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Charles Kymrell : Le monde du XXVe siècle (13e partie)
mercredi 3 septembre 2025, par
— Très bien, voici mon rapport : Papillon, sujet indien, actuellement en Europe, doué d’un force incalculable, inouïe. Peut rendre les plus grands services.
— Merci, dit Papillon en prenant son certificat. Puis-je me retirer ?
— Attendez, une petite recherche à faire.
L’hercule réfléchit un instant, se frappa le front, se dirigea vers une petite bibliothèque et l’ouvrit. Elle contenait une série de volumes sur la couverture desquels Papillon put lire : De la force de pression de l’orteil ; du coup de poing. Puissance du souffle chez l’homme, etc.
L’employé prit un ouvrage intitulé : Les hommes les plus forts depuis les temps les plus reculés jusqu’à nos jours, le feuilleta et marmotta en lisant.
— Vingt-troisième siècle… rien ! Vingt-deuxième… Vingt-et-unième… Vingtième siècle… encore rien ! dix-neuvième siècle… toujours rien ! dix-huitième… ah ! voici :
Et il lut :
« On cite un Français qui vivait vers 1730 des traits de force incroyable. Dans une émeute, il prit un individu par les pieds, et, le faisant tournoyer, se fraya un passage à travers la foule stupéfaite. »
— Il me semble bien avoir fait autant, et plus, observa Papillon.
L’hercule continua :
— « Il souleva un jour une enclume de 500 livres et l’emporta sous son manteau. »
— C’est ce que je viens de vous montrer, repartit Papillon.
— Donc aucun mortel de votre force n’a paru sur la Terre depuis sept cents ans. C’est superbe ! Au revoir, mon cher monsieur Papillon. Si vous avez besoin de mes services, je serai toujours à votre disposition.
— Merci, à charge de revanche, répondit Papillon.
Les deux hommes forts se quittèrent en se serrant cordialement la main.
Ces examens passés ne suffisaient pas pour assurer la réception définitive. Un pays est d’autant plus formaliste qu’il devient plus civilisé. C’était le cas de l’Europe. Nos deux voyageurs durent passer par des manipulations de toutes sortes : auscultations, mensurations anthropométriques, photographies, examens sur les goûts, sur les aptitudes, sur les habitudes, etc. Enfin, au bout de plusieurs heures, Ils se retrouvèrent à la porte du bâtiment, assez satisfaits tous deux. Ils étaient acceptés et casés, mais malheureusement séparés.
— Voilà qui est regrettable, dit Papillon.
— Oui, répondit Napal. J’ai demandé qu’on veuille bien nous laisser ensemble. On m’a expliqué que c’était impossible parce que nos qualités ne correspondaient pas aux mêmes fonctions.
— Et on appelle cette contrée un pays libre ! s’écria Papillon, qui en revenait toujours à son idée.
— Parce que chacun se doit à tous ; voilà ce qui explique l’anomalie qui te choque. Mais laissons cela ; où es-tu casé ?
Papillon prit le carnet à souches qu’on lui avait remis, et lut :
— V.Fb.310 ; Ch ; Cfb. ; Fb. Vt. ; 3e D ; Bu, 12 ; 3e Sb ; 4e Se ; P. M.
— Tu sais ce que cela veut dire ?
— Auguste Moreau, mon examinateur, me l’a expliqué.
— Tu as dû l’étonner ?
— Pas trop, pour ne pas l’humilier. Donc voici l’explication : 310e ville de fabrication ; dépendance du conseil de fabrication qui dépend, lui-même, du conseil d’hygiène ; fabrication du vêtement ; troisième direction ; douzième bureau ; troisième subdivision ; quatrième section ; partie manuelle. Me voilà pourvu d’autant de titres qu’un mandarin chinois. Et vous ?
— Moi, écoute : V.pr.d.3 : C.4 ; Cf b. ; Fb. AL ; 1, D. ; Bu 10 ; 2e Sb. ; 4e se : P.E.
— C’est-à-dire ?
— 3e Ville proprement dite ; conseil d’hygiène ; conseil de fabrication ; fabrication alimentaire ; 1re division ; 10e bureau ; 2e subdivision ; 4e section ; partie économique.
— C’est effrayant ! dit Papillon en riant. Quand partez-vous ?
— Demain, par un train-éclair. C’est un train qui, paraît-il, court avec une rapidité vertigineuse. La modeste position que j’occupe ici ne me donne pas le droit d’user de ce genre de transport pour mon compte particulier ; mais, en vertu du service, j’ai la faculté de le prendre. Et toi, comment pars-tu ?
— Je pars aussi demain. Moins favorisé que vous je prends un tramway, ce qui correspond à nos trains électriques de l’Inde.
