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Charles Kymrell : Le monde du XXVe siècle (22e partie)

vendredi 12 septembre 2025, par Denis Blaizot

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—  C’est évident, confirma Louise.

—  Bah ! observa l’érudit, le voilà passé sous les ordres de Madame la directrice, Isabelle Duparrieu. Elle l’a remarqué sans doute. Il est joli garçon.

—  S’il en est ainsi, fit l’homme au miroir, c’est une marque de faveur déplacée, contre laquelle je proteste de toutes mes forces.

Ayant dit, il se brossa la moustache avec un petit geste de fatuité, comme pour plaindre une directrice assez aveugle pour n’avoir pas su le choisir lui-même.

Les dames murmurèrent entre elles que la directrice commettait une injustice à leur préjudice, mais elles convinrent qu’elle faisait preuve de bon goût et qu’Isabelle était bien heureuse de pouvoir ainsi placer sa protection.

Cependant Napal gagnait son domicile sans se soucier de ce déluge de récriminations. Une surprise l’attendait chez lui. C’était une lettre de Synga !

On employait pour la poste, en Europe, un système analogue à celui que nous avons vu pratiquer dans l’Inde, mais plus perfectionné. Le jeune Indien ouvrit la lettre avec une vive émotion. Elle était la première qu’il recevait depuis son départ, le premier objet qui lui rappelait directement le souvenir d’Oudja.

Synga annonçait qu’elle venait de recevoir une lettre de sa maîtresse :

« Mademoiselle, écrivait la jeune soubrette, a vécu jusqu’ici renfermée dans une grande ville qu’elle n’a pas encore visitée et dont elle ne peut même pas préciser la position. M. Sivadgi lui a renouvelé l’ordre d’épouser Afsoul, mais elle a refusé avec énergie et garde le souvenir de celui qu’elle aime. Elle ne sort presque pas. Quand elle met le pied dehors, elle est surveillée par son père. »

Sans perdre de temps, Napal expédia une réponse à Synga, dans laquelle il la priait de transmettre à Oudja certains détails qu’il lui indiquait, à l’aide desquels la jeune fille arriverait facilement à reconnaître la ville où elle séjournait (plaques indicatrices ; numéro de la ville, etc.)

La réponse partie, le jeune homme quitta son domicile le cœur épanoui par l’espérance de revoir sa fiancée dans un avenir prochain.

Revenu dans les bâtiments du travail, Napal fit ses adieux à son chef de bureau, Warnez, avec la satisfaction secrète d’être délivré de l’autorité d’un homme dont la faiblesse intellectuelle était une gêne pour les employés placés sous ses ordres.

Il rendit ensuite visite à son nouveau chef. Lorsqu’il entra, celui-ci travaillait avec Isabelle Duparrieu, la directrice de l’alimentation. En apercevant l’Indien, la jeune femme le salua d’un gracieux sourire, accompagné d’un petit geste protecteur.

—  Eh bien, monsieur, dit-elle, êtes-vous satisfait de notre pays ?

—  Ce serait une ingratitude de ma part de penser autrement, madame, répondit Napal. On a bien voulu me distinguer dès mon arrivée. On me confie aujourd’hui un poste envié par la plupart de mes collègues. Enfin j’ai la satisfaction de me voir sous les ordres d’une personne dont le charme égale l’intelligence. N’est-ce pas trop pour un homme qui a conscience de son faible mérite ?

La louange chatouille et gagne les esprits, a dit un poète du dix-septième siècle. Cette vérité s’applique surtout à ceux qui occupent une position supérieure parmi leurs semblables. Isabelle fut donc flattée du petit compliment de Napal, son sourire s’accentua, et elle s’informa avec un intérêt visible comment il avait passé son existence depuis qu’il vivait en Europe.

Pendant ce colloque, le chef de bureau Se tenait immobile, en affectant un air de supériorité froissée. Il ne comprenait pas qu’on se mit en pareils frais d’amabilité envers un inférieur.

Napal, journaliste érudit, écrivain spirituel, ne fut pas embarrassé pour répondre à Isabelle. Il raconta ses aventures, sa manière de vivre, avec une verve et une gaieté qui plurent fort à la jeune directrice.

—  Je n’ai qu’un regret, dit-il en conclusion. C’est de n’avoir pas auprès de moi le vigoureux compagnon qui m’a suivi dans mon voyage en Europe.

—  Quel est ce compagnon ? demanda Isabelle.

—  Un brave garçon dont l’humeur toujours égale en fait l’homme le plus agréable qui soit au monde.

—  Comment le nommez-vous ?

