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Charles Kymrell : Le monde du XXVe siècle (12e partie)

mardi 2 septembre 2025, par Denis Blaizot

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Encore étourdis de ce qu’il venaient de voir, Ils s’attablèrent. Le commencement du dîner fut silencieux. Napal se sentait envahi par une tristesse réelle provoquée par l’admiration, sentiment qui vous épuise à la longue quand il est discontinu, et qui provoque la fatigue par la détente lorsqu’il a cessé.

Sur ce sol européen, le jeune Indien se sentait du milieu de quelque chose d’énorme. Il se trouvait perdu. Il devinait une organisation formidable, inouïe, s’étendant sur une immense étendue de territoire. N’ayant encore fait qu’entrevoir, il se demandait déjà quelles surprises nouvelles l’attendaient lorsqu’il pénétrerait plus avant dans les terres, un sentiment de solitude l’étreignait au milieu de ce pays si différent du sien par les mœurs et par les usages. Il éprouvait une impression d’infime petitesse devant la civilisation de ces États-Collectifs qui comprenaient quatre-cent millions d’individus unissant, dans un même effort, leurs forces, leur génie, toute leur intelligence, pour arriver à un but commun : celui du bien-être général. Cela lui parut si formidable qu’en pensant au résultat qu’il poursuivait, à son union avec Oudja qui devait en être la récompense, il en fut comme anéanti.

Papillon se taisait devant les préoccupations de son ami. Mais le digne garçon, nous l’avons dit souvent, était observateur intelligent. Il lisait sur la physionomie de Napal les soucis qui le rongeaient et savait que, si le jeune homme se démoralisait facilement, il retrouvait promptement aussi son énergie native. Alors, il se versa un verre liqueur de fleur, afin, pensait-il, de s’éclaircir les idées, le vida, réfléchit, passa sa large main sur son front, but un second verre, médita quelques secondes, sourit et, triomphant, lança ce proverbe indien :

—  Quel est le fardeau trop lourd pour celui qui est fort ? quelle est la distance trop éloignée pour l’homme entreprenant.

Le ton doctoral de Papillon fit sourire Napal. Il releva la tête et dit en lui tendant la main :

—  Mon brave ami, ta vaillance égale ta force, grâce à elle tu parviens toujours à me tirer d’une torpeur qui me domine malgré moi, et je t’en remercie. Mais notre fardeau est si lourd, nous sommes en possession de si petits moyens, que notre tâche me paraît bien difficile, sinon impossible, à remplir.

Papillon tenait, cette fois, sa réponse toute prête, il crut inutile de boire pour rafraîchir sa mémoire.

—  La réunion de petites choses, prononça-t-il, conduit à un grand résultat. Des brins d’herbe tressée en forme de corde suffisent pour attacher un éléphant furieux.

Napal se dérida tout à fait.

—  C’est arrêté, s’écria-t-il en riant. Nous tresserons notre corde, et nous la ferons le plus solide possible. En attendant il faut vivre. Demain, si tu le veux, nous irons demander du travail. Puissions-nous être acceptés.

—  Nous le serons, répondit Papillon. Quand je devrais enlever sur mes épaules les magasins de l’entrepôt, avec ses arches, ses ponts et ses navires pour réussir.

C’était peut-être un peu exagéré, mais à l’occasion, Papillon n’y regardait pas de si près. Il voulait ramener la confiance dans le cœur de Napal, il y parvint, c’est tout ce qu’il ambitionnait.

Alors, les deux amis gagnèrent leur chambre afin de prendre un repos qu’ils avaient bien gagné.

XXI – Où Papillon apprend, par un vieil ouvrage du XIXe siècle quel est l’homme le plus fort du monde

Le lendemain, après avoir pris les informations nécessaires à leur hôtel, Ils gagnèrent de nouveau la ville désignée sous le label de V.Tr.10. On voyait, en effet, imprimé sur toutes les plaques des rues V.Tr.10, que Napal traduisit facilement 10e Ville de Transport.

Ils se rendirent tout de suite au bâtiment affecté spécialement à la réception des étrangers et pénétrèrent d’abord dans une vaste cour vitrée au centre de laquelle s’élevait un beau monument commémoratif. Les murs étaient couverts de plaques et d’inscriptions dont le but consistait à donner les renseignements nécessaires pour circuler à l’intérieur de l’édifice, ainsi que sur les mesures de police, de surveillance et d’hygiène. On évitait ainsi le fonctionnement de ces employés dont l’unique besogne consiste à renseigner le public qu’ils fatiguent par leur morgue, leur insolence et leur mauvais vouloir.

