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Charles Kymrell : Le monde du XXVe siècle (20e partie)
mercredi 10 septembre 2025, par
— Mon langage vous étonne, continua Darnais, parce que cette coutume est contraire aux usages en vigueur dans votre pays et, quoique la loi qui force deux êtres à vivre côte à côte, en dépit de toute incompatibilité d’humeur, soit une loi barbare, vous donnez la supériorité à vos mœurs, les pensant immuables, sans songer que la famille a passé successivement par la polyandrie, la polygamie et la monogamie. Au dix-huitième siècle, le mariage établissait l’union indissoluble entre l’homme et la femme, liés par les sacrements de l’Église, ce qui n’a pas empêché l’adultère, bien au contraire, car la monogamie n’a jamais existé que de nom. Aussi la séparation de corps vint plus tard changer cet état de choses, puis survint le divorce, et enfin l’union libre qui en est la conséquence. Aujourd’hui, chez nous, la femme travaille et se suffit à elle-même, protégée par des lois sages et sévères, elle n’a donc plus besoin de la protection de l’homme pour subsister et se défendre.
— D’accord, mais pensez-vous que l’éducation de l’enfant par l’État soit un bien ?
— Certes, si l’on songe au nombre infiniment restreint des familles capables autrefois d’élever sagement leurs enfants !
— C’était la grande minorité, j’en conviens.
— Tandis que l’État obéit à des règles scientifiques, imparfaites encore je le reconnais, mais susceptibles de perfectionnements successifs amenés par l’étude et dirigés suivant les lois de la saine hygiène et de l’économie publique.
XXXI – Où un érudit démontre que les moyens de défense de l’Europe la rendaient invincible
La nuit était tombée tout-à-fait. La ville entière resplendissait jusqu’aux dernières limites de l’horizon. Les premières couches de l’azur céleste semblaient vivement éclairées elles mêmes et se fondaient insensiblement avec les couches supérieures pour se perdre dans le noir de l’infini.
Au-dessus de la ville, les feux brillants de deux aérostats évoluaient dans l’air à une grande hauteur et paraissaient se diriger vers un point déterminé.
— Je sais reprit encore Napal que les États-Collectifs ferment leur territoire aux étrangers, afin de prévenir une invasion de la race jaune, dans le cas où celle-ci mettrait à profit vos découvertes pour les retourner contre vous. Si l’empire de Chine vous déclarait la guerre, seriez-vous en mesure de vous défendre ?
— Nous défendre ? répondit à son tour le gros érudit qui brûlait de placer son mot dans la conversation, nous défendre ? Croyez plutôt que nous sommes en mesure de les repousser, de les vaincre et de les confiner dans leur empire, en leur ôtant l’envie de se mesurer avec nous dans l’avenir.
— Est-il indiscret de vous demander quelles sont vos ressources de guerre ?
— Pas du tout. D’abord nous sommes complètement enveloppés par un système de défenses formidables.
— Je l’ai compris dès le jour de mon arrivée en longeant le littoral.
— Les frontières et le territoire sont aussi bien garantis. Du côté de l’Asie, puisque c’est de ce côté que le danger nous menace, nous avons établi un système de forts et de positions fortifiées de premier ordre. Postés au centre des tourelles, des officiers peuvent en pointant sur une carte et en agissant sur un curseur lancer avec certitude des projectiles automoteurs.
— Nous employons déjà ce système dans l’Inde. Il remonte, je crois, à la fin du dix-neuvième siècle.
— Oui, mais nous possédons des moyens d’observation très puissants, à l’aide desquels nous pouvons surveiller les mouvements de l’ennemi sans commettre d’erreur. Grâce à notre force de production, il nous a été possible de multiplier ces moyens sur le sol et dans le sol, par suite de savoir d’où vient l’ennemi, où il va, quelles sont ses forces, la position exacte et le nombre de ses corps d’armée. Sur ce point,les Chinois sont comme vous, comme tous les autres peuples, dans l’impuissance d’agir de même, parce qu’en supposant qu’ils en connussent le secret il serait trop onéreux pour leur budget d’en fabriquer les engins. Nos projectiles perfectionnés sont lancés au delà du but, puis reviennent sur eux-mêmes, de sorte qu’il n’y a pas d’abri pour se garantir de leur choc. Notre armée est imposante.
— Est-elle formée, comme chez nous, interrompit Napal, d’une armée nationale comprenant l’ensemble des individus de vingt à quarante-cinq ans ou par des volontaires dont c’est l’unique occupation ?
