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Charles Kymrell : Le monde du XXVe siècle (23e partie)
samedi 13 septembre 2025, par
— En fait, non, répondit-elle. Je garde le même logement, et ma besogne sera plus agréable. Je crains seulement que mon déplacement n’ait été prononcé à la suite des intrigues d’un surveillant à qui j’ai le malheur de plaire et aux avances duquel je ne saurais répondre.
— Est-ce que les déplacements n’ont pas toujours leur raison d’être ? demanda Napal.
— En général si, puisque c’est une nécessité économique, mais comme toutes les règles, cette nécessité est violée par les exceptions. Je compte sur vous pour me protéger, mon cher monsieur Napal, ajouta Louise avec un sourire aimable.
— Je suis à vous de tout cœur, répondit le jeune homme. Malheureusement mon influence est bien minime.
— Oui, mais vous êtes en passe d’arriver.
— Un étranger ! ce n’est pas probable.
— Très probable, s’il faut en croire les on dit.
— Que dit-on ? demanda Napal avec ce sentiment de curiosité naturelle qu’on éprouve, lorsqu’il s’agit d’entendre une petite nouvelle racontée par les autres sur soi-même.
— Que Mlle Duparrieu vous voit d’un œil favorable et qu’il ne tiendra qu’à vous d’accentuer sa bienveillance à votre égard.
— C’est une médisance ! reprit le jeune Indien avec vivacité, piqué de ce qu’il apprenait.
Il voulait croire que son avancement était la simple conséquence de l’intelligence dont il avait fait preuve dans son travail en simplifiant ses calculs, et voilà qu’on soufflait sur son illusion. Heureusement notre héros avait l’esprit trop droit pour s’arrêter à une piqûre d’amour propre. Il se remit en moins d’une seconde et reprit en souriant :
— Je vois qu’il en est ici comme chez nous, comme il en a toujours été partout. L’intrigue est la raison dominante des événements.
— Pas tout à fait, dit Louise en riant, mais si vous étiez dix également capables d’occuper la place qu’on vous a confiée, il est probable que c’est une cause de ce genre qui a fait pencher la balance en votre faveur.
— J’aurais préféré autre chose, répondit Napal. Quand vous reverrai-je ?
— Ce soir, dit Louise, puisque mon changement de situation n’implique pas le changement de résidence.
Elle tendit la main au jeune homme et s’éloigna de son côté, tandis que Napal prenait le chemin de son bureau. En arrivant, il entendit résonner le timbre de l’appareil de la chambre des communications générales.
— Papillon, sans doute, pensa-t-il, pourtant ce n’est pas son jour.
C’était Papillon en effet. Le colosse apparut dans la glace avec une figure épanouie par un sourire qui, si léger qu’il fût, faisait plaisir à voir.
— Oh ! oh ! que se passe-t-il, mon brave ami, demanda Napal, pour que tu paraisses à ce point joyeux, toi si calme d’ordinaire ?
— Voilà : je vais changer de situation.
— Tu montes en grade.
— Mieux que cela ! je quitte V.310.
— Où vas-tu ?
— À V.pr.d.3, bibliothèque centrale.
— Ici ? voilà qui est heureux ! s’écria Napal enchanté.
Soudain un souvenir traversa sa pensée. Il avait exprimé devant Isabelle le désir de voir Papillon près de lui, et ce souhait était exaucé. Décidément, les bavardages avaient leur raison d’être. Madame la directrice s’intéressait à lui particulièrement. Un nuage passa sur son front. Papillon le remarqua, mais, ne pouvant en discerner le motif, il se contenta de répondre.
— Je n’y comprends rien. Peut-être me serai-je lancé dans des intrigues compliquées sans le savoir. L’air qu’on respire ici en est tellement saturé que j’ai pu devenir intrigant malgré moi.
— Rassure-toi, mon brave ami, j’ai trouvé la cause. C’est parce que je la connais que tu as vu mon visage s’assombrir sous cette pensée. Je te l’expliquerai quand j’aurai le plaisir de te serrer la main. Donc, voilà qui est décidé, tu viens me rejoindre. Mais, dis-moi, ajouta le jeune indien en riant, ne crains-tu pas de laisser des regrets éternels en quittant V.310 ?
— Des regrets éternels ! Pourquoi ? fit Papillon impassible.
— Parce qu’on ne compte plus le nombre de tes victimes. Les succès que tu remportes là-bas auprès des dames, en sont la preuve.
— Quelques-unes de ces dames s’arrêtent parfois pour me regarder travailler, c’est vrai. Affaire de force, voilà tout, conclut Papillon toujours aussi calme.
