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Charles Kymrell : Le monde du XXVe siècle (14e partie)
jeudi 4 septembre 2025, par
C’était un tunnel dans lequel le train s’engouffra comme un ouragan. Le salon s’illumina, subitement éclairé par une lumière intense. Une minute ensuite, la lumière s’éteignit la clarté du jour reparut, le tunnel était franchi !
Le spectacle changea brusquement. La grande culture était remplacée par la culture maraîchère et horticole. Napal entrevit des milliers de petits carrés de terre, entourés de rigoles et percés de minuscules canaux pour l’irrigation et le drainage. Ces carrés étaient remplis de légumes dont l’alignement correct donnait à la plaine un aspect des plus pittoresques.
L’aspect général varia de nouveau. On longeait un fleuve autour duquel on avait creusé d’immenses bassins. Napal imagina que ce devaient être des viviers ou des établissements dé pisciculture. Les bords du fleuve, parfaitement dressés et alignés surtout le parcours, étaient couverts, en différents points, de machines destinées à recueillir l’énergie du courant et à l’utiliser par des transports de force.
La vue des habitations et leur groupement étonnèrent Napal. Pas un ne se ressemblait. On voyait autrefois dans les différentes contrées, des amas de maisons disposées dans un ordre quelconque qui,suivant ta,grandeur du. groupement, s’appelaient hameau, village, bourg ou ville. Napal, debout dans son salon-éclair, distinguait bien encore un assemblage plus ou moins compact de maisons, mais il en comprenait aussitôt la raison d’être. Tantôt c’était un bâtiment régulier, divisé en cases comme pour une ferme. Plus loin des constructions qui devaient convenir à des établissements complets de pisciculture. D’autre part, l’aspect de toute une ville dont le profil en plan paraissait étrange, quoique parfaitement adapté au but qu’il laissait deviner.
Tout-à-coup survint un incident imprévu pour Napal. Le train éprouva une petite secousse. Le jeune Indien regarda. Quel ne fut pas son étonnement en voyant le second salon se détacher du premier, rester en arrière et diminuer peu à peu de vitesse ! Quelques minutes ensuite on traversait une ville. Napal comprit que le second salon était arrivé à destination et que le mécanicien, par un mouvement de déclenchement, l’avait détaché du train deux ou trois kilomètres en avant de la ville. Pendant ce temps le premier salon continuait sa route sans avoir subi d’arrêt, sans ralentir sa vitesse, de sorte que toute perte de temps était évitée.
La diversité du paysage, les efforts d’imagination que Napal faisait pour se rendre compte de tout ce qu’il voyait en avant de lui, en arrière, au dessus ou au dessous du train, finirent par fatiguer son cerveau. Il prit un siège et se mit à examiner l’intérieur du salon, ou plutôt ses compagnons de voyage. Les uns, assis commodément, lisaient les journaux ou feuilletaient les brochures. D’autres fermaient les yeux, plongés dans un sommeil réel ou apparent. Tous paraissaient indifférents, blasés sur un spectacle que Napal examinait avec une si grande attention depuis le départ.
Il se dirigeait vers la bibliothèque dans l’intention de prendre un livre, lorsque son attention fut attirée par la présence d’une jeune femme qui le regardait fixement. Peu fait aux mœurs européennes, Napal éprouva un moment de gêne sous la persistance de ce regard. La jeune femme était belle. Elle avait de grands yeux noirs, la taille élevée et bien prise de beaux cheveux châtains. Sa toilette, très riche et de fort bon goût, rehaussait encore l’éclat de sa beauté. Napal n’avait jamais vu un costume féminin aussi riche, même dans l’Inde qui, cependant, sous le rapport de la fabrication des bijoux et des étoffes, s’était acquise une grande réputation. Les femmes qu’il avait rencontrées sur son passage depuis son arrivée en Europe portaient un costume simple ou semi-masculin, approprié à leur genre d’occupation, tandis de celui de la voyageuse était remarquable, aussi bien par la richesse des étoffes que par le merveilleux des bijoux qui étincelaient sur toute sa personne.
Plus au courant des mœurs du pays, Napal aurait su que cette femme portait un vêtement de luxe, et que ce fait même, au milieu d’un simple voyage, indiquait qu’elle occupait une fonction hiérarchique élevée.
Napal, nous l’avons dit au commencement de ce récit, était d’une beauté remarquable pour un homme, mais nullement infatué de sa personne, bien au contraire. Fatigué de la persistance que la jeune femme mettait à le poursuivre de son regard, il se détourna sans affectation, prit un journal et le parcourut. Naturellement il n’y comprit rien. Il faut être au courant des habitudes ou du mouvement d’un pays pour s’intéresser aux feuilles publiques.
