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Charles Kymrell : Le monde du XXVe siècle (17e partie)

dimanche 7 septembre 2025, par Denis Blaizot

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—  Maudite soit cette société qui m’oblige à faire le mal pour sauver mon enfant ! s’écria-t-il. Qu’elle soit seule responsable de ma lâcheté, que l’infamie en retombe sur elle !

Puis, levant les yeux au ciel, il s’écria de nouveau avec un accent de haine accumulée par vingt années de douleurs imméritées et d’injustices subies :

—  Quand donc viendra le jour où les déshérités auront la certitude de posséder, sinon le pain pour vivre, du moins le travail pour l’acquérir ?

Le lendemain, Phingar entrait radieux dans le bureau d’Afsoul.

—  Voici les lettres ! dit-il. Napal peut revenir, il aura la punition qu’il mérite !

XXVII – Où Napal reste rêveur devant les splendeurs de son logement

Après avoir quitté son bureau pour se rendre au logement qui lui était réservé, Napal chemina quelques instants.

—  Je connais maintenant la nature de mon travail, dit-il. Il est évident que ma situation présente en Europe, comparée avec une situation semblable dans l’Inde, serait celle d’un petit employé forcé, par la modicité de ses appointements à mettre des manchettes en lustrine pour garantir ses coudes de l’usure, à prendre ses repas dans un petit restaurant à prix fixe, qui l’empoisonnerait sans scrupule en lui détraquant l’estomac ; enfin à se loger sous les toits, dans un cinquième étage gelé l’hiver et surchauffé. en été. Or, quels seront mes repas, et comment serai-je logé en Europe ? La comparaison est curieuse à faire.

Avisant un tramway électrique, il arriva rapidement au bâtiment dans lequel se trouvait le logement en question. En cette circonstance, comme dans toutes les autres, ainsi que nous avons eu l’occasion de le remarquer, les renseignements étaient donnés sur le carnet à souches et complétés par les indications répandues à profusion sur les murs des cours d’entrée des locaux dans lesquels on avait affaire.

Celui où se rendait Napal était une vaste construction, rappelant le style qu’Andrea Palladis préconise dans son traité d’architecture, avec cette différence que l’emploi du métal avait permis de donner à l’ensemble de la construction une hardiesse et une légèreté que les anciens ne pouvaient mettre en pratique dans l’édification de leurs basiliques.

De grandes baies vitrées découpaient agréablement la façade du bâtiment ; des porches couverts en rompaient la monotonie. L’intérieur était somptueux. Une immense galerie servait de corridor et s’éclairait sur une place ornée de fontaines avec jeux d’eaux. Des tableaux étaient accrochés aux murs de cette galerie, tandis que des fresques encadraient des séries de portes percées à égale distance les unes des autres.

Étourdi par ce luxe, Napal s’arrêta stupéfait.

—  Je fais erreur, dit-ici. Je suis ici dans un palais ou dans un musée, non dans un endroit réservé à de modestes employés.

Il prit son carnet et vérifia. L’indication suivie était exacte. Il avança de quelques pas dans la galerie et reconnut que chaque porte avait une inscription dissimulée dans l’ornementation. L’une d’elles ressemblait à celle de son carnet.

Napal ouvrit la porte, entra et se trouva dans l’intérieur d’une pièce tapissée et confortablement meublée. Une seconde pièce tenait lieu de chambre à coucher ; une troisième, donnant dans cette dernière, servait aux bains et aux ablutions. Une porte, dissimulée sous les tentures, ouvrait sur un petit escalier isolé et permettait de sortir du bâtiment autrement que par la grande galerie, Napal comprit qu’on voulait effacer ainsi l’impression du logement en commun et lui donner la sensation du chez soi et de l’intimité.

Le balayage, les soins du ménage, les concierges, cet effroi des civilisations antiques, n’existaient plus. Des ventilateurs particuliers produisaient à certains moments de la journée, des remous qui soulevaient les particules de poussière, les aspiraient, les brûlaient pour détruire les armes, et laissaient passer à la place un air tamisé et assaini, qui entrait par les fenêtres donnant sur des parterres et des massifs de verdure situés dans les cours intérieures du bâtiment.

L’éclairage était électrique, mais, absorbé par des réflecteurs, il répandait une lumière diffuse sans gêner la vue par son éclat.

Les habits, ou, pour nous servir d’une ancienne expression, le trousseau de Napal était posé sur une table. Le jeune Indien l’examina curieusement.

Le linge ne différait des toiles anciennes que par la qualité. Les vêtements étaient appropriés à leur destination respective. Celui du travail différait totalement de celui du soir ou du repos.

