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Charles Kymrell : Le monde du XXVe siècle (19e partie)
mardi 9 septembre 2025, par
— Oui, s’il n’avait pas un petit inconvénient.
— Quel est cet inconvénient ?
— Celui-ci, c’est qu’il est indispensable de se couvrir en dessous quand on le porte.
— Dans quel but ?
— Afin d’éviter les refroidissements provoqués par la grande conductibilité du métal.
— Tu as raison. Est-ce tout ?
— Nous fabriquons encore le vêtement électrique.
— Comment, électrique ? s’écria Napal que cette conversation amusait.
— Ce sont des vêtements destinés aux agents de l’autorité. Les souliers sont en substances isolante et l’habit renferme des accumulateurs. Lorsque le délinquant résiste, les agents lui envoient une décharge électro-magnétique et l’immobilisent, de sorte que force reste à la loi sans coup de poing ni effusion de sang.
— Très ingénieux et fort original.
— N’est-ce pas ? Mais ce n’est pas fini.
— Ah ! ah ! fit Napal.
— Nous livrons aussi des habits transparents.
Napal s’amusait de plus en plus
— Comment dis-tu ?
— Je parle de vêtements transparents.
— À quoi servent-ils ?
— À prendre des bains de lumière, comme on prend des bains de vapeur. Ces vêtements produisent des réfractions spéciales.
— Et indiscrètes ! interrompit Napal qui riait de tout son cœur.
— Je n’en sais rien. Ce que je puis vous affirmer, c’est que les dames haut placées les portent dans certaines cérémonies officielles, ce qui leur donne la facilité de se décolleter, autant que la décence le permet, sans craindre de s’enrhumer. Les mauvaises langues prétendent qu’elles en abusent.
— N’insiste pas ! dit Napal qui riait toujours.
— Nous avons encore...
Ici Papillon fut interrompu dans sa narration. Napal perçut les éclats d’une voix qui se fit entendre d’abord pointue, puis aigre et enfin rageuse. Il prêta l’oreille et crut comprendre qu’un individu s’escrimait contre Papillon dans la chambre de communication.
— Que se passe-t-il ? demanda Napal.
— Rien, fit la voix calme de Papillon.
— Mais encore ?
— Moins que rien, reprit Papillon toujours impassible, ne faites pas attention.
À ce « moins que rien », la voix rageuse, poursuivant sa gamme ascendante, arriva criarde aux oreilles de Napal.
— Cependant, j’entends quelqu’un avec toi, dit-il.
— Vous croyez ? repartit simplement Papillon.
— J’en suis sûr.
— Pardon, je n’avais pas pris garde. Il parait qu’un appareil de sûreté a donné l’avertissement que le téléphoscope ne fonctionnait plus, et un petit bonhomme, ici présent, me fait le reproche d’en être la cause en termes peu parlementaires.
On distinguait vaguement ces mots : Maladroit... je ferai mon rapport... amende, etc. Papillon restait placide. Son flegme exaspérait évidemment le malencontreux qui se jetait aussi maladroitement au travers de l’entretien des deux amis.
Le malencontreux rageait toujours. Alors on entendit la parole calme de Papillon qui disait :
— Quand un roquet aboie après la montagne, est-ce la montagne qui en pâtit ou le chien ?
La voix criarde passa aux notes suraiguës.
— Ce petit homme n’aime pas les proverbes, dit tranquillement Papillon. Il a tort, Ils servent souvent de règle de conduite dans la vie.
Napal crut distinguer ces mots : Je demanderai que l’entrée du local vous soit interdite.
Il se fit un silence, puis un bruit de pas s’éloignant.
— Que s’est-il passé ? demanda Napal au bout d’un instant.
— Le petit bonhomme était à bout de forces, il ne pouvait plus crier, alors je l’ai pris en pitié, je me suis baissé, je l’ai cueilli et porté dehors.
— Il me semble, mon brave Papillon, que te voilà un ennemi sur les bras.
— Bah ! je paierai l’amende en travaillant une heure de plus. Je ne sais pas ce qu’ils ont, c’est la troisième fois qu’on jappe après moi depuis mon arrivée !