Laissant son journal, il regarda de nouveau la campagne. On apercevait encore, de distance en distance, les pylônes métalliques dont il ne comprenait pas la destination. Napal demanda l’explication à son voisin.
— Je ignore, répondit ce dernier.
Napal le regarda avec surprise.
— Vous êtes cependant Européen ?
— De père en fils...
— Comment se fait-il que vous ne sachiez pas ce qui se passe dans votre pays ?
— Parce que, dans notre pays, les travaux qui nous incombent suffisent pour absorber toute notre attention ; or ces tours ont été construites pour la section agricole. Je ne suis pas de la section agricole. Pourquoi voulez-vous que je m’intéresse à ce qui concerne la section agricole ?
La réponse était logique. Napal s’inclina en disant :
— Je vous comprends, monsieur. Veuillez me pardonner mon indiscrétion.
Puis il se rassit, étonné néanmoins de l’indifférence de l’indigène vis-à-vis les merveilles de son pays natal, quand lui, étranger, quittait sa patrie, son foyer, ses amis, pour étudier et pour apprendre au contact de ces merveilles. Cependant, après quelques minutes de réflexion il comprit que les paroles de l’Européen ressemblaient à celles que les habitants d’une contrée, quelle qu’elle soit, font aux voyageurs qui les questionnent chez eux et sur eux. Ce sont toujours les étrangers qui visitent les monuments d’une ville, qui en apprécient les beautés. Les naturels en parlent sans les connaître. Ils en sont fiers, mais Ils jugent que se déranger pour les admirer ce serait perdre son temps. Combien d’hommes arrêtés devant un monument historique songent à l’étudier ou à le comprendre ! Au fond, l’être humain est indifférent pour tout ce qui ne touche pas directement à ses intérêts. Il s’étonne d’une chose nouvelle, sans jamais s’inquiéter des merveilles qu’il voit chaque jour, si surprenantes qu’elles puissent être.
Napal restait plongé dans ces réflexions, lorsqu’il découvrit au milieu d’une prairie un bâtiment d’aspect singulier qui émergeait de la verdure. Il ne put se retenir de prononcer à demi-voix :
— Décidément, je n’y comprend rien !
— C’est un bâtiment d’observation zoologique, prononça derrière lui une voix féminine.
Il se retourna, C’était la jolie femme aux bijoux étincelants qui lui parlait. Sa liberté d’allure le choqua. Il lui semblait que quelque chose était renversé ; que l’attitude de cette dame eût paru naturelle, polie même, chez un homme, tandis qu’il la trouvait déplacée chez une femme. Napal garda néanmoins son impression pour lui. Il salua et remercia.
— Ne vous étonnez point, dit-elle, si la personne que vous avez questionnée n’a pu vous renseigner. Il faut avoir visité ces bâtiments pour les connaître. Leur organisation est très compliquée. Ils renferment de vastes laboratoires destinés à l’étude des espèces qui peuvent vivre dans nos régions, depuis les plus grandes jusqu’aux plus petites. On y trouve aussi une section de botanique où les plantes, les arbres, les floraisons, sont examinés dans toutes les conditions possibles de chaleur, d’humidité et de lumière, Les qualités des terres elles-mêmes, depuis la première classe jusqu’à la plus mauvaise, y sont étudiées avec le plus grand soin.
Elle continua ses explications, entrant sans efforts de mémoire dans les détails techniques concernant les machines et les procédés. De telle sorte que Napal crut devoir la complimenter sur l’étendue de son savoir.
— Je vous avoue, lui dit-il, qu’il ne m’a pas encore été donné d’entendre une femme développer une thèse scientifique avec autant de sûreté que vous le faites vous-même, madame. Veuillez donc excuser mon étonnement. Chez nous, les femmes sont moins instruites et s’adonnent plus volontiers aux travaux frivoles qu’à l’étude des sciences.
— J’ai en effet passé plusieurs années de ma vie dans l’étude des sciences, repartit la jeune femme. C’est une habitude qui n’est pas rare parmi mes pareilles en Europe.
Puis, regardant le costume de Napal, elle ajouta :
— Vous êtes étranger ?
— Je suis Indien.
— Je m’explique votre étonnement, car vous ignorez nos mœurs. Voulez-vous me permettre de vous demander comment vous avez pu, quoique étranger, prendre ce train-éclair qui est un train spécial ?
Napal lui donna les raisons que nous avons décrites plus haut. La jeune femme eut sur les lèvres un sourire de supériorité satisfaite.