— Tu es discret, ami Papillon, je t’en félicite. Mais on sait à quoi s’en tenir.
— On ne sait rien, et la preuve, mon cher maître, c’est que jamais en bouche close mouche n’entre.
Napal cherchait une réponse à cet argument victorieux, lorsqu’on vint le chercher. Les deux amis quittèrent leurs chambres de communication après s’être concertés pour se revoir le plus tôt possible.
Cette conversation interrompue ne nous a pas permis de conclure si la vertu de Papillon sortit victorieuse des pièges tendus contre elle. Par discrétion sans doute ou absorbé par ses préoccupations, Napal ne revint plus sur le même sujet. Nous avons examiné ses mémoires avec le plus grand soin, compulsé ses notes secrètes, sans rien trouver qui pût nous éclairer sur cette question épineuse. Le grave Papillon a-t-il succombé ? Sa résistance fut-elle invincible ? En proie à des sollicitations pressantes au milieu d’un pays où la promiscuité rendait les mœurs faciles, a-t-il eu la force de garder intacte sa foi à Synga ? Mystère sur laquelle sa discrétion a jeté un voile impénétrable. Quoi qu’il en soit, s’il a faiblit nous l’excusons. L’amour est un maître impérieux devant lequel se sont courbés, vaincus, les plus grands hommes de l’histoire ; Alexandre, César, Mahomet, le sage Turenne, et tant d’autres héros, ont été ses esclaves ; Annibal est peut-être le seul que la chronique scandaleuse ait épargné. Si Papillon s’est placé, loin des bois de Cythère, à la hauteur du général carthaginois, nous l’admirons sans réserve, Dans le cas contraire, que celui qui n’a pas péché lui jette la première pierre.
XXXVII – Un dîner chez la directrice
Napal était appelé par une lettre qu’il trouva, en rentrant, dans son bureau. Cette lettre venait d’Isabelle Duparrieu. Elle lui rappelait son invitation pour le soir-même.
Le jeune Indien fut légèrement contrarié. Ce qu’on lui avait appris le plaçait dans la nécessité de se conduire avec une extrême réserve. Il ne pouvait cependant décliner cette invitation, d’autant que plusieurs chefs de bureau et quelques-uns de ses nouveaux collègues, chefs de section comme lui, devaient y assister. Or, son but principal étant d’observer les hommes et les choses, il pensa qu’il trouverait, dans cette réunion, l’occasion d’étudier le caractère de gens qui occupaient un grade élevé dans la hiérarchie des États. Après avoir arrêté ses observations sur les travailleurs des emplois subalternes, ainsi que sur ses égaux dans son premier bureau, il n’était pas fâché d’examiner de près les rapports des chefs entre eux.
Il arriva le soir à l’heure prescrite chez la directrice. Celle-ci, nous le savons, jouissait personnellement de privilèges supérieurs, inhérents à la haute situation qu’elle occupait. Elle habitait un domicile particulier.
Après avoir traversé plusieurs pièces admirablement meublées et parfaitement aménagées, Napal pénétra dans la salle à manger et s’arrêta surpris, admirant sans réserve ce qu’il voyait autour de lui. Ce ne fut qu’au bout d’une minute ou deux qu’il reprit possession de soi-même et qu’il s’avança pour saluer Isabelle.
La jeune femme l’observait et suivait avec une satisfaction visible, l’étonnement admiratif de l’Indien. Ce milieu somptueux, où toutes les merveilles de l’industrie européenne s’étalaient avec cette harmonie gracieuse que la femme intelligente apporte sur toutes choses autour d’elle, donnait à la directrice une supériorité qui rehaussait son prestige.
Nous n’essaierons pas d’énumérer les merveilles de cette demeure. Ce serait un travail au-dessus de nos forces. Nous nous bornerons à les décrire en quelques mots. Étoffes splendides, meubles sculptés, objets d’or, d’argent ou d’ivoire ciselés, statues, bustes et tableaux, s’étalaient, répandus à profusion. Dans la salle à manger, à chacun des angles, se dressait un vase énorme, fait de matière vitrée, jetant des tons d’opale dont les éclats variaient d’intensité suivant la position de celui qui les examinait. De ces vases partaient des plantes élevées qui réunissaient leurs rameaux, à la partie supérieure, sous une verrière en forme de voûte légèrement sphérique, dont la couleur rougeâtre s’harmonisait avec la verdure des feuilles. Un haut buffet, de pur cristal, orné de figurines sculptées, de cabochons, de riches vitraux incrustés, se dressait à un bout de la pièce, tandis que de l’autre les eaux irisées d’une fontaine rafraîchissaient l’atmosphère en faisant entendre un doux murmure. Sur la table, on voyait, amoncelés en pyramides, dans des vases d’or ciselé, les plus beaux fruits cultivés en Europe.