Napal et Papillon gravirent des escaliers brillants de propreté et entrèrent dans de vastes corridors soigneusement lambrissés, éclairés par de larges baies vitrées.

—  Quelle différence, disait Napal à Papillon, avec nos administrations où les couloirs sont gris, noirs, humides, les bureaux étroits et remplis d’une litière de papier qui sentent le moisi ! Ici, nous sommes dans un palais. En vérité les hommes de ce pays doivent être heureux. Tous leurs désirs sont satisfaits, puisque ce luxe que nous rencontrons partout, est à la portée du plus humble comme du plus grand.

—  Peut-être avez-vous raison, répondit Papillon. Pour moi j’ai essayé de lire le fond de leur pensée sur leur physionomie je n’ai rien remarqué, si ce n’est un air effaré dans toute leur personne, et la préoccupation de se rendre à leurs travaux le plus vite possible. Enfin, la diversité dans les costumes m’a fortement intrigué.

—  Je crois en avoir trouvé la cause, dit Napal. Il est impossible qu’un même vêtement puisse convenir à des hommes dont les travaux diffèrent complètement, Chaque travailleur, dans ce pays, endosse un costume approprié le mieux possible à sa personne et à son genre d’occupation. Ses mouvements deviennent plus libres, son travail plus facile, et l’exécution en est plus parfaite.

—  Voilà qui est sagement compris ; repartit Papillon. Il en serait partout de même si les hommes étaient moins frivoles et plus raisonnables.

Les renseignements les conduisirent devant deux portes marquées L. E. K. Ils s’arrêtèrent embarrassés.

—  Laquelle des deux ? demanda Napal.

—  Entrons toujours, répondit Papillon prompt à prendre son parti, si nous nous trompons on nous renseignera. Je ne serais pas fâché de voir une figure quelconque depuis le temps que nous nous promenons dans Ces corridors déserts.

La porte ouverte Ils se trouvèrent dans une pièce superbe. Un gros homme, d’âge respectable, probablement comme tous ceux qui n’étaient pas occupés à un service actif, nonchalamment étendu dans un fauteuil, dormait près d’une table surchargée de papiers.

L’aménagement de la pièce était luxueux. Des timbres, des boutons, des appareils de tout genre, indiquaient que le bureau était pourvu de tous les moyens de communication possible. En entrant, on éprouvait un sentiment de commodité inexprimable.

Au bruit de la porte, le gros homme ouvrit un œil et dit, sans faire le moindre mouvement :

—  Qu’est ce que c’est ?

Puis, apercevant les deux voyageurs :

—  Que voulez-vous ?

—  Nous sommes étrangers, répondit Napal. Nous désirons prendre du travail.

—  Étrangers ! prendre du travail ? soupira le gros homme. Tout cela ne me concerne pas. Allez ailleurs, ajouta-t-il du ton d’un homme détaché des choses de ce monde.

—  Où devons-nous nous adresser ? demanda Napal légèrement offusqué.

L’homme obèse daigna se soulever sur un coude, arrondit le bras, fit un geste circulaire comme pour indiquer une direction et dit :

—  Par là.

Cet effort accompli, il s’étendit de nouveau dans son fauteuil et ferma les yeux, en ayant l’air de dire : Maintenant que vous voilà renseignés, laissez-moi tranquille.

—  Eh bien, s’écria Napal quand Ils furent sortis du bureau, comment trouves tu les employés d’ici ?

—  Impertinents, comme partout, répondit judicieusement Papillon. Entrons par l’autre porte, nous nous sommes trompés, paraît-il. Nous verrons ce qu’il en adviendra.

Ils entrèrent. Cette fois la pièce était d’un ameublement plus sobre, Un treillage séparait le visiteur de l’employé. Derrière le treillage un homme, assis devant une table, écrivait. Celui-là était maigre et portait une barbe mal taillée.

Quand nos deux personnages furent en très il continua d’écrire sans tourner la tête, Napal l’appela. Il ne répondit pas, Papillon toussa. Il resta impassible, écrivant toujours.

—  Hum ! fit pour la seconde fois Papillon.

Les vitres tremblèrent. L’homme ne bougea pas davantage.

—  Est-il sourd… ou se moque-t-il de nous ? s’écria Papillon impatienté. Nous allons bien le savoir.

Et il frappa du poing contre la cloison. Le treillage en fut ébranlé, on entendit de sourds craquements dans la boiserie. Les sonneries des timbres frémirent.

L’homme se retourna en montrant une physionomie sévère :

—  Ne pouvez-vous rester en repos ? dit-il d’une voix aigre.