Napal comprit tout de suite l’explication que Papillon, dans sa modestie native, cherchait sans la trouver. Quand un beau terre-neuve se promène la queue en panache dans les rues d’une ville, il est partout accueilli par les aboiements rageurs d’une foule de roquets, qui se garent prudemment sur le seuil des portes et sont d’autant plus insolents qu’ils se sentent plus en sûreté. Jalousie, vanité froissée, basse envie, voila la cause du tapage. Il en avait été de même dans les salles de la fabrication du vêtement à l’apparition de Papillon ; son arrivée avait fait sensation parmi les femmes, comme chez les hommes. Les premières l’admiraient franchement. Par contre les autres ne lui pardonnaient pas les succès qu’il devait à sa stature superbe et à s abonne humeur. Lutter contre un tel gaillard, les plus téméraires ne l’eussent osé. D’ailleurs les luttes constituaient un grave délit. C’est pourquoi les esprits mal faits se contentaient de japper et les femmes de rire, tandis que Papillon imposait le respect, aussi bien par le calme et le bon sens de ses réponses que par la force de son bras.
Ces réflexions passèrent dans l’esprit de Napal en quelques secondes.
— As-tu consigné tes observations sur le caractère de ceux que tu coudoies ? dit-il à Papillon.
— Ils m’ont paru en général autoritaires, vaniteux et susceptibles, répondit Papillon. D’ailleurs je n’ai pas encore trouvé le temps de les étudier.
— Ils se croient supérieurs aux autres peuples et tirent vanité de la splendeur de leurs monuments, de la perfection de leurs institutions et du développement de leur industrie.
On entendit un nouveau bruit de pas chez Papillon.
— Que se passe-t-il encore ? demanda Naval.
— C’est le petit homme qui revient avec l’autorité supérieure. Je crois qu’il est prudent de nous quitter, sans quoi on ne me laisserait pas tranquille.
— Au revoir, alors, mon brave ami.
— Au revoir, mon cher maître,
— À bientôt.
Napal rentra dans son bureau, satisfait d’avoir causé avec son cher Papillon. C’était une consolation pour lui, au milieu de la solitude dans laquelle se perdait son esprit depuis qu’il avait quitté son vaillant ami.
XXX – Les Longs-Jardins
Le soir, après dîner, Napal accompagna Louise Sennevières, Darnais et plusieurs de ses collègues dans leur promenade aux Longs-Jardins.
Après s’être rendu compte de la vie matérielle en Europe, le jeune Indien voulait juger le côté moral des habitants en étudiant leur caractère et leurs usages. C’était la mission qu’il se proposait de poursuivre courageusement avant de retourner dans sa patrie.
Les Longs-Jardins, avons-nous dit, s’étendaient au-dessus de toute la ville. Les compagnons de Napal le conduisirent vers Fun des points les plus agréables de ce parc par les agréments, la beauté du site et les splendeurs de la perspective.
Les fleurs dégageaient de doux parfums qui embaumaient l’atmosphère. Des conduits téléphoniques, dissimulés dans les parterres, permettaient d’entendre les concerts harmonieux exécutés par d’excellents artistes dans des salles lointaines, aménagées en conséquence. Cette invisible harmonie donnait l’illusion d’une musique céleste qui charmait l’oreille en traversant l’espace.
On était au commencement d’un soir d’été. Les rayons du soleil doraient les sommets des clochers et le grand dôme du monument superbe que Napal avait admiré le jour de son arrivée. Un autre dôme s’élevait plus au sud, porté par une rangée circulaire de colonnes corinthiennes, tandis qu’un troisième, au lointain, brillait par l’éclat de ses dorures. Les deux tours et la flèche dentelée d’une vieille cathédrale gothique se dressaient au-dessus du fleuve en avant des rosaces légères, des pignons découpés et des arcs-boutants qui flanquaient l’édifice. Une construction à la fois massive et pittoresque apparaissait sur un mont qui dominait le nord de la ville et se distinguait par son style architectural des autres monuments de la cité. Enfin on voyait au loin les grands viaducs métalliques qui partaient des hauteurs étinceler aux derniers feux du jour ; à l’ouest de l’autre côté on distinguait un immense bassin tracé en arc de cercle, dans lequel était rangée une série de navires et, jusqu’au bout de l’horizon, le fleuve qui alimentait ce port creusé dans les terres se perdre en serpentant à travers la campagne.
La nuit tombait peu à peu.
— On ne saurait choisir un endroit plus agréable que celui-ci, dit Napal après avoir examiné le paysage. Je vous remercie, messieurs, de m’avoir fourni l’occasion de l’admirer : le coup d’œil est splendide. Il a dû souvent inspirer vos poètes et vos romanciers.