— Je comprends, dit-elle. Puis-je savoir où vous êtes casé ?
— 4e section de la fabrication alimentaire, partie économique, répondit Napal, qui se faisait à lui-même l’effet d’un numéro matricule.
En écoutant cette énumération, le sourire de la jeune femme s’accentua davantage. Son visage prit l’expression d’une satisfaction si visible que Napal en fut intrigué.
— Je souhaite, monsieur, dit-elle du ton qu’affecte un supérieur quand il parle à un subordonné, je souhaite que vous vous intéressiez à notre pays.
Napal s’inclina sans répondre. La dame fit deux pas de retraite, salua légèrement, prit un siège et s’enfonça dans la lecture d’une gazette.
En dépit de sa beauté, et malgré le ton d’affabilité qu’elle n’avait cessé de garder, cette femme déplaisait à Napal.
— Quelle différence avec Oudja ! se disait-il. Chez l’une, la grâce, la chasteté timide, la beauté sereine ; ici la hardiesse, la fierté hautaine, si contraires à la modestie qui est la première vertu de la femme.
Le jeune Indien poursuivait depuis quelque temps cette comparaison entre Oudja et la belle inconnue, toute à l’avantage, bien entendu, de celle qu’il aimait lorsqu’il sentit un ralentissement sensible dans la marche du train. Le voyage était terminé, Parti à midi, on arrivait vers deux heures. Napal sut plus tard qu’il avait parcouru plus de huit cents kilomètres en ce laps de temps, soit quatre-cents kilomètres à l’heure et plus de cent mètres à la seconde. Avec une telle vitesse on fait le tour du globe terrestre en une semaine. Les distances n’existent plus !
— N’arrive-t-il jamais d’accident ? demanda Napal à l’un de ses compagnons de voyage, qui descendait en même temps que lui.
— Par collision, c’est impossible, répondit le voyageur, puisque nous n’avons jamais deux trains sur la même voie ; mais cela peut arriver par avarie du matériel. C’est ainsi qu’un train est tombé dans le vide l’an passé.
— Dans le vide s’écria Napal effrayé. Voilà un grand malheur !
— C’est un malheur assurément, repartit le voyageur, mais beaucoup moins terrible chez nous, où nous sommes quinze à peine dans un salon-éclair, que chez vous, ou les trains emportent toujours avec eux deux ou trois cents voyageurs. En cas d’accident, nous n’avons à déplorer la mort que de douze à quinze victimes, tandis que vous les comptez par centaines. C’est un grand progrès !
Sur cette réflexion philosophique, le voyageur salua et s’éloigna. Napal, de son côté, pensa que le véritable progrès consisterait à prévenir tout accident. Nous sommes de son avis.
XXIV – Le dixième bureau de la fabrication alimentaire
Le bâtiment terminus du train-éclair se trouvait situé dans la partie supérieure de la ville haute. Napal gagna le centre de V.pr.d. (ville proprement dite) par un pont métallique qui passait au-dessus de la cité et permettait de descendre des hauteurs vers les parties basses ; ou inversement de celles-ci monter sur les hauteurs à l’aide d’ascenseurs. Un pareil système fonctionnait dans certaines villes de l’Inde, et Napal se rappela que vers la fin du dix-neuvième siècle, la ville de Stockholm, en Suède, avait été la première à mettre en usage de semblables ponts de communication.
Mais ce qu’il vit d’intéressant, c’est qu’un grand nombre de ces ponts métalliques partaient de toutes les hauteurs environnantes pour converger. Vers un point central. Ils étaient, pour ainsi dire, les rayons d’un cercle immense, allant du centre à la circonférence en passant pardessus la ville, qu’ils divisaient en secteurs irréguliers. Ces ponts, dont les piles très ouvragées, étaient chargées d’ornements, de colonnes, de colonnettes et de statues, étincelaient sous les feux du soleil et prenaient, dans leur ensemble, l’aspect d’une ville aérienne au-dessus de la ville elle-même.
Fatigué de voir tant de choses nouvelles pour lui, Napal songea à gagner le bâtiment désigné sur son carnet comme celui où il devait désormais accomplir son travail quotidien.
Dans le trajet son attention fut attirée par un vaste monument édifié dans l’intérieur de la ville. Ce monument, plus grandiose encore que les bâtiments de l’entrepôt de V.Tr.10, était composé d’une quantité innombrable de galeries à colonnes superposées les unes au-dessus des autres, surmontées elles-mêmes de dômes étincelants et au-dessus, dominant le tout, un dôme central d’une hauteur prodigieuse, dont les proportions grandioses s’harmonisaient si bien avec l’ensemble de la construction que la vue était charmée, quelque fût l’endroit où on se plaçait pour examiner l’édifice.
