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Charles Kymrell : Le monde du XXVe siècle (25e partie)

lundi 15 septembre 2025, par Denis Blaizot

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Ils circulèrent à travers une série de salles d’aspects différents où l’on ne voyait que des fourneaux et des grandes cuves. D’abord la section de stérilisation, où l’on détruisait les germes malsains renfermés dans les aliments, puis celle de distillation pour séparer les différents mélanges de liquides nutritifs, telle que la distillation des alcools, des essences, la production des extraits de viande ; ensuite celle de fermentation où, par des modifications chimiques de l’aliment, on augmentait ses propriétés nutritives ou son arôme, comme dans le bouquet des vins, la fabrication des fromages. Puis encore la salle de décoction, où l’on achevait de rendre les aliments plus digestifs en augmentant l’hydratation. Et enfin celle d’ébullition, où s’élaborait la production des bouillons et des albumines.

En sortant de ces dernières salles, Napal était exténué. L’heure du déjeuner sonnait, il remercia Roncourt en lui donnant rendez-vous pour l’après-midi, et se dirigea vers les bâtiments où il prenait ses repas.

XXXIX – Où Napal voit rôtir à la fois plus de cinq cent mille gigots et un million de rôtis divers

Chemin faisant, le jeune Indien réfléchissait.

—  Quelle complication merveilleuse, pensait-il, je n’ai entrevu qu’une partie de l’alimentation élémentaire, et l’étude sommaire des mécanismes nécessaires à sa production suffit pour me mettre le cerveau en ébullition ! Que doit être le reste ?

Se reportant ensuite à ce qui se passait dans l’Inde.

—  Dire que là-bas, dans ma patrie, on rencontre des rêveurs qui ne se contentent pas de vouloir construire des systèmes sociaux tout d’une pièce, mais qui veulent encore les imposer du jour au lendemain. Ces réformateurs utopistes, ces égalitaires farouches, incapables de rien produire par eux-mêmes, n’ont aucune conscience des difficultés inhérentes aux plus petites causes, et ne comprennent pas que le premier résultat de leur système serait de faire mourir tout le monte de faim.

Après avoir pris son repas, et avant de revenir aux bâtiments de la fabrication alimentaire, Napal passa chez lui pour retirer la lettre que lui avait signalée Darnais.

Il reconnut aux cachets qu’elle venait de Synga. Il tressaillit d’aise, et le cœur plein de joie, comme chaque fois où il était en contact avec ce qui lui rappelait le souvenir d’Oudja, il ouvrit vivement l’enveloppe et en tira la lettre. Elle était longue.

Il en avait parcouru les premières lignes quand tout-à-coup il pâlit, puis la fureur succédant à l’étonnement, il rougit de colère, une flamme passa dans son regard et il s’écria.

—  Les misérables ! Ils sont capables le toutes les infamies !

Synga lui annonçait que, suivant ses instructions, elle avait écrit à Oudja, et qu’elle en attendait une réponse d’un moment à l’autre. Elle ajoutait qu’on avait publié contre lui une série d’articles, dans lesquels on le traînait dans la boue, en l’accusant d’avoir vendu sa plume et commis de honteuses malversations. Le journal citait à l’appui des lettres signées par lui. Dès que l’authenticité de ces lettres serait établie, le gouvernement, disait-on, prendrait des mesures de rigueur à son égard.

—  Qu’ont-ils comploté contre moi ? s’écria le jeune homme indigné, en marchant à grands pas dans la chambre. Quelles sont ces lettres signées de mon nom ? Des faux oui, des faux commis par Afsoul, ou plutôt par l’un de ses familiers, car il est trop habile et trop lâche pour se mettre lui-même en avant. Et je ne suis pas là pour me défendre ! Mes compatriotes abusés me méprisent là bas, tandis que je travaille pour eux ici, et quand je rentrerai dans ma patrie on m’arrêtera peut-être comme le dernier des criminels ! Mes recherches, mes observations, n’aboutiront à rien, et mes ennemis riront ! Non, non, il n’en sera pas ainsi, je saurai leur montrer que je suis capable de lutter contre eux jusqu’au bout.

Rendu calme par cette résolution, se rappelant que bientôt Papillon serait près de lui et qu’il trouverait, auprès de ce vaillent compagnon, l’appui qui lui manquait en ce moment, il quitta son logement pour se rendre aux bâtiments de l’alimentation ! Quand il arriva, il avait repris son sang froid et dominé sa colère.

