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Charles Kymrell : Le monde du XXVe siècle (11e partie)
lundi 1er septembre 2025, par
Le navire continuait son mouvement ascensionnel. D’ailleurs l’immense édifice était silencieux. Quelquefois, par instants, on entendait un faible bruit métallique qui arrivait en bas comme un écho lointain. Napal écoutait sans pouvoir se rendre compte.
En tournant autour du pilier, il vit un escalier encastré dans la construction et qui se perdait dans les hauteurs. Napal regarda autour de lui. Personne n’était là pour l’arrêter. Il se mit à gravir l’escalier. Chemin faisant, il frappait sur le métal afin de se rendre compte de sa nature par sa sonorité. Il était d’un blanc d’argent qui le rendait étincelant et le faisait ressembler au nickel ou au cobalt. Peut-être Était-ce un alliage de ces deux métaux, dont la ténacité, celle du cobalt surtout, est double de celle du fer. Quoiqu’il résonnât assez bien sous le choc, Napal ne sut en déterminer la nature, mais sa cohésion devait être supérieure à celle des autres corps pour avoir permis l’édification d’un tel monument.
Cette particularité, en amenant la réflexion, fit repasser dans la mémoire de Napal l’histoire architecturale des peuples, et il se rendit facilement compte que la forme des édifices dépend surtout des matériaux que les architectes trouvaient à leur disposition à l’époque de leur construction. Lorsque les hommes ne savaient utiliser que le bois, Ils construisirent des édicules qui durèrent peu sous l’action du temps. Plus tard, quand Ils exploitèrent la pierre Ils purent bâtir les pyramides, édifier les temples païens et les hautes cathédrales. Puis, lorsque la métallurgie fut exploitée en grand, Ils arrivèrent à jeter des ponts, des viaducs d’une portée considérable. Il était donc probable que les Européens du vingt-cinquième siècle se trouvaient en possession d’un métal plus parfait que les anciens métaux ou alliages connus, au moyen duquel Ils arrivaient à dresser des monuments monstrueux comme celui que Napal visitait en ce moment.
Au bout de vingt minutes de montée, le jeune homme fatigué s’arrêta et jeta un regard autour de lui. Il lui sembla qu’il était suspendu dans le vide. Au dessus, bien plus haut, le navire parvenu à la partie supérieure de l’arche étroite paraissait tout petit par un effet de perspective aérienne. Il ressemblait à ces bateaux minuscules que les marins accrochent au plafond dans leurs demeures.
En regardant plus attentivement, Napal distingua une autre série de navires accrochés parallèlement sur une ligne horizontale, au-dessus de la voûte de la grande arche. Le jeune Indien comprit que les navires montaient verticalement par l’une des arches étroites, qu’on les faisait ensuite glisser horizontalement le long de la voûte de l’arche médiane, et qu’ils redescendaient par la troisième, jusque dans les bassins.
Un bruit de roulement attira son attention. Près de lui, c’est-à-dire à quelques mètres de l’escalier, passaient des gaines en forme d’U, se croisant et s’entrecroisant. Le bruit était produit par des chariots qui glissaient des parties supérieures et se suivaient d’une façon presque continue, comme les grains d’un chapelet. Automatiquement et probablement par l’effet d’un mécanisme approprié, Ils s’embranchaient différemment, suivaient respectivement la voie qui leur était destinée, puis continuaient à descendre et disparaissaient au loin dans l’intérieur des bâtiments latéraux. Les uns étaient chargés de blé, les autres de bois, etc. D’autre part, un monte-charge ramenait un grand nombre de chariots vides dans le haut. Napal s’expliqua alors ce qu’il voyait.
L’immense édifice était, à la fois l’endroit où l’on transbordait les bateaux et l’entrepôt où l’on rassemblait les marchandises pour les expédier au loin. Les navires entrés dans le bassin se plaçaient entre les piliers de l’arche de gauche. De là, on les hissait avec leur chargement jusqu’à une hauteur suffisante, on les déchargeait ensuite dans des chariots qui se rendaient d’eux-mêmes à la destination voulue. On évitait ainsi les multiplications d’efforts inutiles, ainsi qu’il arrive toujours dans les transbordements de navires à quai. La difficulté avait été de construire l’édifice pour mettre le système en pratique.