— Nous employons un système intermédiaire. Une armée nationale n’est redoutable qu’en apparence par le nombre des combattants. On risque avec elle de n’avoir que des foules encombrantes et difficiles à manier. Mieux vaut un million d’hommes capables, résistants, bien disciplinés, habitués aux intempéries, que plusieurs millions d’individus peu aguerris, mal entraînés, qui, devant les aléas de la guerre, quand la mort décime les rangs, sont susceptibles de faiblir sous le coup d’une panique. Nous avons donc une armée active de trois millions de soldats instruits spécialement,et dont c’est l’unique métier. Ils restent dans le rang aussi longtemps qu’ils peuvent servir, et les grades s’y distribuent, non par l’ancienneté qui expose trop souvent les armées à un commandement sénile, mais par les preuves acquises d’intelligence et de capacités actives, reconnues indispensables pour conduire les grandes masses et résister aux fatigues de la guerre.
— Cette immobilisation de trois millions d’hommes est une perte pour le pays.
— Perte forcée. Quoi qu’on fasse, aussi longtemps que la guerre existera sur la Terre, elle sera toujours coûteuse non seulement par les morts, les ruines, les dépenses qu’elle entraîne avec elle, mais encore et surtout parce que, pendant la paix, elle oblige tes peuples à entretenir des milliers de bouches inutiles, ainsi qu’un matériel de défense d’autant plus coûteux qu’il est plus perfectionné. Nous avons essayé de remédier à ces nécessités coûteuses en demandant à notre armée l’exécution de travaux moitié techniques moitié d’utilité publique. On peut tout aussi bien entraîner les hommes et les habituer à la fatigue, soit en creusant des canaux, soit en construisant des routes, qu’en leur demandant de faire des terrassements qu’ils rebouchent ensuite. Notre armée possède de plus la supériorité d’être composée de soldats dont c’est la vocation, et on leur alloue des avantages proportion nés aux risques qu’ils ont à courir.
— Si cette armée,quelle que soit sa supériorité, était vaincue, prisonnière ou anéantie, qu’adviendrait-il ?
— Alors l’armée de seconde ligne marcherait en avant. Cette armée est une sorte de réserve choisie d’avance parmi les individus reconnus les plus aptes. Quelques-uns d’entre nous en font partie. La guerre déclarée, dès que la première armés serait mobilisée, on les instruirait plus à fond afin de parer à toute éventualité. Enfin, en cas de danger, on a préparé la mobilisation de tous les hommes valides qui constituent la population virile des États-Collectifs, sans compter les cinq cent mille marins aguerris qui desservent la flotte de guerre. Vous voyez que nous pouvons attendre la visite du Jaune et que nous ne la redoutons pas.
— Êtes-vous disposés à rester toujours dans cette attitude expectante, ou prendrez-vous l’offensive un jour ?
L’érudit se leva, mit une main sur son front comme peur méditer, prit une pose oratoire et dit :
— Voyez-vous, j’ai lu quelque part que deux races distinctes ne peuvent vivre en présence, sans que l’une détruise l’autre par la violence ou par la fusion. Ainsi les noirs Africains disparaissent peu à peu devant nous, comme autrefois les Peaux-Rouges ont disparu devant les Américains, et les Tasmaniens devant les Anglais. Où bien elles se fondent comme ont fait les nations européennes en créant les États-Collectifs. Mais, ajouta l’érudit avec une pointe de prétention, si j’en crois mon opinion personnelle, basée sur une expérience acquise par de nombreuses lectures, nos idées, notre état d’âme différent trop de ceux du Chinois pour qu’il y ait jamais fusion entre nous. Il faudra donc que l’une des deux races disparaisse. Espérons pour l’avenir de l’humanité que ce ne sera pas la nôtre. Alors, nous préparons l’union avec une autre race plus sympathique, la vôtre par exemple, dont beaucoup d’idées sont communes avec les nôtres. Les autres peuples suivront ensuite, et l’unité nationale du globe sera un fait accompli.
— Pas de sitôt, sans doute, répliqua Darnais, qui avait l’esprit caustique.
— C’est une affaire de temps ; mettez dix, vingt, cent siècles, plus encore si vous voulez, qu’importe ! Il est possible, d’ailleurs que nous ayons à lutter avec le Chinois d’ici peu. Les Américains $e préparent à la revanche. Ce sont nos frères de race, Ils ont été malheureux, nous irons, les secourir et nous les aiderons à reprendre les terres dont Ils ont été spoliés.
Ceci dit, l’homme érudit se rassit avec le contentement de l’orateur convaincu, d’avoir obtenu l’approbation de son auditoire.
— En somme vous ne redoutez rien ? demanda Napal.
— Non, car il est indispensable, pour lutter contre nous, de mettre en jeu des moyens scientifiques de même nature que les nôtres.