Napal n’avait pas droit aux habits de luxe. Cependant il se trouva mieux vêtu que dans l’Inde, quoiqu’il fût en Europe dans une situation inférieure à celle qu’il occupait dans son pays. Il endossa successivement chacun de ses vêtements et resta confondu de surprise.

—  Comment ont-ils pu s’arranger pour que tout cela me convienne aussi bien ? disait-il en se mirant avec une satisfaction juvénile. Bon, j’y suis ! Ce sont les mensurations anthropométriques qu’ils ont prises après notre examen, si les costumes de Papillon sont moulés sur lui aussi bien que ceux-ci sur moi, il doit être superbe ! Quelle élégance, disait encore le jeune homme en se regardant toujours dans la glace. Que doivent être les vêtements de luxe si j’en juge par ceux-ci ? La science de la coupe est ici portée à un degré qui surpasse celui que les seuls artistes peuvent atteindre dans nos pays arriérés.

Napal ne s’absorba pas davantage dans ces réflexions futiles. Du reste, l’heure du repas était arrivée, le jeune homme revêtit son vêtement de repos et quitta son logement par le petit escalier de service.

XXVIII – L’heure du repas

Descendu dans la rue, il consulta son carnet, prit une voiture et, douze ou quinze minutes ensuite, arriva devant un bâtiment en briques émaillées, largement éclairé sur les côtés et par la partie supérieure. Le toit se terminait par une voussure supportée par d’autres voûtes, reposant elles-mêmes sur des colonnes métalliques.

L’amplitude des baies, la lumière qui entrait à profusion dans cet édifice, prédisposaient l’esprit à la joyeuse humeur.

L’entrée de chaque individu s’annonçait par un coup de timbre partant d’un compteur destiné à prévenir le poste central du nombre des convives à servir.

Napal pénétra dans une vaste salle d’une ornementation simple, mais gaie. Des plantes tombantes étaient suspendues à la partie supérieure. Sur la longueur de la ligne médiane, qui partageait la salle en deux parties égales, des kiosques, ayant la forme de petites tourelles, se dressaient à égale distance les uns des autres et communiquaient par de petits ponts métalliques avec les rangées de tables destinées aux convives.

Des petits chariots, en forme d’étagère et en métal poli, partaient des kiosques à l’aide de propulseurs électriques, traversaient les petits ponts et roulaient au dessus des tables, à portée des convives. Un employé se tenait dans chaque kiosque, recevait les chariots qui montaient des sous-sols, poussés par des monte-charges, et dirigeait chacun d’eux sur la table à desservir.

Napal, embarrassé d’abord pour choisir une place, s’était arrêté à l’entrée, lorsqu’il sentit une main se poser légèrement sur son bras. Il se retourna, et reconnut la jeune femme blonde qui travaillait près de lui dans son bureau.

—  Monsieur Napal ! dit-elle.

—  Mademoiselle Louise Sennevières ! répondit l’Indien.

Nous avons oublié de dire que la jolie blonde se nommait Louise Sennevières.

—  Vous êtes un peu désorienté, reprit-elle. Cela se comprend. Ce milieu est si différent de vos usages et de vos habitudes ! Voulez-vous me permettre de vous servir de guide ?

—  Je vous en serai reconnaissant, reprit Napal.

—  En ce cas, je vous placerai entre monsieur et moi. Monsieur Ligerey, mon ami, ajouta-t-elle avec un charmant sourire en présentant à Napal un jeune homme qui les suivait.

—  Mademoiselle Louise m’a déjà parlé de vous, monsieur, dit le nouveau venu : en s’avançant. Permettez-moi de vous serrer la main.

Napal s’inclina en répondant à l’aimable invitation qui lui était faite, Son interlocuteur paraissait avoir trente ans environ, et d’un ensemble agréable dans sa personne. Sa physionomie était empreinte de tristesse, un pli amer se dessinait au coin de ses lèvres. Il avait le front vaste et dégagé, l’œil vif brillait d’un éclat extraordinaire quand il relevait la tête, qu’il tenait habituellement baissée, dans une attitude méditative.

—  Venez par ici, à droite, dit la jeune femme à Napal. Le côté gauche est réservé aux retardataires.

Ils s’attablèrent tous les trois. Au bout de quelques instants le service commença. Le premier chariot qui passa portait les assiettes, les verres et les ustensiles ordinaires. Chaque convive l’arrêtait au passage, prenait ce qui lui était nécessaire et, déclenchant l’arrêt, laissait filer la petite voiture vers le convive suivant, qui se livrait à la même opération, et ainsi de suite. Ce petit manège amusa Napal.