Un autre point surprenait Napal. Il avait déjà constaté que cette vaste construction était silencieuse. Elle semblait en même temps déserte ; on n’y voyait personne. Cependant, en observant avec plus d’attention, il crut apercevoir des points miroitants qui paraissaient se déplacer lentement dans le haut à de grands intervalles. Quand un monte-charges filait dans sa direction, il entrevoyait un de ces points brillants dans l’intérieur, et en s’approchant ces points prenaient une forme humaine.
— Je ne suppose pas, se dit Napal, que les ouvriers portent une cuirasse. Ce serait gênant pour le travail.
Il remit à plus tard l’explication de ce mystère et continua son inspection. On voyait au loin différents bassins géométriquement alignés, dans lesquels se trouvaient une grande quantité de navires. Les toits vitrés et presque plats des bâtiments latéraux se détachaient en arrière.
Le temps passait. Papillon devait être de retour. En effet, en regardant au pied de l’escalier il crut le reconnaître à sa haute stature. L’individu lui faisait des signes.
— Oh ! oh ! Dit-il. Ce doit être Papillon qui m’attend.
Il se mit à descendre. Papillon se tenait au pied du pilier, la mine déconfite, les mains vides.
— Eh bien, quelles nouvelles ? demanda Napal.
— Mauvaises, dit-il. Impossible dans ce pays de se procurer quoi que ce soit.
— Comment cela ?
— Il n’y a ni boutiques, ni magasins.
— Tu es allé dans le quartier des étrangers ?
— Oui. Il se compose d’une série d’hôtels de types différents, alignés les uns à côté des autres et portant un nom de pays en accord avec l’aspect du bâtiment. J’ai trouvé un hôtel indien. Je me suis empressé de retenir des places pour nous, sans quoi nous étions exposés à mourir de faim. En voilà une perspective !
— S’il en est ainsi, mon brave ami, repartit Napal, nous chercherons, dès demain, à prendre du service, sans quoi on nous renverra dans l’Inde.
— Une chose m’a fait cependant plaisir, reprit Papillon, c’est que le langage, à quelques exceptions près, est semblable au nôtre.
— Tous les peuples parlent maintenant le même langage. Les Chinois sont les seuls qui n’aient pas adopté le parler universel.
— Crétins ! prononça Papillon, qui, comme tout bon indien, ne pouvait pas souffrir la race jaune.
— Puisque notre logement est assuré, profitons du temps qui nous reste. As-tu vu la ville européenne ?
— Pas encore, mais j’ai remarqué au bout d’une rue des bâtiments d’un aspect particulier. Ce doit être la ville en question.
— Peux-tu m’y conduire ?
— Parfaitement.
— Partons alors.
XX – La Ville aérienne
Napal et Papillon se mirent en route. À peine avaient-ils fait quelques pas que plusieurs coups de cloche sortirent d’endroits différents. Ils s’arrêtèrent et aperçurent les points miroitants que Napal avait entrevus sur la grande arche se déplacer rapidement, tandis que les ascenseurs et les monte-charges descendaient de tous côtés.
Au bout de cinq ou six minutes, on vit des masses d’individus sortir de la base de l’arche, en même temps que des grappes humaines s’échelonnaient du haut en bas des escaliers. Nos deux voyageurs se regardèrent profondément étonnés.
— Je pensais qu’il n’y avait personne, dit Papillon.
— Moi de même. Je m’explique cependant cette solitude relative. Elle est produite par l’immensité du monument. Les moteurs et les machines dont il est pourvu évitent l’emploi d’un personnel trop nombreux. Ce personnel est disséminé dans l’édifice. Voilà pourquoi on ne l’aperçoit pas aux heures de travail, mais la grandeur du bâtiment est telle que Les ouvriers doivent y travailler en grand nombre.