— Mon cher Papillon, puisque les circonstances nous obligent à nous séparer, rentrons dans notre hôtel. Nous profiterons des derniers instants qui nous restent pour arrêter notre plan de conduite.
Les deux jeunes gens se hâtèrent.
Lorsqu’ils furent tous deux dans leur chambre, Papillon s’assit, s’accouda sur une table et fixa sur Napal un regard dans lequel on lisait l’affection profonde qu’il avait vouée à son compagnon.
— Parlez, mon cher maître. Je vous écoute et je suis tout à vous.
Napal réfléchit quelques instants et parla ainsi :
— Maintenant que nous sommes dans la place, il importe de bien définir le but que nous nous sommes proposé d’atteindre en venant ici. Nous n’avons nullement l’intention de dérober aux États-Collectifs leurs moyens de défense et leurs procédés de fabrication. Notre conscience est donc tranquille. Ce que nous désirons, c’est de trouver la possibilité d’adoucir les misères qui règnent dans notre République. C’est surtout de chercher un remède à notre régime politique et, par déduction, à ce parlementarisme, dont la conséquence immédiate est la suprématie des incapacités et la négation du progrès. Or ici, tu as dû le remarquer comme moi, règne un ordre économique établi sur une conception rationnelle des choses et reposant sur des données positives fournies par le calcul. Donc, il nous importe de découvrir les bases sur lesquelles repose cet ordre économique, d’étudier les lois générales d’où découlent cette distribution du travail, et ce surcroît de production qui prouvent l’énorme vitalité de ces États. En un mot, savoir comment sont classées les différentes fonctions de la vie, soit par rapport au sol, soit en raison de leur ordre de grandeur. Il nous faudra donc, observer le plus possible et rechercher les grandes lignes d’ensemble. Trouver comment le travail est organisé, pourquoi les hommes occupent telle ou telle position. Enfin écouter leurs critiques et discerner le sens de leurs opinions. Lorsque nous aurons acquis les notions suffisantes pour bien connaître cette organisation complexe et que nous serons en mesure de la transporter chez nous, nous aurons l’intime satisfaction d’apporter à la fois dans notre pays la richesse et le bonheur. Cette satisfaction sera notre légitime récompense.
— Je vous comprends, mon cher maître, répondit Papillon. Je vous aiderai dans la mesure de mon intelligence. Maintenant, permettez-moi de vous rappeler qu’en dehors de ce projet généreux nous avons un autre devoir à remplir.
— Oui, reprit Napal, rechercher Oudja, faire notre possible pour la retrouver. Mais comment ? Voilà ce qui me trouble ! Le sentiment de mon impuissance m’accable. La savoir dans un pays inconnu, songer que, peut-être, elle subit la tyrannique volonté de son père et que je ne puis rien pour adoucir sa peine ! Ah ! vois-tu, Papillon, à cette pensée, je sens une profonde tristesse me pénétrer jusqu’au cœur.
— Rassurez-vous, répondit Papillon en serrant la main de Napal dans les siennes. Les circonstances nous fourniront l’occasion de la revoir un jour, j’en ai la ferme conviction. Attendons avec patience.
— Ami, tu as raison, repartit Napal. Pardonne-moi cet instant de faiblesse, indigne de moi et de mon amour.
— Ah ! mon cher maître, reprit Papillon, l’homme sans faiblesses n’existe pas sur notre Terre. C’est le propre des esprits généreux de savoir les surmonter et leur mérite est d’autant plus grand que leur tâche est plus lourde.
La réponse de Papillon fit sourire Napal.
— Kattyawar avait raison, dit-il ; tu es un véritable philosophe.
— J’observe, voilà tout, répondit le géant, fier de l’éloge que lui décernait Napal. Et je suis dévoué à ceux qui m’aiment.
XXII – V.Tr.10
Les deux jeunes gens se séparèrent le lendemain matin à la porte de l’hôtel. Papillon calme et grave en apparence, mais la poitrine oppressée, serra la main de Napal, qu’il voyait profondément ému.
— Allons, maître, du courage, dit-il. Notre séparation sera courte, je l’espère, et il nous sera facile de communiquer entre nous, dès que nous serons installés dans nos fonctions réciproques. Au revoir et à bientôt.
— Oui, à bientôt, répondit Napal. Compte sur moi, comme je puis compter sur toi.
L’heure du départ de Papillon approchait. Les deux jeunes gens s’éloignèrent chacun de son côté.
Napal se dirigea vers les bâtiments des départs. Les horloges installées dans toutes les rues marquaient huit heures. Comme il ne devait prendre son train qu’à midi, il résolut de profiter de ce répit pour se promener dans la ville, afin d’en examiner avec plus d’attention le mécanisme général.