—  Il me vient une crainte, dit-il.

—  Quelle est cette crainte ? lui demanda Ligerey.

—  Celle de mal dîner, bien que je sois convaincu de l’excellence des mets, car, comme étranger, la cuisine européenne peut ne pas me plaire.

—  Rassurez-vous, répondit Louise en riant, on a dû s’enquérir de vos goûts lorsque vous avez été reçu parmi nous, et si l’on vous envoie dans cet endroit, c’est qu’il doit vous convenir.

—  Comment est-il possible de le prévoir ?

—  La science du goût, qui n’existe probablement pas encore chez vous, est ici très développée. Grâce à certains indices physiologiques observés chez la personne, on arrive à savoir ce qu’elle préfère beaucoup mieux qu’elle ne saurait le dire elle-même.

—  Il est certain, observa Napal, que nos désirs, ou plutôt que nôtre gourmandise sont souvent en désaccord avec l’hygiène de la bonne santé. Nous nous plaisons à charger notre estomac d’aliments Indigestes qui sont les avant-coureurs des maladies à venir.

—  Ce désaccord n’existe pas ici, vous pourrez vous en convaincre.

À ce moment, un chariot, chargé pour vingt consommateurs, passa devant eux, portant des hors-d’œuvre. Ils se servirent. La jeune femme continua sa conversation avec Napal. Ligerey, absorbé dans ses pensées ne prenait plus part à la conversation.

—  En premier lieu, dit-elle, l’aliment falsifié, si commun dans vos pays encore peu civilisés... pardon, je ne vous froisse pas ? demanda Louise envoyant Napal sourire à ses dernières paroles.

—  Pas du tout, répondit l’Indien ; continuez, je vous prie.

—  Donc, reprit-elle, l’aliment falsifié n’existe plus en Europe. Tout y est sain, et un mets de bonne qualité est rarement désagréable au goût.

—  Vous avez raison, dit Napal qui mangeait avec appétit. Cependant une observation me vient à l’esprit. Il doit se produire un gâchage inévitable provenant de l’avarie des viandes, de la moisissure des fruits et des parties de l’animal qu’on n’utilise pas dans la boucherie.

—  Votre observation serait juste si nous étions dans l’Inde, car, permettez-moi de vous le dire, vous raisonnez d’après les idées de votre pays. En Europe nous savons engraisser et nourrir nos animaux suivant le degré strictement nécessaire à la consommation générale. Nous ne sommes pas exposés, comme chez vous, à l’aléa des bouchers qui, toujours incertains de la vente quotidienne par suite du caprice de la clientèle, n’achètent pas assez un jour pour débiter trop le lendemain. Nous connaissons exactement, entendez-vous, très exactement nos besoins, et nous agissons en conséquence. De là une économie considérable. Ensuite nous utilisons les déchets, les fruits avariés, en travaillant ou en transformant leurs propriétés nutritives. C’est ainsi que nous mangeons des desserts très sains pour le corps et des plus agréables au goût.

—  En effet, remarqua Napal, qui venait d’arrêter un chariot au passage et goûtait le plat servi devant lui. Voilà un mets qui dégage un fumet délicieux.

La jeune femme sourit de nouveau et continua tout en mangeant :

—  Cette science supérieure du goût, dont je vous parlais, nous a permis de découvrir un certain nombre de substances inertes, d’ingrédients d’épices inoffensives qui flattent le palais et facilitent la digestion, par la disposition de bonne humeur où elles mettent l’esprit du convive. De plus, nous avons des modes de cuisson inconnus chez vous, parce que nous opérons sur une échelle beaucoup plus grande. Vous vous en rendrez compte plus tard. L’essentiel ici, c’est l’hygiène, et notre bonne alimentation est une des raisons nombreuses par lesquelles nous savons prévenir presque toutes les maladies.

—  Voilà qui est très juste, appuya Napal. Aux âges moyens de l’histoire, la mauvaise qualité des aliments fut la cause principale des maladies effroyables qui décimaient humanité, sans compter les famines qui dépeuplaient des provinces entières. L’Inde ne le sait que trop, hélas ! Elle a vu des millions d’hommes mourir de faim dans une seule année quand, au dix-neuvième siècle, nous étions encore sous le joug de l’étranger. Les autres fléaux redoutables, tels que la peste, la lèpre, ont tous une même origine : alimentation malsaine et la malpropreté.

