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Charles Kymrell : Le monde du XXVe siècle (18e partie)

lundi 8 septembre 2025, par Denis Blaizot

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—  Ajoutez, reprit Louise riant de l’observation de Napal, que vous ne serez pas soumis ici à la terrible monotonie de vos pays où les mêmes plats arrivent le même jour, aux mêmes heures, et finissent par fatiguer l’estomac par leur répétition. Vous remarquerez une variété incessante, et les repas se succéderont sans jamais se ressembler.

Napal eut un sourire de doute.

—  Voilà qui me paraît bien difficile à réaliser, dit-il.

La jeune femme remarqua l’air incrédule de son interlocuteur.

—  Vous pensez peut-être, observa-t-elle, qu’on ne saurait trouver un cuisinier capable de composer des menus toujours dissemblables sans cesser d’être toujours agréables.

—  Cuisinier ou maître d’hôtel, il lui faudrait une imagination extraordinaire, affirma Napal.

—  D’abord, nous n’avons ni cuisinier, ni maître d’hôtel proprement dit, répondit Louise avec un malin sourire. La besogne est décomposée ; chacun a sa tâche.

—  D’accord, mais enfin il faut toujours quelqu’un pour composer les menus . C’est ce quelqu’un qui m’étonne, s’il existe.

—  Il existe, répondit Louise, en une seule et même personne.

—  Vous vous moquez ?

—  Pas le moins du monde, car vous le connaissez.

—  Je connais l’individu remarquable qui compose les menus ?

—  Sans doute, puisque cet homme extraordinaire... c’est vous ! dit Louise en riant aux éclats.

Napal crut avoir mal entendu.

—  Moi ? pardon, je ne comprends pas, dit-il.

—  C’est cependant bien simple. Vous avez travaillé cette après-midi, n’est-ce pas ?

—  Oui.

—  Savez-vous à quoi ?

—  Je sais ce que j’ai fait sans deviner le but de mon travail.

—  Eh bien, vous avez composé le menu de demain ou d’après-demain.

Napal resta stupide, abasourdi.

—  Mais je n’ai exécuté que des calculs de logarithmes, des transformations trigonométriques et algébriques.

—  Très bien, repartit la jeune femme que l’air de stupéfaction du jeune Indien divertissait, tandis qu’un faible sourire apparaissait sur les lèvres de Ligerey ; vous ignoriez qu’il s’agissait d’aliments, parce que vous n’avez vu que des lettres et des formules. Ces lettres correspondaient à telle ou telle catégorie d’aliments, les chiffres au nombre des convives, et les formules aux lois d’arrangement des aliments, d’après la science de la nutrition.

—  Je comprends maintenant, s’écria Napal enchanté d’avoir saisi l’explication. Les menus se diversifient par le simple calcul des combinaisons. Or, tout le monde sait qu’une certaine quantité d’objets combinés entre eux en les prenant deux à deux, trois à trois, etc., de façon à ce que deux groupes différent par la nature de l’un d’entre eux, donne pour résultat un chiffre de plusieurs milliers d’objets, qui ne se présentent jamais dans le même ordre. En appliquant ces formules à la confection des menus, il arrive qu’on peut en préparer d’avance pour des centaines d’années sans jamais retrouver le même.

—  C’est cela, répondit Louise.

Le repas touchait à sa fin. Le dernier chariot portait des petits récipients disposés en étages et renfermant des liqueurs diverses. Napal goûta plusieurs de ces liqueurs. Elles ressemblaient au café, au Kola, ou au thé. Il constata qu’elles étaient exquises et facilitaient délicieusement la digestion.

—  Vous avez pu remarquer, lui dit Louise Sennevières, que tous les mets se sont succédé dans un ordre parfaitement rationnel. Nous sommes nourris non seulement d’une façon agréable, mais encore, ainsi que je vous l’ai observé, comme cela doit être.

—  Tout est parfaitement organisé, je l’avoue, repartit Napal, mais si j’arrivais en retard ?

—  Vous seriez quitte pour attendre un peu, car il faut que les employés du service prévoient, d’après les compteurs, le nombre exact de personnes à servir.

—  Comment fonctionnent ces petits chariots qui nous ont si bien servis ?

—  À l’aide de moteurs électriques. Ils viennent du poste central que vous voyez là-bas et d’où l’homme de service les dirige vers leur destination. Lui-même les reçoit par les monte-charges des sous-sols. Les aliments réclamés sont expédiés directement dans ces mêmes sous-sols par l’usine de fabrication alimentaire. Dès qu’ils arrivent les employés les répartissent dans les chariots et les font ensuite remonter. C’est un outillage excessivement compliqué, très curieux, et d’une perfection extraordinaire.