— Les Chinois ne peuvent-ils les trouver ?
— Il leur faudrait connaître nos procédés de fabrication, la formule de nos métaux, la composition de nos explosifs, et nous gardons nos secrets avec le plus grand soin. Il est interdit aux étrangers de publier un ouvrage sur notre pays sans autorisation sous peine d’un casus belli. Nous n’admettons les travailleurs d’une autre nation que s’ils sont doués de qualités exceptionnelles reconnues après un examen. Vous avez pu vous en rendre compte, et si vous quittez l’Europe on vous fera prêter le serment de ne jamais révéler ce que vous aurez vu.
Ces mots jetèrent une vive inquiétude dans l’esprit de Napal. Il n’avait pas prévu ce nouvel obstacle, que le capitaine Firouze lui avait cependant laissé entrevoir.
— Pourtant je ne puis croire, pensait-il, qu’on me demandera de garder, pour moi seul, les observations générales que j’aurai recueillies.
La soirée s’avançait, les concerts avaient cessé, les promeneurs désertaient les Longs-Jardins. Napal et ses compagnons sortirent pour gagner leurs domiciles respectifs.
XXXII – Propos et médisances
Les réunions du soir aux Longs-Jardins se renouvelèrent souvent. Napal désirait vivement se renseigner plus complètement sur les croyances générales répandues en Europe, mais il avait remarqué que la frivolité d’esprit de ses collègues les portait plutôt à se lancer dans les commérages que dans les conversations sérieuses. Il n’insista pas, se réservant de poursuivre plus tard ses études et ses observations.
Dès lors la vie prit pour lui un cours régulier. Enfermé dans son bureau une partie de ta journée, il noircissait du papier et faisait fonctionner ses appareils. Il consacrait le reste de son temps à des promenades dans la ville, s’arrêtant devant les principaux monuments qu’il examinait avec soin.
Il avait aussi visité la bibliothèque, où il trouva des volumes qui l’étonnèrent par la perfection de leur forme. La matière colorante du papier, la disposition des caractères, en rendaient la lecture plus facile que dans les anciens livres. Il feuilleta des ouvrages illustrés dont les gravures lui parurent curieuses. La photographie en couleurs, alors très perfectionnée, avait permis de disposer à l’intérieur du volume des vues et des perspectives magnifiques. Non seulement elles reproduisaient le paysage naturel, mais encore le coloris en devenait d’autant plus éclatant qu’on l’exposait davantage à la lumière. Des dispositions particulières permettaient de les voir en relief, ce qui leur donnait un aspect merveilleux.
Napal revit plusieurs fois Papillon à travers la plaque visuelle de la chambre de communication. Rendu prudent par l’expérience, le géant s’abstint de manifester son amitié par des gestes trop énergiques, et l’appareil fonctionna sans qu’un malencontreux vint déranger les deux amis.
Napal s’était enquis du résultat final de la discussion provoquée par le petit homme à la voix criarde :
— Il n’est rien arrivé de fâcheux, lui répondit Papillon. On m’a simplement gratifié d’un discours en plusieurs points pour me démontrer qu’il était nuisible au bon fonctionnement administratif de s’attraper entre employés, et contraire au bien social de briser un appareil public, comme si j’avais fait exprès, je vous le demande, de casser le téléphoscope qui me procurait le plaisir de vous voir...
— Qu’as tu répondu ?
— Pas un mot.
— Et le petit rageur ?
— Il baissa la tête sous la semonce qu’on nous administrait, de sorte qu’il devint si petit qu’on ne le voyait plus du tout.
Papillon mit ensuite Napal au courant d’un grand nombre de détails sur le but qu’on recherchait dans le vêtement, sur la science de la coupe, sur le tissage, etc. Narration que Papillon assaisonna gravement de quinze ou vingt proverbes qui divertirent fort Napal par l’à-propos avec lequel il savait les placer.
Napal continua ses observations les jours suivants : celles qu’il fit sur ses collègues confirmèrent ses premières impressions. En présence du bien-être général, il s’était flatté de ne rencontrer que des gens heureux, satisfaits de leur situation. Son espoir fut déçu. Il constata d’abord un sentiment général d’infatuation. Chacun se jugeait apte à remplir les plus hautes fonctions et s’irritait contre l’injustice d’un régime qui le laissait, pendant de longues années, se consumer dans un poste subalterne.
À l’orgueil, à la vanité blessés, se joignait un sentiment de médisance et de jalousie réciproques. Pas un qui ne regarda d’un œil de mépris celui qui occupait une situation égale à la sienne. Aucun n’apportait d’ardeur pour accomplir sa propre besogne. On travaillait le moins possible, juste le strict nécessaire. Le reste du temps se passait à flâner ou à se plaindre, excepté, bien entendu, lorsqu’un supérieur entrait dans le bureau. Alors, c’était à qui prouverait le mieux son zèle. Le chef parti, on l’abîmait.