Roncourt l’emmena d’abord dans une salle d’aspect étrange, que Napal contempla avec étonnement. Elle était très vaste et d’une très grande hauteur. Sur un alignement de cinquante rangs dans le sens de la longueur et de dix sur la largeur, on avait installé des cuves cylindriques alternativement d’un blanc métallique et d’un noir mat, chacune d’une capacité de plusieurs mètres cubes. Elles étaient séparées les unes des autres par des tubes variés. On eut dit une suite d’immenses damiers posés sur leur tranche.

—  Afin de ne pas perdre de temps. dit Roncourt, avec ses gestes indicateurs et sa volubilité habituelle, nous laisserons de côté les opérations similaires à celles que nous avons vues ce matin. Vous savez que le problème à résoudre est celui qui consiste à préparer un mets qui soit le meilleur possible. L’ensemble du travail est divisé en sectionnements comme pour l’aliment simple, et vous devez comprendre que, là aussi, nous employons des appareils plus précis et plus délicats dans un endroit que dans un autre. Par exemple, il ne faut pas que le métal, en touchant l’aliment, lui donne un goût particulier. De là des précautions spéciales. Ici, vous voyez des mélanges dont la température est fixée par des thermomètres électriques. De plus on chauffe électriquement à l’aide de compteurs, on ne laisse passer à travers les tubes qui relient les cuves que la quantité exacte des éléments du mélange donnée par la formule remise à l’ingénieur.

—  Cette fois, dit Napal en riant, je comprends d’autant mieux que je faisais d’abord partie de ceux qui calculent la formule qu’on fait parvenir à l’ingénieur.

—  Parfaitement. Vous avez probablement goûté déjà à l’un des mets qui sortent d’ici.

—  Comment sortent-ils pour arriver à destination ?

—  Dans des récipients destinés à cet usage et placés dans les salles des sous-sols.

Ensuite le surveillant général, entraînant Napal, ouvrit une porte qui donnait sur une galerie de forme bizarre. Roncourt prit un carnet dans sa poche et le consulta.

—  Ici, dit-il, on cuit en ce moment cinq cent cinquante-neuf mille gigots, cent vingt-quatre mille poulets, huit cent sept mille pigeons et cent-cinquante-six mille rôtis divers, pour environ quatre millions d’habitants.

Napal resta muet, abasourdi par le spectacle qu’il apercevait devant lui.

Ils se trouvaient alors en face d’une interminable galerie, étroite et très élevée, éclairée par le haut. Elle était longitudinalement divisée en deux, à la partie inférieure, par un mur transparent construit en plaques de verre sur lequel coulaient des torrents d’eau, afin de permettre la circulation d’un côté de la galerie, sans être incommodé par la chaleur intense qui se dégageait de l’autre côté.

Là, en effet, se dressait un immense mur en briques chauffé au rouge. Dans ce mur se trouvaient aménagés des creux où on logeait les gigots, les poulets et les autres pièces à rôtir, alignés sur des axes et tournant constamment, tandis que des petits tuyaux laissaient égoutter un liquide recueilli à la partie inférieure. De distance en distance, les séries de gigots et des pièces rôties étaient interrompues par des appareils et des compteurs que es employés vérifiaient en montant le long du mur en verre. Ils portaient des vêtements transparents.

—  Comment ces hommes peuvent-ils supporter cette température effroyable ? demanda Napal.

—  Mon cher monsieur, répondit Roncourt, permettez-moi de dire sans vous blesser, que nous ne procédons pas ici comme chez vous, où on ne fait rien pour protéger l’ouvrier contre les aléas redoutables du milieu dans lequel l’industrie l’oblige à travailler pour vivre. Le vêtement que portent ces employés est composé d’une matière qui arrête une grande partie des rayons caloriques. En même temps Ils sont munis de petits tubes dans lesquels passe un filet d’eau qui les rafraîchit, tandis que d’autres tubes laissent arriver un air frais qui vient du dehors.

—  Très bien, dit Napal en souriant, ce sont des scaphandres de feu.

—  Nous appelons ces vêtements des salamandres.

Tout à coup, la masse liquide qui glissait le long du mur refroidissant augmenta de volume. Des torrents d’eau froide coulèrent sur les parois, la chaleur augmenta, arriva presque instantanément à une température excessive, le mur sur lequel s’alignaient les gigots, les poulets et les rôtis, devint blanc comme un métal en fusion, et toute la galerie s’illumina, semblable à un soleil, sous le feu de cette réverbération flamboyante. Les rôtis tournèrent avec une vitesse inégale.

Napal, effrayé, crut qu’il se produisait un détraquement dans les machines, qu’un accident imprévu survenait subitement et qu’ils allaient être carbonisés, brûlés vifs.

—  Sortons, s’écria-t-il en faisant un pas de retraite, sortons, si nous ne voulons rôtir ici !

—  Rassurez-vous, dit Roncourt en riant, ce n’est que le coup de feu.