—  Je l’admire d’autant plus, reprit Napal qu’il est nouveau pour moi, et que je ne suis pas blasé sur ce régime comme semblent l’être vos compatriotes. Est-on satisfait, en général ?

—  Regardez autour de vous.

Napal examina le hall. On entendait un murmure confus de conversations animées. Les figures des convives se montraient souriantes et dénotaient un sentiment de bien-être général. Seul, Ligerey gardait son mutisme et restait plongé dans ses réflexions. Napal l’observait à la dérobée. II avait vu Louise jeter parfois un regard d’inquiétude sur son compagnon, et comme ces deux jeunes gens lui inspiraient une réelle sympathie, il se demandait qu’elles étaient les causes de la tristesse profonde que Ligerey ne parvenait pas à vaincre, même en présence de la femme qu’il paraissait estimer et chérir.

Louise poussa un soupir, puis reprit après quelques minutes de silence :

—  Notre régime alimentaire est presque parfait. C’est la seule chose peut-être dont on ne puisse se plaindre.

Napal consigne cette réflexion dans sa mémoire.

—  Tout le monde est-il aussi bien nourri que nous le sommes ici ? demanda-t-il.

—  À peu près, sauf dans les colonies où sont envoyés les individus qui ont encouru des punitions.

Napal eut un serrement de cœur en présence de ce bien-être réparti sur quatre cents millions d’êtres humains. Il songeait aux malheureux qui mouraient de faim dans son pays, à tous ceux qui luttaient pour la vie sans avoir l’assurance du lendemain !

—  La nourriture que vous venez de prendre, continua Louise, n’est qu’une nourriture essentielle, c’est-à-dire celle destinée à la conservation des forces et de la santé. Mais il y a le repas de luxe, bien supérieur à celui-ci, dont on peut profiter, soit en le payant de la partie du carnet à souches réservée aux plaisirs, soit gratuitement, lorsqu’on occupe une fonction hiérarchique supérieure.

—  Si je me déplaçais, serais-je obligé de revenir ici pour prendre mes repas ?

—  Ce serait impossible. On mange là où on se trouve en voyage. Il suffit de prévenir, et, grâce à la statistique, on occupe les places mises en réserve pour les voyageurs. Voyez Ligerey, c’est ce qui lui arrive en ce moment.

—  Monsieur Ligerey ne réside pas dans cette ville ? demanda Napal

—  Non, répondit Ligerey d’une voix douce, mêlée d’un accent de tristesse. Mes fonctions sont dans les montagnes, à six cents kilomètres d’ici. J’ai profité d’un instant de liberté pour venir à V.pr.d.3, et je repars demain.

—  Il est venu me voir, dit Louise en souriant.

Napal, peu au courant des mœurs européennes, et qui ne savait pas ce qu’il fallait penser de la situation de ceux qui se trouvaient près de lui, garda le silence.

Le dîner était fini, la plupart des convives avaient quitté la salle. Napal remercia Louise de son amabilité et prit congé de ses deux compagnons.

Le jeune Indien se sentait fatigué. On le serait à moins, si l’on songe à ce qu’il avait vu, entendu et observé depuis trois jours. Son imagination était surchauffée, son cerveau en ébullition. Il regagna sa chambre afin de se livrer à un sommeil réparateur, remettant au lendemain soir la promenade qu’il se promettait de faire dans les Longs-Jardins pour continuer le cours de ses observations.

XXIX – Le Téléphoscope

Ce lendemain, Napal en se rendant à son travail essayait de classer ses idées.

Ce qu’il voyait de plus clair dans l’organisation générale des États-Collectifs, c’est que l’existence se passait en commun, qu’on avait plus Le sentiment de sa propre individualité, qu’on était en quelque sorte noyé dans cette organisation prodigieuse, dont le résultat indéniable était d’assurer à chacun.du plus faible au plus fort, la certitude de vivre sans la préoccupation matérielle de l’avenir.

Arrivé dans son bureau, le jeune Indien s’absorba d’abord dans la manipulation de ses appareils et de ses machines à calculs, se bornant à échanger quelques propos insignifiants avec ses collègues. Le souvenir d’Oudja ne le quittait jamais, même pendant son travail.

Dans l’espoir de trouver un renseignement sur la position personnelle des ambassadeurs étrangers, il se dirigea vers la bibliothèque de la salle et consulta le catalogue. Son espoir fut déçu.

La bibliothèque contenait des romans, des livres de luxe, des traités scientifiques, des revues critiques, mais les ouvrages sur les États-Collectifs manquaient, à dessein sans doute.