—  Papillon.

—  Que fait-il en ce moment ?

—  Employé à la confection du vêtement, partie manuelle.

—  Dans quelle ville ?

—  À V.310 N’est-ce pas vers l’Est, au centre des États ?

—  Oui ; à treize-cent cinquante kilomètres environ d’ici, répondit Isabelle, une route de quelques heures.

Puis elle ajouta :

—  J’estime votre personne, et j’apprécie beaucoup vos idées monsieur. Je reçois demain, à dîner, quelques-uns de mes chefs de bureau ; voulez-vous me faire la grâce de venir avec eux ?

Napal s’inclina en signe d’acquiescement. Son nouveau chef lui lança un regard irrité. Il se disait qu’Isabelle se montrait décidément trop aimable avec ce dernier venu.

—  Bon, pensa Napal, me voilà un ennemi sur les bras. Warner était une nullité. Je trouve en celui-ci un envieux qui me considère déjà comme un rival dangereux dont il lui faudra se méfier. Ô passions humaines ! la Terre roulera longtemps dans l’espace, sous le flamboiement du soleil, avant de vous voir toutes fondues dans le creuset de la confraternité pour l’alliance universelle !

Le jeune Indien remercia encore sa directrice et prit congé d’elle par un compliment poli, délivré, au fond, d’une gêne qu’il ne pouvait se défendre de ressentir en pense de cette jolie femme. Le chef de bureau le salua sèchement.

—  J’en suis pour ce que j’ai dit, poursuivit Napal. Ce monsieur me réserve toute une ère de tracasseries. N’est-il pas incroyable de constater que des hommes capables d’édifier cette société puissante qu’on appelle les États-Collectifs soient, comme partout ailleurs, le jouet d’ambitions puériles ?

XXXV – Assauts de la faiblesse contre la force

Napal se mit sans tarder à sa nouvelle besogne. Il la trouva plus compliquée que l’ancienne, moins fatigante et tout aussi fastidieuse. Il faisait la répartition des denrées qu’on expédiait des différents centres de fabrication et les distribuait aux services de sa section.

Il ignorait toujours l’organisation générale de cette immense industrie alimentaire dont il était un des rouages. Et, lorsqu’il regardait, du haut des terrasses, la masse du personnel qui s’engouffrait dans les bâtiments, il pensait, non sans admiration, que de cette usine gigantesque sortait, plusieurs fois par jour, la nourriture de plusieurs millions d’individus, distribuée et répartie dans des conditions hygiéniques et merveilleuses.

Il rendit visite à Roncourt, le surveillant général de l’usine, le lendemain de sa nomination au grade de chef de section. En fonctionnaire prudent, Roncourt se montra beaucoup plus aimable que le soir de sa première rencontre avec Napal. Il essaya de persuader au jeune Indien qu’il n’entrait pas dans les habitudes normales de laisser visiter l’usine dans ses moindres détails, mais qu’il s’arrangerait de manière à lever toutes les difficultés et qu’il se mettrait à sa disposition le jour où ses importantes fonctions lui en laisseraient le loisir.

Napal voyait toujours, dans les soirées des Long-Jardins, ses anciens collègues, Darnais et Louise Sennevières, Le premier lui plaisait par son intelligence : il éprouvait une sincère affection pour la seconde dont il appréciait la douceur et la noblesse de caractère.

Un soir de pluie, nos trois personnages étaient restés dans la salle de lecture de leur bâtiment d’habitation, en compagnie de plusieurs de leurs camarades. Parmi eux se trouvait un nouveau venu arrivé la veille de V.310.

—  Vous êtes Indien, monsieur ? dit-il en s’adressant à Napal.

—  Oui, monsieur, répondit le jeune homme.

—  Permettez-moi de vous complimenter dans la personne de l’un de vos compatriotes, débarqué depuis peu en Europe. C’est un homme vraiment remarquable, au physique comme au moral.

—  Je vous remercie de ce compliment au nom de mon compatriote, monsieur, mais je ne vous comprends pas.

—  Je m’explique. Cet Indien fait partie du personnel de l’industrie où je travaillais moi-même ces jours derniers.

—  Eh bien, dit Darnais en riant, qu’y a-t-il de remarquable dans ce simple fait ?

—  Vous allez en juger. Donc notre Indien était occupé à l’habillement. Sa besogne première consistait à transporter des ballots au quai d’expédition. On lui explique ce qu’il avait à faire : au moins trois heures d’ouvrage pour un homme ordinaire. Une demi-heure plus tard, un chef de section aperçoit l’Indien qui se promenait tranquillement en examinant de bâtiment en détail.