—  Pardon, lui répondit Napal, s’est que…

—  Quoi ?

—  Nous sommes étrangers et nous désirons prendre du travail.

—  Est-ce une raison pour me déranger ? Ne pouvez-vous attendre ? Vous voyez bien que je suis occupé.

Et il se remit à écrire. Napal s’assit en riant. Papillon, que les grossièretés et l’arrogance faisaient sortir de son caractère, dit en grondant :

—  Je vais lui tirer les oreilles à cet Européen !

Napal l’apaisa.

—  Tu ne peux pas exiger, lui dit-il, qu’un employé soit bien élevé, alors tiens-toi tranquille.

En face de cette vérité, Papillon se Calma.

—  L’Europe est civilisée, c’est possible, murmura-t-il. ais civilisé ou non, l’homme est partout le même, un animal égoïste et sauvage.

Enfin l’employé daigne se lever. Il ouvrit un guichet et toisa les deux jeunes gens avec ce mépris particulier qu’affecte le rond-de-cuir lorsqu’il contemple de l’intérieur du grillage qui est son sanctuaire, la victime qui réclame ses services de l’autre côté.

—  Vous n’avez donc rien à faire chez vous, leur dit-il d’un ton rogue que vous venez nous ennuyer ici ?

—  Monsieur, lui riposta Napal d’un air sec et tranchant, nous ne sommes pas ici pour recevoir, vos conseils. Faites votre besogne, et soyez plus poli, je vous prie.

—  Sinon, advienne que pourra, je casse tout-ici ! ajouta Papillon de sa voix la plus grave.

Et d’un nouveau coup de poing, il fit plier la cloison dans toute sa longueur. Il était évident qu’elle ne résisterait pas au troisième choc.

Devant cette vigueur, le rond-de-cuir comprit qu’il serait dangereux de plaisanter. Il s’efforça de sourire et sa figure prit une expression d’aménité remarquable.

—  Vous connaissez nos règlements, dit-il, il faut posséder des qualités sérieuses pour être admis chez nous. Veuillez m’énumérer les vôtres, je vous prie.

Les deux jeunes gens firent l’énumération de leur savoir, Napal était lettré, érudit, versé dans les sciences physiques et mathématiques. Papillon, de son côté, connaissait la mécanique, le métier d’imprimeur. Enfin sa vigueur exceptionnelle permettait de l’utiliser dans toutes sortes de travaux. L’employé inscrivit.

—  C’est bien, conclut-il, vous pouvez passer l’examen indispensable.

Il fit jouer les appareils de communication, entra en A ne avec d’autres employés, indiqua à Napal et à Papillon l’endroit où Ils devaient se rendre l’un et l’autre, et reprit son travail.

Les deux amis sortirent et se dirigèrent chacun vers le bureau qui lui avait été désigné.

Napal se trouva en présence d’un petit homme qui l’interrogea sur les mathématiques, lui fit calculer des intégrales, construire des courbes. transcendantes, résoudre des problèmes hérissés de difficultés ; bref toutes les questions usitées en pareille circonstance. Ce petit homme était nerveux, comme tout bon mathématicien qui se respecte. Pendant l’interrogatoire, il courait entre les meubles, tournait autour de Napal, l’interrompant à chaque instant, furieux lorsqu’un point, une virgule, un signe n’était pas à sa place, méticuleux à l’excès ; enfin l’aspect d’un coq en colère. Heureusement Napal était ferré sur toutes les questions. Il passa brillamment son examen et fut accepté d’emblée ! L’examinateur le complimenta en lui remettant son certificat. Napal sortit délivré d’une première inquiétude.

L’examen de Papillon fut épique.

Les mécaniciens, les typographes ne sont rares nulle part. Mais la vigueur, quand elle est exceptionnelle, est toujours bien accueillie partout. L’employé grincheux, qui appréciait celle de Papillon par les deux coups de poing qui faillirent renverser la cloison treillagée, l’envoya aux examens de force plutôt qu’à ceux d’imprimeur ou de mécanicien.

Papillon arriva dans une espèce de bureau-gymnase et se trouva en présence d’un homme solidement bâti, une sorte d’hercule aux épaules larges, à l’encolure de taureau. Des enclumes, d’énormes marteaux, des poids en fonte, des dynamomètres et autres appareils de force encombraient le gymnase, Au moment de l’entrée de Papillon, l’hercule entretenait ses muscles en frappant du poing sur un ressort, après avoir exécuté le bras carré pendant vingt secondes sur la barre du trapèze.

Il toisa Papillon des pieds à la tête, eut un sourire approbateur.