—  Quel coup de feu ?

—  Celui qu’on donne aux rôtis.

On entendit un son de cloche.

—  L’opération est terminée, reprit Roncourt. Nous avons trois rotations de pigeon, quatre de gigot et six de poulet.

En effet, les rôtis reprirent leur rotation uniforme, le mur passa de la lumière blanche au rouge cerise. La masse liquide reprit son écoulement normal.

—  De plus en plus prodigieux ! s’écria Napal, émotionné par cette gigantesque opération. Vous dites qu’il y a là cinq cent mille gigots et huit cent mille pigeons ? Ce n’est pas possible.

Le surveillant général reprit son carnet.

—  Exactement cinq cent cinquante neuf mille trois cent trente-deux gigots, cent vingt-quatre mille onze poulets, huit cent sept mille quatre cent vingt-trois pigeons et cent soixante-six mille cinq cent trente et un rôtis divers. Vous en voyez une moitié de ce côté du mur, l’autre moitié est du côté opposé. Le mur est chauffé par l’électricité.

Napal demeura confondu.

Ils quittèrent la galerie et entrèrent dans une salle où tournaient d’immenses turbines.

—  La salle des rôtis, que nous venons de quitter, et celle où nous sommes en ce moment, expliqua Roncourt, constituent la section des mouvements de rotation. Quand nous aurons vu les battages, nous en aurons fini avec la préparation culinaire.

Après avoir parcouru d’autres salles aussi intéressantes les unes que les autres, Roncourt reprit avec sa faconde infatigable :

—  Nous allons visiter maintenant la troisième subdivision, ou conservation. C’est là qu’on fabrique les mets qui ne doivent être consommés qu’un temps plus ou moins long après leur préparation ; tels que les chocolats, les biscuits, conserves, pâtes, etc. Avant d’entrer il est indispensable de nous revêtir d’un phoque.

—  Un phoque ? fit Napal qui passait tour à tour de l’étonnement à l’admiration et de l’admiration à la stupéfaction.

—  Oui, c’est un vêtement qui nous permettra de supporter les froids les plus intenses qui règnent dans les salles de conservations.

Ils endossèrent un vêtement de feutre et se couvrirent le visage d’un masque. De petits appareils électriques, adaptés au vêtement, leur permettaient de se réchauffer à leur gré.

Ils examinèrent d’abord les frigorifiques dans la section de congélation. La vapeur condensée en neige sur les parois donnait à le salle un aspect sibérien.

Ils quittèrent leurs vêtements et traversèrent ensuite les salles des enduits, (huiles pour les conserves, enrobage, ou graisse couvrant les pâtés ; sels, charbon pour les viandes fumées, etc.) Puis les galeries de la dessication. Et enfin celles de la désaération, remarquables par leurs immenses pompes rotatives et centrifuges.

La journée s’avançait. Malgré sa fatigue et son désir de rentrer chez lui pour mettre un peu d’ordre dans ses idées, Napal ne voulait par quitter la fabrication alimentaire sans retirer tout le fruit possible de sa visite.

—  Voulez-vous me permettre encore une question ? dit-il à Roncourt.

—  Parlez, répondit celui-ci.

—  Est-ce que les autres organisations industrielles en activité dans les États-Collectifs ressemblent à celle-ci ?

—  Non. Chacune d’elles a son originalité propre ou spéciale. Vous pensez bien que l’industrie du bâtiment ne ressemble pas à celle du vêtement ni cette dernière à l’alimentation.

—  Comment ! demanda Napal intrigué. Vous avez aussi une industrie du bâtiment ?

—  Sans doute, on construit des maisons pour ainsi dire à la machine. Vous pourrez vous en rendre compte facilement en visitant quelques chantiers de construction.

—  Je me rappelle en effet avoir vu quelque chose de semblable dans la ville où j’ai débarqué, et je m’y suis fort intéressé.

—  Que diriez-vous si vous pouviez étudier en détail nos puissantes usines métallurgiques, notre industrie agricole avec ses fermes immenses, ses grandes cultures, l’industrie des transports, celle des mines, etc.

Ce mot : transport, remit en la mémoire de Napal le colossal bâtiment de l’entrepôt qu’il avait admiré le jour de son arrivée.

—  Vous avez raison, dit-il, ce que j’ai vu jusqu’ici surpasse ce que j’avais imaginé.