« — Mon ami, lui dit le chef, vous n’êtes pas ici pour vous promener, mais pour exécuter le travail qui vous est commandé.

« — C’est fait, répond l’Indien. J’attends qu’on veuille bien m’en donner un autre.

« — Comment, c’est fait ? reprend le chef prêt à se fâcher. Vous vous moquez, je pense.

« — Jugez vous-même, répond l’autre impassible. J’étais présent ; mes compagnons et moi nous nous précipitons vers le quai d’expédition. L’Indien avait dit vrai : tout était transporté, casé, rangé.

Tout le monde était dans l’admiration. Il y avait là, en outre, un ballot énorme, déposé à quelques pas. Trois des plus forts mortels l’auraient à peine ébranlé, comme eût dit Homère ; notre homme s’approche, enlève le ballot, le porte à destination et dit sans s’émouvoir plus qu’un éléphant d’une fourmi : « Je m’y suis pris simplement comme ceci. »

—  Très bien, très bien ! s’écria Napal, tandis que les autres prêtaient une oreille attentive.

—  Ensuite ? demanda Darnais.

—  Nous sommes restés confondus. C’est Alcide descendu sur la Terre, prononça l’un de nous. Aussi modeste que fort, l’Indien se contenta de répondre : « Le paresseux dit : je n’ai pas la force ; or, je ne suis pas paresseux. »

—  Je le crois bien, parbleu ! repartit Napal en riant.

—  Cela se voyait, ajouta Darnais. Ensuite ?

—  Ravi de compter un pareil homme dans son service, le chef voulut le voir travailler. Il s’y prêta de la meilleure grâce du monde, sans se départir un instant de son flegme. C’était merveille de le voir. Son adresse égalait sa force, de sorte qu’il abattait avec une facilité incroyable la besogne de plusieurs ouvriers. La rumeur parcouru les ateliers en moins d’une minute ; on s’attroupait pour le regarder, on riait, on criait bravo ! Lui toujours impassible, trouvait encore le moyen d’aider ses camarades en disant : « Si vous aimez la vie ne perdez pas de temps, car le temps est l’étoffe dont la vie est faite ». De sorte qu’à la fin de la journée il jouissait d’une popularité incroyable, sauf auprès de deux ou trois roquets jaloux de sa taille et de sa vigueur.

—  Gloire à toi, Papillon ! s’écria Napal en riant aux éclats ! gloire à toi, je te reconnais bien là !

—  Papillon ! C’est en effet son nom. Vous le connaissez ?

—  Parbleu, répondit Napal, sans sourciller, il est connu dans l’Inde entière.

—  Cela ne m’étonne pas affirma Darnais qui riait aussi de bon cœur.

—  Oh ! dit l’homme au miroir en passant sa main dans sa chevelure, la force est quelque chose sans doute, mais bien peu de chose si on la compare à l’intelligence.

—  La force ne fait pas toujours l’âme virile, ajouta la dame mûre qui était présente à l’entretien.

—  Quoi qu’il en soif, voilà un héros que je serais heureuse de connaître, repartit une petite brune, très accorte, aux yeux vifs et brillants.

—  Permettez-moi de vous dire, madame reprit l’employé qui faisait le panégyrique de Papillon, que votre curiosité, bien naturelle, a été partagée par toutes celles de vos congénères qui sont actuellement employées dans la fabrication du vêtement.

—  Comment cela ? demanda Napal.

—  Le lendemain soir, après le travail, la réputation de Papillon ayant fait le tour des ateliers, toutes les femmes se groupèrent autour de lui. Est-il vrai que vous soyez plus fort que cinq hommes ensemble ? disaient-elles. Ce n’est pas possible, ce doit être curieux, etc., etc. Lui restait calme. Pourriez-vous me porter à bras tendu ? demanda une grosse commère plus hardie que les autres. Le brave garçon s’exécuta.. Il tint la commère suspendue au bout de son bras, sans le moindre effort apparent. C’était superbe ! Alors, ce fut à qui se ferait porter par le colosse, Il y eut des bousculades, des jalousies. Les plus jolies lui lançaient des regards incendiaires. C’était une véritable lutte de gracieux sourires.

Pendant ce récit, Napal riait de toutes ses forces.

—  Comment se conduisait Papillon, disait-il, au milieu de ces houris aux yeux de toutes les couleurs ?

—  Il répondait à l’une : « La vertu rend noble ». À une autre : « Femme rit quand elle peut et pleure quand elle veut ». À une troisième : « L’homme sage se préserve de la maladie, de la misère et de l’amour ». Enfin, à toutes pour conclure : « Les bonnes femmes sont toutes au cimetière ».

