nouvelle fonction, je suis venu me mettre à vos ordres.

—  En effet, monsieur, répondit Isabelle, approchez et veuillez prendre la peine de vous asseoir.

Napal s’assit dans un fauteuil, la directrice reprit sa place sur le siège de repos.

—  J’ai toujours pensé, reprit-elle, que le premier devoir d’un chef de service était de se rendre compte des désirs et des aptitudes de ceux qui sont placés sous ses ordres. Or, le meilleur moyen de connaître les gens, c’est de causer avec eux. Voilà pourquoi, ajouta-t-elle avec un sourire, je vous ai prié de venir chez moi ce soir.

Ce préambule rassura le jeune homme.

Au lieu d’avoir à combattre le caprice d’une femme, comme il le craignait, il se crut simplement en présence d’une directrice aimable, qui n’avait préparé cet entretien que dans la seule intention d’aborder des questions techniques relatives à sa situation, afin de lui faciliter sa tâche. Cette pensée le rendit plus confiant.

—  Je vous remercie, dit-il, de cette marque de condescendance, croyez, madame, que je vous en suis profondément reconnaissant.

—  Je ne vous cacherai pas, poursuivit Isabelle, que je vous ai remarqué dès l’heure de notre première rencontre. Vous étiez étranger. Votre présence dans un train réservé, votre costume, vos observations, avaient attiré mon attention, et lorsque vous m’avez appris que vous deviez entrer dans l’un des services de ma direction, je me suis promis de prendre tous les renseignements capables de m’éclairer sur votre compte. C’est ce que j’ai fait.

—  Eh bien ! madame, ces renseignements ?

—  M’ont appris ce que je désirais savoir. Vous aviez acquis dans l’Inde la réputation d’un publiciste estimé et d’un littérateur de talent. Vous avez quitté votre patrie, une position enviée, dans le but de vous instruire. Vous voyez que je suis au courant. C’est un noble but auquel je ne puis qu’applaudir, puisqu’il a confirmé le sentiment d’estime que vous m’aviez inspiré.

—  Je vous remercie de la considération que vous voulez bien me témoigner, madame, je crois en être digne.

—  Et moi, j’en ai la certitude. votre conduite, vos travaux, l’ont pleinement justifiée. Aussi j’avais résolu de ne pas vous laisser dans la position subalterne d’un modeste employé, et je me suis servie du crédit dont je puis disposer pour obtenir votre nomination à un poste digne de vous avec la perspective d’un avancement rapide dans l’avenir.

Isabelle s’exprimait sans affectation, sur un ton d’amicale simplicité qui tranquillisa complètement Napal.

—  En vérité, madame, dit-il, vous me rendez confus. Vous vous montrez si bienveillante à mon égard que je me demande ce que je pourrais bien faire à mon tour pour vous être agréable.

—  Voulez-vous me permettre de vous parler franchement.

—  Je vous en prie.

—  Eh bien ! en échange de cette bienveillance, que vous vous plaisez à me reconnaître, promettez-moi de me prendre pour confidente de vos projets, de me regarder comme une amie à qui on est heureux de dévoiler quelquefois ses pensées, ses chagrins même, et puisque vous étés nouveau venu dans ce pays, dont, les mœurs, les usages, ne vous sont pas encore familiers, faites-moi la grâce de venir à moi quand vous aurez besoin d’aide et de conseils.

Puis, comme le jeune homme gardait le silence, elle ajouta en lui tendant la main :

—  C’est convenu, n’est-Ce pas ?

Napal prit la main qu’on lui tendait et sentit qu’Isabelle pressait légèrement la sienne. Sa défiance se réveilla.

—  En ce cas, madame, reprit-il, c’est encore vous qui m’obligerez, car ce n’est pas un service que vous me demandez mais une faveur nouvelle qu’il vous plaît de m’accorder. Vous prendre comme confidente et vous avoir pour amie est un honneur auquel je n’osais prétendre, mais que je serais fier d’accepter puisque vous daignez me l’offrir, si je ne craignais pour vous les conséquences d’une amitié qui donnerait prise à la médisance.

Isabelle regarda le jeune homme avec étonnement.

—  Je ne vous comprends pas, dit-elle, expliquez-vous.

—  Ainsi que vous, madame, je serai franc. Mon avancement rapide n’a pas été sans éveiller la jalousie de mes collègues.