Les vins et les liqueurs étaient servis dans des fioles aux formes élégantes et dont la vue semblait encore ajouter à la saveur des liquides qu’elles renfermaient. Enfin, devant chaque convive, se trouvaient plusieurs de ces coupes merveilleuses dont Napal avait donné, jadis, la description à Oudja, dans l’Inde. Une lumière azurée, partant d’un foyer invisible, éclairait toute la pièce.
La toilette d’Isabelle était riche et sévère. Pendant le dîner, la femme s’effaça devant le fonctionnaire, et Napal mis en éveil par les événements précédents put à peine remarquer en sa faveur un sourire qui pouvait n’être, en somme, qu’une aménité gracieuse et polie.
Il constata avec satisfaction que la jeune directrice avait l’esprit élevé, qu’elle était supérieurement habile, et qu’elle savait parfaitement comprendre ses chefs de bureau en mettant chacun d’eux à sa place. Son mérite égalait la hauteur de sa fonction. Ce qui déplaisait à Napal, toujours imbu des usages de son pays et peu fait aux mœurs européennes, c’est qu’il retrouvait, chez Isabelle Duparrieu, le maintien hardi, la supériorité hautaine, qui l’avaient déjà choqué pendant le voyage où il s’était rencontré pour la première fois avec elle.
Les convives, au nombre de douze environ, étaient tous plus âgés que Napal. Il crut reconnaître d’abord que ces personnages possédaient individuellement l’autorité et l’intelligence indispensables à tout chef de service. Mais quand le repas fut plus avancé, que la conversation devint plus libre, il constata que, s’ils paraissaient s’occuper par instants des intérêts qu’ils représentaient, c’est parce qu’ils se trouvaient en présence de leur supérieur direct et qu’au fond Ils s’en désintéressaient complètement.
Enfin, le contentement de soi-même et la bonne chère aidant, Ils laissèrent percer peu à peu le fond de leur caractère et s’exprimèrent avec une certaine franchise que la spirituelle Isabelle savait provoquer avec un à-propos qui fit plus plus d’une fois sourire Napal.
Le jeune Indien vit poindre la médisance avec la même verve que celle qu’il observait chez ses camarades, pendant les causeries du soir aux Longs-Jardins. Ces chefs, indulgents pour eux-mêmes, aimaient à raconter des anecdotes sur ceux de leurs collègues qui étaient absents. Peu leur importait qu’elles fussent vraies, pourvu que le collègue en sortit amoindri. Ce qui les distinguait tous, c’était un sentiment nettement accusé de jouir en paix de leur situation, en se dégageant de toute responsabilité.
— Et vous, monsieur, demanda Isabelle à Napal qui gardait le silence, n’avez-vous rien à nous dévoiler sur les qualités de ceux que vous fréquentez depuis votre séjour en Europe ?
Napal s’excusa. Il était trop nouveau venu, trop timide d’esprit, il avait surtout lui-même besoin de trop d’indulgence, pour se permettre la moindre critique. Sa seule ambition consistait à remplir consciencieusement son devoir, et il considérait comme le premier de ces devoirs celui de se consacrer tout entier à sa fonction, en sacrifiant ses intérêts particuliers à ceux qu’elle représentait.
Isabelle eut un sourire favorable, tandis que messieurs les chefs de bureau jetaient sur l’Indien un regard de supériorité méprisante.
— En vérité, pensaient-ils, ce jeune étranger est d’une ingénuité qui frise la sottise. Il changera d’avis quand il aura plus d’expérience, s’il est capable toutefois d’en acquérir.
Napal remarqua l’effet produit. Il en rit intérieurement, tout en déplorant ce système d’égoïsme qui, du premier au dernier échelon de l’échelle bureaucratique, est la règle de conduite de tous les fonctionnaires.
Le jeune Indien, mettant ensuite à profit son érudition, les connaissances spéciales qu’il avait acquises, aidé en plus par son esprit naturel, prit part à la conversation générale, varia son langage de traits piquants, d’anecdotes plaisantes, de bons mots bien placés, de telle sorte qu’au moment où les convives se séparèrent, les bureaucrates se contentèrent de saluer Napal du bout des doigts, en répondant à son salut courtois, tandis qu’Isabelle lui tendit la main avec un gracieux sourire,
Messieurs les chefs s’éloignèrent furieux.