—  Ce Papillon est un ours ! s’écrièrent ensemble la dame mûre, la petite brune et toutes leurs compagnes.

—  Un ours bien léché, mesdames, je vous le certifie, affirma l’employé.

—  Qu’advint-il, demanda Darnais, de cette résistance héroïque ?

—  Personne n’a pu le savoir. Quelques-unes se sont bien vantées d’avoir adouci l’humeur farouche du colosse, mais leur récit sonnait faux.

—  En tout cas, s’écria la petite dame brune, voilà qui ne prouve pas en faveur de nos collègues du vêtement !

—  Pensez-vous que les dames de l’alimentation seraient plus éloquentes ? interrogea Napal.

—  Je le crois, répondit la jeune femme avec assurance.

La dame mûre fit un geste, comme pour dire ! les femmes d’aujourd’hui ne valent pas celles de mon temps !

XXXVI – En bouche close mouche n’entre

À ce moment, on vint appeler Louise pour lui annoncer un changement de situation. La jeune femme passait de l’alimentation à la bibliothèque centrale, section Y, au catalogue des manuscrits du vingt-et-unième siècle.

Ce changement dans le personnel n’était pas le premier qu’observait Napal. Ils se présentaient fréquemment, ainsi que le lui avait appris Ligerey dans l’entretien amical qu’il avait eu avec lui. Et cette fréquence amenait certainement avec elle des inconvénients. Elle rendait difficile les liens intimes d’amitié ou d’affection. On ne s’attachait passionnément à rien ni à personne. L’égoïsme individuel y gagnait au détriment des autres sentiments.

Cependant, en réfléchissant, le jeune Indien reconnut que les changements personnels se faisaient inévitables dans une société aussi fortement organisée que celle de la population européenne. Du reste, il en était ainsi dans l’Inde, et il en avait toujours été de même partout, dans les siècles passés, avec des conséquences beaucoup plus redoutables. Les ouvriers s’agglomèrent forcément là où se trouvent le plus de chances de trouver du travail. Ils arrivent en masse chez les cultivateurs à l’époque des moissons, chez les constructeurs ou chez les entrepreneurs au moment des grandes bâtisses ou des terrassements importants, etc.

La différence d’un pareil ordre de choses en faveur des États-Collectifs, c’est que chez eux personne ne vivait inoccupé. La facilité et la rapidité des transports aidant, la perte de temps était minime. On travaillait tantôt dans un endroit, tantôt dans un autre, distant du premier de plusieurs centaines de kilomètres. Les distances ne comptaient plus, la solidarité générale en devenait plus grande et plus forte. Le personnel se déplaçait, c’est vrai, mais il n’y avait jamais de chômage. Tout était prévu, calculé d’avance. Tandis qu’autrefois, les travaux terminés ou la production en souffrance, l’industriel congédiait brusquement ses ouvriers. Alors des milliers d’individus se trouvaient jetés sur le pavé, sans ressources pour le lendemain, et, comme résultat fatal, la misère, la famine et les maladies épidémiques.

D’autre part, on pourrait observer que l’Européen avait, en apparence, moins de liberté que l’ouvrier d’autrefois, puisque ce dernier se déplaçait à sa guise et débattait à son gré le prix de son travail, tandis que l’Européen du vingt-cinquième siècle se rendait là où les conseils supérieurs l’envoyaient. Ce manque d’initiative individuelle était-il compensé par le bien-être assuré dont il jouissait ? Est-il préférable de posséder une liberté absolue, avec le terrible aléa de mourir de faim en cas de chômage, plutôt que le confortable certain avec une liberté relative ? Napal n’osa pas se prononcer. Il se dit seulement que, si libre que l’homme croyait être, il restait toujours l’esclave de cette dure nécessité qui le contraint à travailler pour vivre ; qu’il était souverainement injuste de permettre à certains privilégiés de traverser la vie en oisifs, pendant que les autres produisaient pour eux. Et que, c’était par une destinée malheureuse, inhérente aux lois humaines, que les améliorations introduites dans l’ensemble de ces lois, si réelles qu’elles soient, sont toujours entachées de défaillances que masquent les progrès qu’elles apportent avec elles. Toutes les parcelles de l’Univers sont perfectibles. Seul l’Univers tout entier est parfait !

Le lendemain matin, Louise fit amicalement ses adieux à Napal. La jeune femme paraissait triste.

—  Qu’avez-vous ? lui dit-il. Ce changement dans votre situation vous déplaît-il ?

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