—  Que vous importe cette jalousie, si vous avez la conscience d’être digne de cet avancement, et si moi, qui suis votre directrice, j’ai la conviction qu’il n’est pas au-dessus de votre mérite.

—  Aussi, madame, je vous en témoigne encore une fois ma vive gratitude. Malheureusement mes collègues sont moins indulgents envers moi que vous ne l’êtes vous-même. Leur opinion sur mon faible mérite n’est pas d’accord avec la vôtre. Ils prétendent...

—  Ils prétendent ? demanda-t-elle, en voyant le jeune homme hésiter.

—  Je vous rappelle, madame, que vous avez manifesté, la première, le désir de nous voir parler en toute sincérité.

—  Je vous le demande encore.

—  Eh bien ! madame, mes collègues... insinuent que je dois ma nouvelle position beaucoup moins à l’intelligence dont je puis avoir donné la preuve, qu’à la bienveillance particulière dont vous voulez bien m’honorer.

En prononçant ces paroles, Napal attendait un mouvement de surprise, feinte ou réelle, de la part de la directrice. La jeune femme conserva son calme.

—  Quand cela serait, dit-elle, dois-je rendre compte de mes actes à mes subordonnés ? ne suis-je pas libre de ma personne ?

—  Libre de votre personne ? répéta machinalement Napal qui dans sa délicatesse native, ne parvenait pas à s’accoutumer à la facilité des mœurs européennes.

—  Sans doute, reprit Isabelle, puisque je ne dépends que de moi-même.

—  Comptez-vous pour rien l’opinion des autres répartit Napal toujours imbu de ses préjugés.

Cette réponse fit sourire Isabelle.

—  Écoutez-moi, Napal, dit-elle, en invitant le jeune homme à s’asseoir auprès d’elle, je comprends votre étonnement et je l’excuse, car vous n’êtes pas encore habitué à notre liberté de langage. Il est d’usage ici de parler sans feinte, et nous ne croyons pas manquer à la modestie naturelle à notre sexe lorsque nous exprimons hautement nos sentiments d’affection à l’homme qui a su toucher notre cœur. Oui, je ne crains pas de vous le confirmer, vos collègues ont dit vrai en prétendant que je vous ai distingué dès le premier jour où je vous ai vu, et mon estime pour vous s’est accrue au fur et à mesure qu’il m’a été permis d’apprécier vos qualités. Vous connaissez ma personne, vous savez quel est mon crédit, la position que j’occupe en Europe, et je crois avoir le droit de vous dire : « Napal, je vous aime, voulez-vous me permettre de vous offrir mon amour et de vous demander le vôtre en échange ? »

Étourdi par la franchise de cette proposition à laquelle il était loin de s’attendre, Napal restait immobile, sans pouvoir répondre. Isabelle se méprit sur la cause de ce silence. Elle prit les mains de Napal, et le fixant d’un regard ardent, interrogateur :

—  Puis-je croire, reprit-elle, que je ne vous suis pas indifférente ? Napal, répondez-moi, je vous en conjure.

Isabelle, nous l’avons dit, était belle. Le jeune Indien, frémissant sous son regard, eut un instant de faiblesse au contact de cette beauté souveraine, et il se rapprocha de la jeune femme. Celle-ci, alors, se serra contre lui, et murmura d’une voix légère comme un souffle.

—  Napal, je t’aime !

Puis, lâchant les mains du jeune homme, elle l’attira en fermant les yeux.

Napal, ébloui, fasciné, fit un mouvement pour se rapprocher encore. Tout-à-coup il crut voir la pure image d’Oudja se dresser devant lui. La jeune fille lui apparut telle qu’il l’avait vue le soir de leurs adieux. Il entendait sa voix, il sentait encore le frisson qui l’avait envahi lorsqu’il déposa sur son front le baiser de leurs fiançailles.

Alors il se releva, passa sa main sur ses yeux comme pour chasser le délire qui l’aveuglait, fit deux pas en arrière, et reprenant possession de soi-même, il ne put se défendre d’un sentiment d’effroi, mêlé de remords, en songeant qu’il allait être parjure envers celle à qui il avait librement donné sa foi. Était-il aimé d’Isabelle ? N’éprouvait-elle qu’un caprice pour lui ? Il l’ignorait, mais l’écouter, céder une seule fois à ses désirs, c’était lui donner des droits dans l’avenir, c’était renoncer à sa liberté, au but qu’il s’était proposé, à Oudja peut-être.