Il s’informe, auprès de son voisin, s’il connaissait le nom des villes où logeaient les ambassadeurs. On lui répondit qu’il en existait plusieurs sur les côtes et à l’intérieur : rien de plus.

Il sut cependant qu’il pourrait se renseigner à la bibliothèque centrale, où étaient consignées toutes les adresses sans exception. Seulement, lui permettrait-on d’entrer dans la section qui les contenait ? Chose peu probable, car ces endroits étaient réservés à certains fonctionnaires ou à des travailleurs spéciaux.

Déçu de ce côté, Napal reprit son travail.

—  En vérité, pensait-il, ces calculs me sembleraient fastidieux, si je ne savais maintenant que je compose un menu compliqué. Ces lettres représentent probablement un légume, celles-là des épices, celles-ci un fruit. Voici des quantités qui doivent répondre aux poids employés, et ces formules à la durée de la cuisson.

C’est très original et très fort !

Il manipulait, calculait, faisait jouer ses tringles, se disant à lui-même, en riant, qu’il était ingénieur-cuisinier de premier ordre.

Quand une feuille se trouvait remplie, il la pliait, la plaçait dans un étui, tirait une tige à bouton, et l’étui disparaissait emporté vers un autre bureau.

Darnais, qui l’observait, s’approcha.

—  Mon cher collègue, dit-il, pourquoi n’êtes-vous pas venu avec nous le soir, aux Longs-Jardins ? Je vous assure que par ces belles soirées d’été la promenade y est très agréable.

—  La fatigue ne m’a pas permis de le faire, répondit Napal, mais, si vous le voulez bien, je me propose de vous accompagner ce soir et de vous questionner sur celles de vos habitudes que je ne connais pas encore.

—  Tout à votre disposition, mon cher monsieur, dit Darnais en dissimulant un petit air de mécontentement.

Darnais était un excellent garçon. Seulement il avait l’esprit fantasque et, si petit que fût le service qu’on réclamait de sa complaisance, il n’aimait à le rendre qu’à ses heures et suivant son caprice. D’ailleurs Napal n’eut pas le loisir de remarquer son attitude : le timbre de son appareil d’appel retentit. Il écouta, on le demandait à la salle de communication générale.

—  C’est une personne habitant une autre ville que la nôtre qui désire vous parler, lui dit Louise Sennevières. Vous la verrez et vous l’entendrez en même temps malgré la distance. Ayez soin de lire l’inscription avant d’entrer, et vous serez au courant de ce qu’il faudra faire.

Napal traversa plusieurs corridors et pénétra dans une pièce circulaire à la circonférence de laquelle aboutissaient un grand nombre de petites chambres éclairées à la lumière électrique.

Le jeune Indien, renseigné, entra dans l’une de ces chambres et se mit en relation avec le poste central qui lui donna sur-le-champ la communication avec la personne qui le demandait.

Une sonnerie l’avertit que le téléphone était prêt à fonctionner. Ce téléphone beaucoup plus parfait que les anciens appareils du même genre, permettait d’entendre de tous les points du local, sans qu’il fut nécessaire d’appliquer l’instrument contre les oreilles.

Une autre cloche vibra dans l’air. C’était la sonnerie du téléphoscope, ou appareil à vision éloignée. Elle prévenait Napal.

Bientôt, en effet, la lumière de la chambre diminua d’intensité, tandis que le panneau de l’une des parties latérales s’éclairait fortement. Une image, indécise d’abord, apparut dans le cadre, ensuite se dessina avec plus de netteté, prit une forme, et Napal aperçut, comme dans une brume, Papillon debout dans un bureau analogue au sien. Il portait un vêtement miroitant qui le faisait ressembler à ces athlétiques chevaliers du moyen-âge dont l’armure moulait le corps qu’elle protégeait.

La brume se dissipa peu à peu, et le colosse apparut dans toute la splendeur de sa stature superbe. L’illusion fut telle que Napal, emporté par son amitié, tendit vivement la main vers l’image, se buta contre le panneau résistant qu’il ne voyait plus et secoua son poignet endolori par le choc.

Papillon fit le même geste avec autant de promptitude. Mais, dans la joie de revoir son ami, le brave garçon avait compté sans sa vigueur. Son poing, comme celui de Napal, heurta la plaque visuelle. Aussitôt les images se troublèrent, comme sur une eau agitée par le vent, puis disparurent derrière une buée qui couvrit le panneau dans son entier. Napal se retrouva isolé, pour ainsi dire dans la chambre de communication, rapetissée, en apparence, par cette bascule de ia lumière.

La voix profonde de Papillon sortit du téléphone.