Comme pour justifier les paroles de Napal, une foule nombreuse se pressa au pied des arches et s’écoula du côté des bassins, c’est-à-dire à l’opposé de celui vers lequel se dirigeaient nos deux amis. Il en descendait toujours, en dépit du nombre de ceux qui étaient déjà partis. Napal estima ce nombre à plusieurs milliers. Tous portaient un vêtement brillant, et les reflets du soleil sur cette foule donnaient l’impression d’une armée d’un autre âge.
Un passant que Papillon interrogea leur apprit que le déchargement des navires était fini et que les ouvriers se rendaient à une autre occupation, pendant qu’un personnel différent viendrait travailler à l’entretien et aux réparations.
— Ces ouvriers sont nombreux ? demanda Napal.
— Dix mille environ.
Et l’homme, pressé, s’éloigna. Napal et Papillon quittèrent le monument des entrepôts, traversèrent le quartier des étrangers et arrivèrent à une voie large qui séparait nettement ce quartier de la ville européenne.
L’aspect de cette ville ne ressemblait en rien à ce qu’ils avaient vu jusqu’alors, Une série de maisons de même hauteur, construites le plus souvent en briques émaillées, quelquefois en forte pierre de taille, et agrémentées d’immenses baies vitrées, s’alignaient les unes à la suite des autres. On n’apercevait pas les toitures, mais la partie supérieure se terminait par une balustrade formant terrasse, de laquelle débordaient les fleurs ou des plantes tombantes.
Des masses de fils métalliques couraient d’un point à un autre dans tous les Sens.
Les rues étaient larges, régulières et d’une admirable propreté. Elles se subdivisaient, dans leur largeur, eu plusieurs parties accommodées respectivement aux modes de transport qui les sillonnaient. La partie réservée aux piétons comprenait un chemin étroit établi le long des bâtiments. Les autres se succédaient jusqu’à la moitié de la largeur. La rue était symétriquement divisée en deux : un côté servant à un sens de marche. L’autre côté à la marche de sens opposé. Un chemin aérien porté sur des colonnes, avec des balcons ouvragés, permettait la circulation des trains et des tramways. Au croisement des rues correspondait le croisement des voies, disposé de telle sorte que les entrecroisements passaient les uns au dessous des autres. On assurait ainsi la sécurité de la rue.
Napal ne rencontra aucune de ces voitures automobiles que nous avons vues en usage dans l’Inde. C’était un mode de transport déjà déclassé en Europe et remplacé par un autre plus parfait. Des ponts en arc traversaient la rue à différentes hauteurs et mettaient chaque maison en communication avec celle qui lui faisait face. Les gens circulaient rapidement et paraissaient se préoccuper fort peu des deux voyageurs qui cheminaient sur la voie réservée aux piétons.
— Tout cela, dit Papillon, est bien aligné, très net et fort propre, mais trop monotone. Je préfère les rues de nos villes. Elles sont plus tourmentées, beaucoup plus gaies, avec leurs magasins, leurs boutiques et leur aspect toujours changeant.
— Tu me rappelles, ami, repartit Napal en riant, ces Indiens monomanes qui regrettent les rues des dixième ou onzième siècles, sous prétexte qu’elles étaient pittoresques. Ce n’était cependant que des ruelles malsaines, infectes et étroites. Ici j’en suis sûr, l’air est assaini, exempt de germes malfaisants et des poussières microbiennes qu’on respire dans nos villes. Malgré tout, je reconnais que cette régularité est fatigante à la longue.
Tout en marchant, Papillon semblai profondément méditer.
— A quoi penses-tu ? lui demanda Napal.
— Les yeux servent à voir, dit-il. Les oreilles sont faites pour entendre. Or, je constate que nous côtoyons peu de piétons sur le chemin où nous sommes, tandis que j’aperçois une masse de gens qui se pressent là-bas, près de ce bâtiment qui fait le coin de la rue. Peut-être serait-il sage de les imiter.
— Tu crois ?
— C’est mon avis.
— Allons-y donc.