— Peut-être, répondit Darnais, mais autrement que vous le supposez. Regardez autour de vous, voyez ces groupements épars : ce sont autant de petites assemblées où la médisance s’étale en toute liberté. Je dois ajouter, pour être juste, qu’on y critique moins son semblable que le métier auquel on est condamné par nos paternelles institutions.
Napal fut encore une fois décontenancé par cette réponse. C’était toujours le même contraste : bien-être matériel étonnant en regard de l’indifférence ou de l’ennui.
Un gros monsieur au maintien raide et correct s’avançait vers le petit groupe :
— Voici, dit Louise, monsieur Roncourt, le surveillant général de la fabrication alimentaire que vous désirez visiter. C’est une occasion, nous allons vous présenter.
Les jeunes gens se levèrent au passage du haut fonctionnaire et lui nommèrent Napal. Le gros personnage salua, fit un geste protecteur, daigna sourire et s’éloigna.
— Diable ! pensa le jeune Indien, ce monsieur ne sera pas facile à aborder. S’il en est de même des autres, il me faudra attendre longtemps avant de connaître l’organisation générale des États-Collectifs.
Puis, chassant cette pensée :
— Quel est, demanda-t-il, ce monument au dôme majestueux qui domine la ville ?
— Nous l’appelons le palais de l’hygiène, répondit Darnais. Chez nous l’hygiène est considérée comme la première des divinités bienfaisantes qui distribuent le bonheur aux humains sur la Terre. C’est à elle que nous avons consacré le plus important monument de notre ville. Je vous engage à le visiter, l’intérieur en est superbe.
— Je comprends, dit Napal. La santé est le premier de tous les biens. En l’honorant on rend hommage au créateur suprême qui nous l’a donné en partage.
— Aussi, reprit Darnais, nous sommes arrivés, au point de vue sanitaire, à réaliser des progrès qu’on ne soupçonne pas chez vous. Ici, plus de maladies contagieuses, parce qu’il n’y a plus d’individus malsains, et qu’on reléguerait tout de suite dans des pays écartés celui qui risquerait de contaminer les autres. Plus d’ivrognerie, puisque les boissons sont distribuées suivant les besoins de chacun, et jamais en excès. Enfin, chacun de nous vivant dans un milieu plus hygiénique, ayant une alimentation plus saine, un travail plus équitable, ne désire rien autre que ce qui lui est distribué personnellement. On soignerait comme malade celui dont les désirs deviendraient immodérés.
Napal allait répondre, mais la parole expira sur ses lèvres en voyant s’avancer vers lui l’inconnue avec laquelle il avait voyagé dans le train-éclair. Elle marchait accompagnée d’un homme à l’allure distinguée. La jeune femme était plus richement vêtue que ses congénères. Arrivée devant Napal, elle le fixa d’un regard profond, puis s’éloigna. On se levait sur son passage et on la saluait.
— Quelle est cette dame ? demanda Napal.
— C’est Isabelle Duparrieu, répondit Darnais, la directrice de la deuxième direction de l’alimentation, entrepôt des aliments. Sa position est superbe, son influence très grande, et peu de femmes ont aussi bien réussi qu’elle à son âge. Elle a beaucoup de caractère, est très intelligente, très habile, et son père fait partie du Conseil Suprême. C’est donc une puissance.
Napal resta rêveur.
— Il me semble, dit Darnais qui ne perdait rien de vue, qu’elle vous a regardé comme si elle vous connaissait.
— Je me suis trouvé avec elle dans le train-éclair qui m’a conduit du port d’arrivée dans cette ville, répondit l’Indien.
Un silence suivit cette réponse. On commençait un prélude mélodieux, le charme de la musique chassa de l’esprit de Napal l’impression de gêne produite par le passage de Roncourt et d’Isabelle.
— Dites-moi, demanda Napal quand le morceau fut terminé, comment fonctionne la justice chez vous. En dépit du bien-être et du confortable général, n’y a-t-il point quelquefois des individus à punir ?