—  D’ailleurs, poursuivit Roncourt, je ne saurais vous répondre utilement, car notre organisation générale est tellement compliquée, qu’il est impossible, au point de vue technique, de connaître ce qui se pratique en dehors de notre besogne personnelle. Aussi ne suis-je moi-même bien au courant que du troisième service de la fabrication alimentaire. Vous avez vu son fonctionnement. Je terminerai en vous rappelant les grandes difficultés, concernant les moyens thermiques, que nous avons résolues dans nos installations, C’est-à-dire nécessité : 1° de chauffer de grandes masses d’une façon uniforme ; 2° possibilité de fournir de brusques variations de température, ainsi le coup de feu des rôtis ; 3° autre nécessité de chauffer une partie de l’aliment plus qu’une autre ; 4° échauffer l’aliment du centre à la surface enveloppante ou périphérie : un poulet par exemple ne doit pas être cru à l’intérieur et brûlé en dessus. Nous avons imaginé, pour les transports, une multitude d’ustensiles qui nous permettent d’envoyer au loin les aliments sans les altérer en leur conservant la chaleur nécessaire, ou en achevant leur préparation. Les aliments partent des sous-sols de nos bâtiments dans des appareils de transport, et de là, par de grands tubes à air comprimé, Ils arrivent rapidement aux endroits de consommation, et enfin, à la portée des convives, dans l’état de préparation parfaite où vous les voyez vous-même à l’heure des repas.

Napal savait maintenant tout ce qu’il avait intérêt à connaître. Il se sentait du reste très fatigué par les efforts de tension qu’il apportait pour suivre les explications rapides du surveillant général et pour se rendre compte de l’extrême complication de l’organisme alimentaire. Il remercia vivement Roncourt de sa complaisance et prit congé de lui.

XL – Inquiétudes

Rentré dans sa chambre, après dîner, Napal se disposait à prendre un repos dont il avait grand besoin, lorsqu’il reçut la visite de Papillon, arrivé dans la soirée de la veille à V.pr.d.3.

Napal poussa un cri de joie, Papillon eut un murmure de satisfaction, et les deux compagnons se jetèrent dans les bras l’un de l’autre.

—  Que je suis heureux de te voir, mon brave ami, s’écria Napal. Je ne puis t’exprimer à quel point tu me manquais. Mais te voilà, à nous deux nous pourrons, je l’espère, défier l’avenir. Écoute, ou plutôt, prends cette lettre et lis.

Le jeune Indien remit à Papillon la lettre de Synga. En reconnaissant l’écriture de la jolie soubrette, le colosse eut un regard de tendresse joyeuse, qui s’effaça subitement dès qu’il eut ouvert la lettre.

—  Afsoul a fait des siennes, dit-il de sa voix profonde.

—  Tu as deviné comme moi d’où le coup partait, ajouta Napal. Je suis aise que ton avis corrobore le mien. Tu vois, ami, quelles armes il emploie !

—  Bon, reprit Papillon, sans hausser le ton de sa voix, nous le retrouverons plus tard, et ce jour-là !

Papillon n’acheva pas, mais joignant le geste à la parole, il tendit ses bras en avant et ferma ses poings avec un mouvement qui prouvait que si Afsoul avait été présent, Papillon l’aurait étranglé avec la même facilité que le chat étrangle une souris. Mais Afsoul était loin, à l’abri des menaces, et protégé par un gouvernement qui approuvait ses actes. Il pouvait donc narguer impunément nos deux amis. C’est ce que pensa Napal.

—  Crois-moi, dit-il, si justes que soient nos griefs, remettons à une autre époque le soin de nous venger. Occupons-nous du présent et de ta nouvelle situation, elle nous sera utile.

Faisant partie du personnel de la bibliothèque, où se concentraient les renseignements sur la situation générale du pays Papillon pouvait, en effet, avancer la besogne entreprise par Napal. Il promit d’agir en conséquence, de chercher, entre autres, l’adresse de Sivadgi, et quitta Napal en lui donnant rendez-vous le surlendemain dans la soirée.

Une nouvelle surprise attendait le jeune Indien. Il travaillait dans son bureau, reposé de ses fatigues de la veille, lorsqu’il reçut la lettre de sa nomination au premier surnumérariat de la subdivision de l’entrepôt. Le vent de la faveur soufflait plus fort que jamais sur lui.

Cet avancement rapide semblerait irrégulier s’il s’agissait d’une autre contrée que les États-Collectifs. Mais dans l’Europe du vingt-cinquième siècle, les lois hiérarchiques étaient établies de façon à permettre aux individus intelligents de parvenir jeunes encore aux plus hautes fonctions. D’autre part, afin de juger en connaissance de cause la capacité des candidats, on les faisait passer par les échelons inférieurs avant de leur permettre d’arriver aux plus élevés. De sorte qu’on n’occupait les petits emplois qu’un temps relativement court. Mais le grade une fois obtenu, personne n’avait le pouvoir d’en retirer le titre au possesseur.

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