Le monument était isolé au milieu d’une place immense, de façon à lui permettre de se profiler avec toute sa majesté sur l’horizon, en avant duquel il se découpait avec ses colonnades, ses flèches, ses pyramides et ses dômes. Des escaliers monumentaux donnaient accès dans l’intérieur, et ces escaliers étaient précédés par des allées ornées alternativement de statues et de groupes de sculpture rappelant les rangées des sphinx pensifs que les anciens Égyptiens plaçaient autrefois devant les pylônes des temples religieux.
Ce palais surpassait tout ce que l’imagination de Napal osait concevoir. Il s’arrêta pour le contempler, mais bientôt, poussé par l’heure, il continua sa route et s’arrêta devant le bâtiment de travail.
Ce bâtiment comprenait une série de grands locaux. Napal entra. Renseigné grâce aux inscriptions multiples qui couvraient les murs de la cour d’entrée, il traversa une suite de corridors, prit plusieurs ascenseurs. Et parvint au terme de sa course devant une porte sur laquelle était inscrit : 4e Se. Pe.
Avant d’entrer le jeune homme s’arrêta, l’esprit travaillé par une suite de réflexions qui se résumaient en celle-ci : Encore un instant et, par le fait même du travail qu’on allait lui confier, il devenait en quelque sorte citoyen des États-Collectifs. Cette qualité suffisait-elle pour lui donner les moyens de parvenir à son but ? Oui, s’il savait observer à propos, rester partout et toujours assez maître de soi, pour ne laisser échapper aucune occasion d’apprendre et de profiter de tout ce qu’il verrait.
Prenant bravement son parti, il ouvrit la porte et se trouva sur le seuil d’une grande salle dans laquelle travaillaient vingt-huit ou trente personnes. Chacune d’elles était assise devant une table surchargée d’appareils plus ou moins compliqués, suivant les besoins du travail et du service.
Napal comprit que ces tables étaient des bureaux de travail tellement perfectionnés qu’ils ne rappelaient en rien les meubles mal commodes d’autrefois, qui servaient aux bureaucrates dans les grandes administrations, et qu’on employait encore partout ailleurs qu en Europe.
La salle était circulaire, éclairée par un dôme vitré. Les bureaux formaient deux cercles concentriques. Au milieu de la pièce s’élevait un petit monument surmonté d’une statue et orné de fleurs entremêlées de plantes, rafraîchies par un jet d’eau. Des sièges de repos entouraient le monument.
À l’entrée de Napal, un individu se dirigea vers lui, et saluant le jeune homme d’un geste aimable :
— M. Napal, sans doute ? dit-il.
— Moi-même, répondit le jeune Indien saluant à son tour.
— J’étais prévenu de votre arrivée, je vous attendais. C’est moi qui suis chargé de vous mettre au courant du travail.
— Je suis à votre disposition.
— Donnez-vous la peine de me suivre.
Il conduisit Napal vers une des tables inoccupées, lui donna des explications sur ce qu’il avait à faire, ainsi que sur le fonctionnement des appareils, lui remit une notice détaillée et reprit sa place.
La table-bureau devant laquelle s’installa Napal était, comme toutes les autres, armée des appareils usités depuis longtemps dans les grandes administrations pour simplifier le travail, les calculs mathématiques, les communications, etc. Nous avons vu, dans l’Inde, que le directeur de L’Impartial en était pourvu. Ce qui distinguait les instruments employés en Europe, c’est qu’ils étaient d’un travail si fini, d’une manipulation si commode, si complète dans ses résultats, et si simple en même temps, qu’on éprouvait un plaisir véritable à les mettre en mouvement. Il en résultait que la besogne s’accomplissait sans effort, sans fatigue et sans ennuis.
Ravi de cette facilité de travail, le jeune Indien, par un sentiment naturel à l’esprit humain, s’imagina que ses nouveaux collègues étaient pénétrés de la même sensation de béatitude. Il reconnut bientôt son erreur.
Ces messieurs et dames, car on voyait plusieurs personnes du sexe faible parmi ces employés, ces messieurs et ces dames portaient indistinctement sur leur physionomie la marque de cet ennui caractéristique, de cette indifférence absolue que l’homme de bureau porte partout avec lui.
Après l’entrée de Napal, il y eut d’abord un silence complet. On observait le nouveau venu. Les hommes sentaient instinctivement qu’ils se trouvaient en présence d’une personnalité. Les dames regardaient à la dérobée en accomplissant leur besogne, simplement parce que le jeune Indien était beau garçon.