—  Ah ! mon cher maître, entendit Napal, j’ai rencontré la plaque en voulant vous tendre la main ; peut-être ai-je frappé un peu trop fort, et voilà que l’appareil ne fonctionne plus.

—  Tant pis, mon brave Papillon. Si je ne te vois pas je pourrai au moins t’entendre et causer quelques instants avec toi.

—  Le téléphoscope n’est à ma disposition, en dehors du service, qu’une fois ou deux par semaine, à cause de l’encombrement des personnes qui demandent à l’utiliser, mais c’est déjà fort agréable. Qu’êtes-vous devenu, mon cher maître ?

Napal mit Papillon au courant de ses aventures, puis le pria de le renseigner de même sur son compte.

—  Je transporte des ballots de vêtements, répondit Papillon, je travaille comme quatre, et je trouve dans ma situation une foule de petits avantages auxquels je n’étais pas habitué. Une seule chose me manque.

—  Laquelle ?

—  Celle de ne pouvoir communiquer avec Synga comme je le fais avec vous en ce moment.

—  Cela viendra, dit Napal en poussant un léger soupir.

Il pensait à Oudja.

—  Je lui ai écrit, reprit Papillon.

—  À qui ?

—  À Synga.

—  Très bien. Lui as-tu donné notre adresse ?

—  C’est fait. Je lui ai recommandé de vous envoyer la réponse.

—  À merveille. Maintenant, peux-tu me renseigner sur l’endroit où tu es placé ?

—  Parfaitement, je suis dans une ville grande et belle, située, je crois, à peu près au milieu de l’Europe, au sud d’un beau fleuve qui coule ses eaux de l’Ouest à l’Est. On m’a placé dans la fabrication du vêtement. Il n’en existe que trois fabriques distinctes sur tout le territoire des États-Collectifs. Chacune d’elles habille environ cent-vingt millions d’individus. Une quatrième confectionne les vêtements de luxe. En ce qui concerne celle où je travaille, représentez-vous une série de halls immenses se succédant les uns aux autres et correspondant à telle ou telle partie de la confection. Je suis dans le dernier hall, celui où l’on emmagasine les vêtements terminés et classés. Il est splendide, construit avec des fermes métalliques qui ont cinq cents mètres de portée et deux cents mètres sous clef de voûte.

—  Une telle hauteur ! C’est impossible !

—  Il me semble être un grain de sable sous ce grandiose. Le tout ressemble à une véritable ville. Les habits sont disposés dans des galeries parallèles de vingt étages, contenant sur leur longueur des milliers de vêtements et séparées elles-mêmes par des rues longitudinales et transversales Partout sont installés de petits tramways électriques, des ascenseurs, des ponts roulants, des chariots oscillants au bout d’un câble comme une pendule. On monte, on descend, on circule de côté et d’autre, bref dans tous les sens. On ne voit que fils s’accrochant à l’ossature de l’immense hall et permettant de se transporter partout en un clin d’œil. On dirait une gigantesque volière, dont les petits chariots qui voltigent au bout des fils métalliques seraient les oiseaux d’un nouveau genre.

—  Le mouvement de l’ensemble de la fabrication doit être extraordinaire pour permettre d’habiller plus de cent millions d’individus.

—  Prodigieux. À chaque instants nous expédions des centaines de vêtements sur tout le territoire. Les appareils de transports se comptent par milliers et fonctionnent sans discontinuer dans toutes les directions. C’est un spectacle curieux.

—  As-tu vu quelques-uns des vêtements fabriqués ?

—  Vus et examinés. Il en est d’étranges.

—  Explique-toi.

—  Nous avons des vêtements avec des armatures spéciales, destinés, parait-il, à soutenir l’ouvrier dans son travail et à l’empêcher de se déformer lorsqu’il est forcé de prendre une position défectueuse ou encore à renforcer son bras de manière à lui permettre de faire des travaux qu’il serait impuissant à réaliser s’il n’avait d’autre aide que ses forces personnelles.

—  Je conçois, ce sont des auxiliaires.

—  Nous faisons aussi le vêtement tissé en métal très mince. Assez souple pour permettre les mouvements et, en même temps, tenace et résistant. Il est composé de plusieurs pièces ajustées pour se combiner avec les étoffes, ne s’use presque pas et protège contre les chocs. C’est un de ceux-là que je porte en ce moment.

—  Ne serait-ce pas un vêtement semblable que portaient aussi les ouvriers qui ressemblaient à des points brillants, le jour où nous circulions sous les arches de l’entrepôt ?

—  Justement.

—  Un vêtement qui ne s’use pas et qui protège contre les chocs, c’est le costume idéal, dit Napal en riant.

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