— La justice, répondit Darnais, ne perd ses droits nulle part, pas plus ici qu’ailleurs. Seulement je crois la nôtre beaucoup plus simple que la vôtre, par le fait même de notre organisation. Chez vous, presque toutes les lois sont faites pour protéger la propriété, et, comme celle-ci se trouve inégalement répartie, on peut dire que vos lois reposent sur un point de départ faux et sur une base fragile. De là les crimes et les misères qui en résultent. Or, chez nous la propriété n’existe plus, puisque tout le monde possède au même titre suivant la situation acquise. Le vol a donc disparu du même coup. Que pourrait-on prendre ? Les objets de luxe, dont dispose pendant sa vie un individu d’une fonction supérieure ? On s’en apercevrait immédiatement. Afin de bien comprendre l’ensemble de notre régime, pénétrez-vous de ceci, c’est que dans les États-Collectifs tout se sait, grâce à l’observation incessante de la statistique et par le carnet à souches qui laisse toujours trace du passage de l’individu. C’est pourquoi rarement poussé à faire ou à tenter quelque chose en dehors de ce qui doit être. Certes on rencontre encore des Européens qui, par atavisme, dérobent certains objets et les cachent après les avoir volés. On se contente de les soigner comme malades.
— Il me semble, observa Napal, que cette surveillance générale qui s’étend sur tous en particulier est une entrave à la liberté individuelle et une gène pour chacun.
— Vous faites erreur, on ne surveille personne. Le fait de savoir tout se qui se passe est la conséquence même des choses. Raisonnez et vous reconnaîtrez qu’elle est la solution naturelle qui découle forcément du progrès. Autrefois on bâtissait des châteaux-forts avec des fossés, des ponts-levis et tout un système de défenses formidables, derrière lesquelles on s’abritait pour ne pas être volé. Malheur, en ces temps barbares, au pauvre laboureur ! Ou il était le serf du noble, ou les reîtres le pillaient, pas de milieu. Plus tard, la civilisation marchant, il a suffi d’une simple serrure pour se protéger chez soi. Alors la société commençait à mieux s’unir. C’est, je crois, le degré où vous êtes en ce moment dans l’Inde. Par le fait même de cette union, elle se sentit assez forte pour ne plus craindre le pillage des bandes armées qui dévastaient jadis les villes et les campagnes. Mais elle avait toujours à redouter les méfaits des paresseux et des déclassés. Ni les uns ni les autres n’existent maintenant en Europe. Comprenez-vous pourquoi toute surveillance y deviendrait inutile ?
— Parfaitement, répondit Napal. Et c’est un grand progrès sur les autres nations. Le crime a-t-il aussi disparu ?
— Le crime pour brigandage, oui, le crime passionnel, non. Jamais vous ne pourrez empêcher un individu de barrer la route à un autre, et, si l’esprit de cet autre est porté au mal, il cherchera à se débarrasser du premier dans l’espoir de prendre sa place. Cependant, par ce fait que tout ce sait au milieu des États-Collectifs, le crime par ambition ou par intérêt n’existe guère. La folie seule, enfantée par la haine et la jalousie, peut créer les criminels. Dans ce cas la justice apparaît. Le coupable est envoyé dans nos colonies, principalement en Sibérie ou en Afrique : il y est surveillé et soumis à un travail absorbant dont la rigueur est proportionnelle à la Faute commise. Nous avons supprimé la peine de mort. Tout individu nuisible à la société est considéré comme une force contre laquelle il faut se protéger, mais qu’il est possible d’utiliser. Le vieux mot de Vindicte publique est rayé de nos codes. Ici on ne se venge pas d’un criminel. On le punit en le contraignant, par des travaux pénibles, à se rendre d’autant plus utile qu’il a été plus coupable. Le résultat est le même, mais plus logique et beaucoup plus humain.
— Constate-t-on quelquefois des erreurs judiciaires ?
— Prenez-garde, dit Darnais en souriant. Nous allons tomber dans la critique, ne me fournissez pas l’occasion d’en faire, Admettons que tout marche pour le mieux. Vous savez bien que rien n’est parfait sur la terre...
Napal s’inclina en souriant et resta quelques instants rêveur. Ses compagnons gardèrent le silence.
— On m’a dit, reprit enfin Napal, que l’union entre l’homme et la femme était libre. Le mariage n’existe donc plus chez vous ?
— On vous a dit vrai, répondit Darnais. Le mariage constituait la famille par l’éducation des enfants, et c’est ce qui en avait créé la nécessité. Aujourd’hui l’État se charge de cette éducation, il la dirige dans le sens de l’intérêt général. L’union forcée entre l’homme et le femme n’a donc plus la même raison d’être. Nous sommes libres de la contracter, cependant. Mais on n’en abuse pas, croyez-le, car nous savons qu’autrefois les mariages malheureux formaient une règle, confirmée par de bien rares exceptions.
Napal fit un mouvement de désapprobation.