Ces réflexions traversèrent la pensée de Napal en moins d’une seconde. Surprise de ne plus sentir le jeune homme auprès d’elle, Isabelle leva les yeux.

—  Napal, dit-elle, en voyant qu’il s’éloignait, que se passe-t-il ? Pourquoi me fuyez-vous ?

—  Madame, répondit gravement l’Indien, oublions, je vous en supplie, ce qui vient de se passer, qu’un pareil entretien ne revienne jamais entre nous.

Isabelle se releva, elle croyait avoir mal entendu.

—  Je ne vous comprends pas, reprit-elle, quelle étrange aberration s’est emparée de votre esprit, pour me demander d’oublier ce que je suis heureuse de vous avoir proposé.

—  Quel que soit le sentiment qui m’anime, et dussé-je encourir votre disgrâce, madame, permettez-moi de vous déclarer qu’il ne m’est pas possible de répondre par une affection semblable à l’affection dont vous voulez bien m’honorer, si flatteuse qu’elle puisse être.

Le coup était brutal, Isabelle pâlit, mais c’était une femme de caractère, elle se remit vite.

—  M’estimez-vous assez, monsieur, dit-elle, pour me confier la cause de cette impossibilité ?

—  J’ai laissé dans l’Inde une fiancée que j’aime, répondit simplement Napal, elle a reçu mes serments, et cet amour est trop pur pour qu’il y ait jamais place dans mon cœur à un autre amour.

—  Jamais ! dites-vous.

—  Jamais ! reprit Napal d’une voix ferme.

À cet aveu, les yeux d’Isabelle lancèrent un éclair, amour se tut sous l’orgueil froissé.

—  C’est bien, monsieur, dit-elle, vous pouvez vous retirer, je ne vous retiens plus !

Napal s’inclina et sortit. Restée seule, l’altière jeune femme, blessée dans son amour-propre, irritée de désirs inassouvis, s’écria dans sa colère :

—  Indien orgueilleux, qui n’as pas craint de dédaigner l’amour de celle dont les premiers citoyens de nos États mendient les sourires, je saurai, je le jure, humilier ton orgueil, et te punir de l’affront que tu m’as fait subir !

Puis, tombant frémissante sur un siège, elle cacha son visage dans ses mains en pleurant de rage.

XLII – Vision !

Napal rentra chez lui dans un découragement profond. Il venait de sortir victorieux de l’une des plus redoutables épreuves qu’il devait rencontrer. Mais il ne pouvait se dissimuler qu’Isabelle outragée le poursuivrait de sa haine, comme elle l’avait soutenu jusque là par son amour.

En face de ce nouvel obstacle contre lequel, seul, isolé, sans appuis, il se croyait incapable de lutter, il sentit pour la troisième fois sa volonté faiblir et son courage l’abandonner.

Une première fois, on se le rappelle, il crut tout perdu lorsqu’on le sépara brusquement d’Oudja, et lorsqu’on vint briser sa plume en achetant le silence de l’Impartial. Mais la jeune fille lui avait écrit en lui rappelant la grandeur de sa mission. Mesval était resté son ami, et avec l’espérance, Napal retrouvait son énergie.

Plus tard, grâce à Papillon, il surmonta la seconde épreuve, lorsque dans la petitesse de sa personnalité, il comprit son impuissance devant l’organisation colossale des États-Collectifs, de cette contrée formidable ou quatre cent millions d’êtres humains unissaient leurs efforts pour arriver à un but commun.

Mais aujourd’hui un obstacle autrement terrible se dressait devant lui, la haine d’une femme puissante, disposant de moyens d’action énormes, agissant chez elle, dans son pays, soutenue par ces quatre cent millions d’individus, contre lui, étranger, que le moindre choc pulvériserait dans laisser la plus petite trace au milieu de cette immensité.

Jamais l’inanité de ses efforts ne lui parut plus évidente.

—  Hélas ! se disait-il, on ne voit pas à distance les difficultés du but qu’on espère atteindre. À l’horizon, la montagne qu’on veut escalader estompe ses crêtes et ne semble qu’un léger monticule, les glaciers, apparaissent comme des amas de neiges perdus dans le creux des roches. On approche, les failles des amas de glaces deviennent des abîmes, les neiges des monts se dressent semblables à des obstacles qui ne laissent entrevoir le sommet que comme un point impossible à atteindre.

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