Il n’était plus un étranger. Son admission lui donnait les droits communs à tous les habitants, le carnet à souches dont il était possesseur le prouvait bien. Ce carnet se subdivisait en plusieurs parties : les unes relatives aux besoins essentiels, logement, repas, vêtement, etc. ; d’autres à la circulation, transports ; droit aux communications : téléphone, télégraphe, etc. ; d’autres encore aux satisfactions intellectuelles, telles que les théâtres, les livres, etc.. Le tout correspondant nettement à la situation personnelle qui lui était dévolue : 4e 3e, P. E. Bref toutes les indications nécessaires se trouvaient consignées sur le carnet.
Dans le cas particulier du mode de transport qu’il devait prendre, c’est-à-dire un train-éclair, il avait reçu une fiche spéciale, parce que sa position ne lui permettait pas d’en user pour sa commodité particulière.
En échange des droits reçus, on était tenu de rendre certains devoirs. Ainsi Napal pouvait s’occuper à différents travaux, mais il devait toujours un nombre minimum d’heures de travail, calculé sur le rendement produit. Par exemple : tant de pages de calcul ou de copie dans sa section. Si on le reconnaissait incapable de remplir la fonction qui lui incombait, il descendrait à des métiers plus humbles, plus pénibles, avec des droits moins forts, une surveillance plus grande. Enfin, en dernier degré d’incapacité, on menaçait de l’envoyer dans les colonies africaines.
Napal lut les pages de son carnet avec satisfaction, assuré d’être à la hauteur de sa mission. Quant à Papillon, il saurait certainement se tirer brillamment des épreuves du travail qu’on lui imposerait. Il fallait donc prendre patience et attendre, ainsi que l’avait observé le digne garçon.
Napel se promenait sur les terrasses, au-dessus de la ville, afin de jouir du coup d’œil des jardins. Il recherchait les raisons de cette installation particulière et se demandait s’il serait possible de la mettre en pratique dans les villes de l’Inde. Ordinairement les toits sont construits en pente pour assurer l’écoulement des eaux et afin d’éviter le poids dû à la surcharge des neiges en hiver. Or, le système d’écoulement des eaux était parfaitement aménagé et la résistance des toitures assurée par l’emploi de ce métal inconnu avec lequel on avait édifié les arches gigantesques des magasins de l’entrepôt.
— Je ne vois aucune cheminée sur les toits, se disait Napal. Ce qui me parait intelligent au point de vue de la beauté du paysage, mais incompréhensible par rapport aux produits de la combustion. Que deviennent-ils ?
Réfléchissant, il comprit que le chauffage devait se faire à l’eau chaude, avec un gaz comme combustible, et que les fumées qui empestent et obscurcissent l’atmosphère supérieure des villes étaient probablement reprises et utilisées sans pouvoir s’échapper.
L’heure avançait il résolut de se rendre sans retard à l’endroit désigné : Pd, c’est-à-dire : Point de départ. Il prit un tramway automoteur, ainsi que son carnet lui en donnait le droit.
Le véhicule filait en toute sécurité, sur la voie qui lui était propre ; ce qui se comprend, puisque, ainsi que Napal l’avait remarqué le jour de son arrivée, chaque mode de transport circulait sur le chemin spécialement aménagé pour lui. Il en résultait de grands avantages : d’abord de prévenir des accidents ; ensuite de permettre une succession rapide de voitures, par suite, d’éviter de faire attendre les voyageurs. Malgré le nombre considérable de voitures qui se succédaient les unes aux autres, Napal remarqua qu’elles étaient presque toujours pleines. Il pensa que le nombre en avait été calculé d’avance d’après les données, prises en connaissance de cause, sur le mouvement et la circulation des individus.
— Il doit en être ainsi, se disait Napal, pour tout ce qui touche les exigences de la vie dans le pays des États-Collectifs. C’est assurément sur une statistique parfaitement établie que repose la base de tout ce système social. C’est elle qui donne la possibilité de connaître les besoins de la population, de les prévoir et de les satisfaire.
Napal ne devinait qu’à demi. La vérité, qu’il sut plus tard, c’est qu’alors, en Europe, la statistique marchait concurremment avec une science constante d’observation sur les individus, sur les fonctions et les travaux de la vie.