Un petit chariot courait en ce moment, portant un vase élégant qui contenait un aliment réjouissant à l’œil. Napal l’arrêta au passage.

—  Qu’est-ce que cela ? demanda-t-il.

—  Un mélange ; goûtez-le.

—  Exquis, dit Napal. Voilà un mets absolument inconnu chez nous.

—  Celui-là, et bien d’autres, car vos cuisiniers ne sont pas beaucoup plus avancés que ceux du moyen-âge, que vous dépréciez si fort. Ne protestez pas, continua Louise en répondant à un geste de Napal. Je vais vous le prouver.

—  Voyons cela, dit le jeune homme en riant.

—  Comment se fait la cuisine bourgeoise chez vous ? Je ne parle pas du restaurant, où vous ne savez Ce que vous mangez. Or, si je suis bien au courant de vos coutumes, la cuisinière, après avoir lavé péniblement sa vaisselle, allume un feu, quelquefois récalcitrant, et surveille pendant des heures des fourneaux incommodes. Les aliments qu’elle emploie sont d’une qualité douteuse, en dépit de leur apparence. Sa science culinaire se réduit souvent à mijoter quelques plats qui sont toujours les mêmes, à les goûter sans cesse, et quand par hasard, je dis par hasard pour être polie, quand sa surveillance faiblit, lorsque le feu ralentit ou chauffe trop, voilà le mets gâté, tourné, ou carbonisé. Est-ce bien cela ?

—  À peu près, dit Napal en riant de bon cœur, mais si nos cuisinières vous entendaient elles vous brûleraient à petit feu.

—  Nous sommes loin de l’Inde, heureusement, s’écria Louise qui riait aussi, et l’Europe est fermée.

—  Alors je puis avouer, sans craindre pour vous un autodafé, que vous connaissez parfaitement nos habitudes.

—  J’ai beaucoup lu, reprit Louise. La condition de la femme chez vous m’a particulièrement intéressée. Eh bien, ces habitudes, ce sont toujours les vôtres, ne vous semblent-elles pas plus voisines de la barbarie du moyen-âge que de celles qui sont aujourd’hui les nôtres ? Que de perte de temps et d’efforts chez vous ! Ici, la science et l’économie nous permettent de réaliser des merveilles.

—  Est-il possible de visiter les ateliers du fonctionnement général de la fabrication alimentaire. Ce doit être intéressant ?

—  Vous pourrez le demander au surveillant général. Il vient souvent aux Longs-Jardins. Nous vous présenterons. Peut-être acceptera-t-il de vous y conduire.

Le service des tables continuait. Les chariots se succédaient à intervalles réguliers, Napal constatait que le confortable du repas égalait celui du vêtement.

—  Voilà qui est étrange ! dit-il tout-à-coup.

—  Qu’arrive-t-il ? demanda Louise intriguée.

—  Ce vin, que je bois, ressemble à s’y méprendre au vieux bordeaux dont j’ai eu quelquefois l’occasion, dans nos banquets, de déguster quelques bouteilles. Or, la production de ce vin exquis est forcément limitée au rendement de la vigne. Il me paraît donc impossible qu’il serve à l’ordinaire de plusieurs millions de personnes.

—  Le vrai bordeaux ne se distribue que dans les repas de luxe. Celui-ci est une imitation très bien faite, aussi saine pour la santé qu’elle est agréable au goût. On l’obtient à l’aide de ferments donnant le même bouquet que le vin véritable.

—  Nous employons une méthode semblable pour fabriquer nos boissons rafraîchissantes dans l’Inde ; mais nous ne sommes pas arrivés à reproduire les liqueurs naturelles. Voulez-vous me permettre encore une question ?

—  Très volontiers.

—  Supposons que les employés se soient trompés sur mon compte. Il arriverait ceci, qu’en dépit de la science culinaire qui préside à vos repas, celui que je prends en ce moment ne serait pas de mon goût.

—  Alors, vous seriez quitte pour demander à prendre vos repas ailleurs. Le fait se présente de temps en temps. Il y à des idiosyncrasies de goût ; on, nourrit d’une façon spéciale les personnes qui en sont affligées. Mais c’est une infime minorité dans la masse de la population.

Le petit chariot roula de nouveau, apportant un dessert varié.

—  Quelle jolie petite voiture, dit Na pal, et quel charmant serviteur ! Il fait admirablement le service, sans se plaindre, sans jamais répandre de sauce sur les vêtements des convives. Et, chose inappréciable, on peut causer devant lui sans craindre son sourire narquois ni ses indiscrétions. Quel avantage sur nos domestique ! C’est parfait, en vérité, parfait !

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