Dans la matinée qui suivit, Napal, seul dans son bureau, résumait ses impressions de la veille. À son avis, rien ne confirmait les bruits accrédités par la médisance ou la jalousie de ses collègues. Isabelle avait été prévenante à son égard, bienveillante même, mais elle ne s’était jamais avancée au delà de l’aménité polie qu’une maîtresse de maison aimable réserve toujours à ses invités. Quant à la mauvaise humeur des chefs de service, il s’en souciait peu, puisqu’il n’était pas venu en Europe pour acquérir une situation hiérarchique plus ou moins élevée, mais pour y trouver l’expérience qui lui manquait et mériter la main d’Oudja, dont le souvenir lui était d’autant plus cher qu’elle réalisait à ses yeux l’idéal de la femme rêvée.
Tandis qu’il restait plongé dans ses réflexions, on frappa à sa porte. C’était Roncourt, le surveillant général de la fabrication alimentaire.
— Cher monsieur, dit-il à Napal avez une certaine prévenance, tout en gardant l’extravagante majesté qui ne quitte jamais l’homme ridiculement imbu de l’importance de ses fonctions, je me suis arrangé de façon à être libre demain, et s’il vous plaît de visiter notre établissement, je serai très heureux de me mettre à votre disposition.
Le jeune Indien sourit. La prévenance du surveillant général prouvait que Napal était bien vu en haut lieu et qu’on le savait.
— Je vous suis infiniment reconnaissant de votre obligeance monsieur, reprit-il. Je désirais vivement faire cette visite, et si vous voulez bien me fixer vous-même un rendez-vous c’est moi qui me tiendrai à vos ordres.
— Alors, je vous attendrai dans mon bureau demain à huit heures du matin.
— Si tôt ?
— Oui, il nous faudra une journée au moins.
— Une journée ? s’écria Napal avec surprise.
— Encore nous ne pourrons voir qu’un côté de l’alimentation, la partie industrielle.
— Cette partie est donc bien importante ?
— Sans doute. Songez que nous nourrissons près de quatre millions d’individus.
— S’il en est ainsi, j’irai vous retrouver demain matin dans votre bureau, mais à neuf heures au lieu de huit. Il est indispensable que je me rende ici d’abord, afin de préparer le travail de ma section.
— À neuf heures, soit.
Puis, après un échange de quelques amabilités, Roncourt sortit, toujours aimable et aussi majestueux, en répétant :
— Demain à neuf heures,
XXXVIII – Visite à la fabrication alimentaire
Le lendemain Napal quitta son logement de grand matin pour se rendre à son bureau. Il travaillait depuis un certain temps, lorsque Darnais vint le prévenir qu’en passant devant la porte de son logement il avait entendu résonner le timbre de la poste annonçant une lettre venue de l’étranger.
— Sans doute une missive de Synga, pensa Napal.
Huit heures sonnaient, sa besogne était presque terminée. Il crut avoir le temps nécessaire de passer chez lui pour prendre cette missive avant de rejoindre Roncourt qui ne l’attendait qu’à neuf heures.
Il remercia Darnais et sortit vivement aussi joyeux qu’impatient de la venue d’une lettre qui lui donnerait probablement des nouvelles d’Oudja, peut-être même son adresse avec les moyens de la revoir.
À peine avait-il fait quelques pas dehors qu’il se heurta contre Warner, son ancien chef de bureau.
— Je suis enchanté de vous rencontrer, jeune homme, dit celui-ci en arrêtant Napal. Tous mes compliments. Vous avez suivi mes conseils, bien différent en cela de vos collègues. Aussi vous voilà en passe d’arriver.
Lejeune Indien pestait intérieurement contre cette rencontre inopportune. Il voulut se dégager par un refus poli, mais l’autre ne le lâchait pas.
— Venez me voir, répétait-il. Venez quand vous aurez des loisirs. Je serai toujours enchanté de vous recevoir, nous causerons. Vous profiterez de ma vieille expérience. Il ne faut pas croire qu’on arrive à une situation élevée sans posséder les qualités nécessaires pour conduire les hommes. J’en suis un exemple, jeune homme, méditez-le.
Il continua sur le même ton sans s’arrêter, s’écoutant parler avec complaisance et frappant amicalement de temps en temps sur l’épaule de Napal qui trépignait d’impatience.
Au bout de trois quarts d’heures de conversation, Warner s’éloigna satisfait de lui-même, après avoir répété vingt fois la même phrase. Napal furieux poussa un soupir de soulagement.
— Décidément, dit-il, ce n’est même pas une nullité, c’est un imbécile. Et quand on pense que des centaines d’hommes jeunes, intelligents travaillent sous ses ordres ! C’est à faire douter du progrès, même en Europe.