Le bâtiment du point de départ, où il arrivé, était un superbe édifice tout en métal et en matériaux translucides, dans lequel les différents modes de transports se trouvaient nettement classés. Là, comme partout ailleurs, Napal reconnut cet ordre merveilleux, cette propreté, ce soin minutieux des choses, qui ne cessaient de provoquer son admiration. Il restait de plus en plus confondu devant la puissance de cette organisation. Il se disait qu’au lieu de voir comme aujourd’hui dans l’Inde, comme autrefois dans l’Europe, des individus plus ou moins juxtaposés, il rencontrait là une société solidaire, agissant non seulement par la somme de ses millions d’habitants, mais encore par leur combinaison. Dix objets additionnés ne font que dix ; quand Ils sont combinés on permutés, Ils forment plusieurs mille. Chaque Européen apportait le concours de ses efforts à la solidarité commune, et le total enfantait un résultat prodigieux.
Tandis que, dans l’Inde, on ne parvenait à assurer le mouvement du public dans les gares qu’à l’aide d’un personnel nombreux, ici, le nombre s’en trouvait réduit au strict minimum. Le plus souvent, le passage de l’individu se faisait automatiquement. Le carnet à souche portait des points agencés d’une façon spéciale et d’une composition particulière, grâce auxquels, par un contact électrolytique, le passage s’ouvrait pendant quelques secondes. L’intéressé seul passait. Des surveillants veillaient, d’ailleurs au bon fonctionnement des appareils.
Le train que Napal devait prendre était fusiforme et composé, en grande partie, de matières transparentes à la partie supérieure. Il comprenait deux salons très clairs à l’intérieur, ce qui permettrait aux voyageurs de profiter en tous sens de la vue du paysage. L’avant formait pointe pour fendre l’air. Le mouvement se communiquait en dessous par la voie, de sorte qu’il n’y avait pas de roues. Napal connaissait ce système, dont l’origine était très ancienne, et déjà connu au dix-neuvième siècle sous la rubrique de chemin de fer glissant. Abandonné d’abord, on l’avait repris et appliqué beaucoup plus tard. Il s’était ensuite considérablement perfectionné par l’usage, et on l’utilisait surtout pour franchir les grandes distances dans le moins de temps possible.
XXIII – Huit cents kilomètres en deux heures
Napal s’installa dans le premier salon, qui devait faire toute la durée du trajet, tandis que le second s’arrêterait en route. Tout était luxueux dans ces salons. Fleurs sur les tables et sur les étagères, sièges permettant de s’étendre et de prendre toutes les positions sans fatigue, bibliothèque dans un coin, brochures, journaux, enfin toutes les commodités pour permettre aux voyageurs de passer le temps sans lassitude et sans ennui.
Le train se mit doucement en marche, puis sa vitesse s’accentua, et bientôt s’accéléra au point de devenir prodigieuse. Il filait en ligne droite et presque horizontalement, car son extrême rapidité ne permettait pas l’emploi des voies courbes.
Curieux de juger l’intérieur de cette mystérieuse contrée, dont il ne connaissait encore que ce que les étrangers avaient pu voir comme lui, Napal se leva pour examiner le paysage.
Peu familiarisé avec la vitesse fantastique qui l’enlevait à travers l’espace, il ne vit rien d’abord. Il entendait seulement le bruissement que l’air produisait en frottant les parois du train et le bruit de l’eau qui coulait sur le haut pour prévenir l’échauffement du matériel. Peu à peu les objets prirent corps. On traversa un remblai comme une flèche, puis la voie s’éleva au-dessus du sol à une hauteur de quelques centaines de mètres. Elle reposait sans doute sur des piles gigantesques, que Napal ne pouvait apercevoir, puisqu’il glissait dessus.
De cette hauteur, la campagne se projeta dans sa vue comme un plan panoramique. Il vit des champs de culture ensemencés d’une seule espèce de céréale, qui s’étendaient d’un bout à l’autre de l’horizon, différant complètement en cela des pays où la plaine morcelée est formée d’autant de lambeaux de terre qu’il y a d’habitants, où les champs sont cultivés au hasard suivant le caprice du propriétaire, sans ordre, sans motif d’orientation raisonnée ou d’exposition de terrain.
Cependant, la perspective de l’horizon n’était pas uniforme. Des tours métalliques s’élevaient sur un grand nombre de points. Des mâts soutenant des quantités de fils se dressaient de distance en distance. On apercevait encore des murs immenses construits et dirigés suivant des formes géométriques. Napal pensa que les mats conduisaient l’électricité dans le sol, que les murs servaient à diriger le cours des vents ou à renvoyer les rayons solaires dans une direction convenable, de façon à utiliser toute la puissance calorique possible, Mais il ne put comprendre la raison des tours.
Le terrain s’éleva. Des montagnes se détachaient au loin sur l’horizon bleuâtre. Elles grandirent insensiblement, se dressèrent gigantesques comme une barrière infranchissable. Au pied on distinguait un point noir qui prit la forme d’une voûte lorsqu’on approcha.