—  Bien taillé, mais pas à notre hauteur, ajouta-t-il avec ce sourire de majestueuse pitié que les bateleurs affectent avec les téméraires qui osent se mesurer avec eux.

« C’est vous, mon gaillard, dit-il gaiement à Papillon, qui venez tenter les épreuves de force ?

—  C’est moi, répondit doucement Papillon. Que faut-il faire ?

—  Mettez-vous d’abord à votre aise.

—  Inutile, je suis bien comme cela.

—  Alors, commençons. En premier lieu les petites épreuves. Voici un dynamomètre.

—  Très bien. Je le vois.

—  Prenez la poignée et tirez.

—  De toutes mes forces ?

—  Sans doute, afin de savoir à quoi m’en tenir.

—  Le ressort est solide ?

—  À l’épreuve, ne craignez rien.

Papillon saisit la poignée du ressort, tira d’une façon continue, sans effort apparent. L’aiguille du dynamomètre monta, monta, dépassa les derniers chiffres de la graduation, buta. Un bruit sec se fit entendre, l’aiguille retomba, eut un petit balancement, et resta immobile. Papillon avait tiré trop fort, le ressort était cassé.

L’hercule fut surpris.

—  Il y avait probablement une paille dans l’acier du ressort, dit-il.

—  C’est probable, répondit modestement Papillon.

—  Essayons autre chose.

—  À vos ordres, dit Papillon.

—  Vous n’avez pas trop chaud ?

—  Non, il fait très bon ici.

—  Continuons.

L’homme s’empara d’un gros marteau muni d’un long manche, le posa sur une table, puis, l’empoignant par l’extrémité du manche, le souleva à bras tendu.

—  À votre tour, dit-il.

Papillon prit le marteau, le soupesa.

—  Trop léger, observa-t-il, voyons un autre.

Avisant un marteau double de grosseur, il l’enleva et le tint à bout de bras, ainsi qu’avait fait l’hercule avec le petit marteau.

Vexé dans son amour propre, mais encore plus étonné, l’employé commençait à croire que Papillon arriverait à sa hauteur.

—  C’est assez bien, dit-il. Passons maintenant aux secondes épreuves. Vous voyez cette enclume ? elle pèse 250 kilogrammes. Je la prends comme ceci, une main à chaque extrémité, je l’enlève doucement de terre, je marche cinq pas, je la pose sur ce billot à un mètre de hauteur, puis je la repose lentement à terre. Faites de même.

—  Avec cette enclume ?

—  Parfaitement.

—  Est-ce la plus lourde que vous ayez ?

—  La plus lourde : cinq cents livres.

—  Vous voulez que je la place sur ce bloc ?

—  Absolument, C’est dans le programme, Vous hésitez ! s’écria l’hercule qui croyait tenir sa revanche. Les reins sont moins solides, paraît-il, que la poigne et le biceps. Empoignez l’enclume, mon cher, empoignez, ou sinon, refusé à l’examen.

—  Ce sera donc pour vous faire plaisir.

Papillon se baissa, souleva l’enclume, eut un petit sourire de mépris, puis l’enleva sur son épaule, fit tranquillement le tour du bureau, et dit :

—  Le programme permet-il de la porter à l’autre extrémité de la ville ?

—  Sapristi ! s’écria l’hercule abasourdi par cette preuve de vigueur extraordinaire, il n’existe pas un homme en Europe capable d’exécuter un pareil tour de force !

—  Permettez, j’en connais un, repartit Papillon sans hausser la voix.

—  Je voudrais bien savoir où il se trouve ?

—  Devant vos yeux.

—  Vous, alors !

—  Oui, moi, puisque je suis en Europe.

—  C’est juste, maïs vous êtes le seul, entendez-vous, le seul !

—  Je ne veux pas vous contredire, répondit Papillon qui tenait toujours son enclume sur l’épaule.

—  Débarrassez-vous de votre fardeau, vous pourriez vous blesser.

—  Oh ! il ne me gêne pas, mais comme il m’est interdit de l’emporter je le remets en place.

Et Papillon, sans secousse, sans se presser, reposa doucement l’enclume à terre.

L’hercule était confondu. Mettant de côté tout amour-propre, il témoigna franchement son admiration à notre héros. Papillon, en dépit de sa modestie, reçut ces hommages en homme qui a conscience de 8e valeur.

—  Continuons, dit-il.

—  Inutile. Vous êtes accepté, agréé, reçu ! Sapristi, je suis robuste, je m’en vante, et je ne crains personne dans la ville, mais je ne suis qu’un enfant près de vous. Votre nom ?

—  Hussein, dit Papillon.

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