Tous s’entendaient pour tomber le supérieur et raconter les mesquines intrigues auxquelles il devait son avancement.
Ce concert de plaintes, arrivant au milieu du spectacle merveilleux qu’offraient les jardins émaillés de fleurs et la ville illuminée, formaient un contraste tellement étrange que Napal, sortant un soir de sa réserve habituelle ne put se retenir de s’écrier :
— Hé quoi ! vous habitez des demeures qu’eussent enviées les plus fortunés de vos ancêtres, vous êtes nourris comme l’étaient autrefois les princes, vous jouissez de tous les plaisirs qui charment les sens, vous n’avez ni les inquiétudes matérielles de l’avenir, ni la crainte des douleurs causées par les maladies épidémiques, et vous vous plaignez ! Comparez votre sort à celui des misérables qui, chez nous, labourent la terre, et qui n’ont pas de pain ; qui mènent le bétail paître dans les prairies et qui sont privés de viande ; qui cultivent la vigne et qui ne trouvent que de l’eau pour étancher leur soif. Ces malheureux habitent des taudis glacés par le froid de l’hiver, dévorés par les chaleurs de l’été ! Ils ont en malheur ce que vous possédez en bonheur. Cependant, Ils supportent la vie, sinon sans amertume, du moins avec résignation. Et vous, vous ne pouvez la passer sans vous plaindre !
— Mon cher monsieur, lui répondit Darnais, si vous le prenez ainsi, je vous dirai qu’il existe encore, dans les profondeurs de l’Afrique, des êtres humains qui disputent leur nourriture aux bêtes féroces, qu’il y eut des esclaves dans l’antiquité, des serfs au moyen âge, et des prolétaires après la Révolution qui proclama les Droits de l’homme. Cela ne prouve qu’une chose : c’est que là-bas, dans l’Inde, vous êtes toujours en état de barbarie. Et si les gens meurent de faim chez vous, c’est parce que vous avez le tort de n’avoir pas progressé assez vite pour éviter de si grands malheurs. Quoi qu’il en soit, si nos besoins matériels sont satisfaits, est-ce une raison suffisante pour que nous n’éprouvions pas des tortures morales comme les autres ?
La réplique était juste. Napal garda le silence, déplorant en lui-même que son pays fut assez en retard sur les progrès réalisés au vingt-cinquième siècle pour qu’on pût le taxer de barbare. Ensuite, poussant ses réflexions plus avant, il reconnut qu’il s’accoutumait déjà lui-même à cette existence facile. Il ne ressentait plus, comme au premier jour, les douceurs du bien-être qui l’entourait. Il pensait avec tristesse que c’était une loi de la nature humaine d’oublier trop vite les avantages d’une position, si grands qu’ils fussent pour n’en voir que les inconvénients.
— Au fond, reprit Napal, vos ennuis ne dépassent jamais une certaine limite, puisque vos besoins matériels sont satisfaits.
— Cela dépend, répartit Darnais. Nous avons, je vous le répète, nos douleurs intimes, d’autant plus cuisantes parfois que nous sommes plus policés. Interrogez Ligerey, il vous dira qu’il est malheureux.
— Comment cela ? demanda Napal.
— Ligerey est une intelligence supérieure, un esprit d’élite animé par de grandes idées qu’il est forcé de refouler en lui-même par suite de l’indifférence de nos chefs. Je suis convaincu qu’il préférerait la misère chez vous, avec la liberté de produire ses découvertes au grand jour, au bien-être dont il profite ici, avec la certitude de ne jamais les voir se réaliser.
— Voilà qui est triste, en effet, observa Napal. Et si Ligerey est un homme supérieur on a tort d’étouffer ses aspirations.
— Le tort est d’autant plus grand, s’écria Darnais, qu’après avoir examiné quelques-uns de ses travaux mes camarades et moi nous sommes restés émerveillés. Il faut qu’on soit arrêté par un parti pris coupable pour ne pas l’encourager dans ses efforts. Mais vous comprenez, mon cher, que, si les supérieurs se mettaient à accepter franchement les découvertes d’un inférieur, Ils avoueraient eux-mêmes leur impuissance, sans compter pour eux un dérangement considérable. Aussi Ils s’en gardent bien.
Napal rentra ce soir là décidé à se rendre auprès de Ligerey, afin de causer avec lui. Il espérait en tirer profit au point de vue de la tâche qu’il s’était imposée.