Ils arrivèrent à un endroit où se trouvait une série d’ascenseurs à deux ou trois places, qui montaient uniformément lentement, semblables à ces dragues qui puisent le sable dans les rivières et redescendent dès qu’elles ont atteint la partie la plus élevée de leur course circulaire. Les gens qui se trouvaient là prenaient place sans formalité, après avoir attrapé facilement l’ascenseur au vol, grâce à la lenteur du mouvement.
Napal et Papillon s’y installèrent à leur tour.
— Tiens, observa ce dernier en levant la tête, le seul palier où l’on puisse prendre pied se trouve tout en haut. Nous allons sur les toits.
Ils se trouvèrent en effet sur les toits en sortant de l’ascenseur, et la vue du spectacle qui se déroula devant eux leur arracha un cri-de surprise. Papillon, lui-même, ne se lassait pas d’admirer.
Ils voyaient de toutes parts un immense jardin s’étendant à perte de vue et dont l’uniformité était coupée par la perspective des monuments. Ce jardin se composait d’une infinité de squares disposés sur la terrasse de chaque maison. Malgré les vides causés dans cette verdure par le fond des rues et par les parties vitrées des toits, les plans horticoles se continuaient horizontalement sans arrêt, les uns à la suite des autres, et, comme les maisons étaient toutes de même hauteur, pour des raisons d’aération, de lumière, ou pour une cause quelconque d’hygiène, les vides échappaient à l’œil, de sorte que le dessus de la ville ressemblait à un parc magnifique. Les monuments qui émergeaient de distance en distance ajoutaient à la beauté du spectacle par la variété de leur architecture. Des jets d’eau arrosaient les jardins et égayaient le paysage. Enfin des parterres de fleurs et de plantes, des massifs de verdure disposés avec art, formaient dans leur ensemble une perspective sans fin et des plus agréables.
L’œil embrassait tout l’horizon. Des hauteurs se détachaient au sud et dominaient le port qui s’enfonçait dans les terres. On apercevait au loin les arches gigantesques de l’entrepôt du transbordement des navires. Elles étaient si élevées qu’elles paraissaient se perdre dans l’azur du ciel, et leur éclat métallique, sous les rayons du soleil,donnait impression d’un monument argenté. Un seul ballon fusiforme évoluait dans le lointain.
— C’est splendide ! s’écria Napal. Je comprends maintenant qu’on ne s’inquiète pas de la monotonie des rues. Les promenades sont au-dessus de la ville, et au lieu de circuler, comme chez nous, dans des ruelles étroites, le promeneur voit un horizon superbe se dérouler sous ses yeux.
— Très bien, répondit Papillon, chez qui l’observation tempérait toujours l’admiration. C’est parfait lorsque la ville est plate comme celle-ci, mais quand le terrain est accidenté l’effet ne doit pas être le même.
— La perspective en devient elle-même plus accidentée, voilà tout, et peut-être est-ce plus merveilleux encore. Ce qui me stupéfie, c’est la puissance qu’il a fallu mettre en œuvre pour construire cette ville. Chez nous, une cité semblable coûterait des millions de millions, et, quand je pense qu’elles se comptent par milliers sur toute l’étendue des États-Collectifs, qu’il s’en trouve probablement de plus importantes que celle-ci, je reste confondu devant la grandeur et la force de production d’un pays assez formidablement organisé pour atteindre à de si prodigieux résultats.
Ils continuèrent d’avancer, observant et cherchant à se rendre compte de la disposition de la ville.
D’un côté de l’horizon on apercevait des quantités de hautes cheminées, de tours métalliques, ce qui impliquait l’emplacement d’usines. En d’autres points les constructions prenaient un aspect uniforme. Là, sans doute, se trouvaient les bureaux. Autre part, de grandes galeries vitrées terminaient la partie supérieure des maisons. On leur apprit que c’était l’endroit où se prenaient les repas. Tout paraissait avoir un but défini.
Par moments, Ils traversaient les ponts suspendus qui reliaient les maisons et s’amusaient à regarder la circulation rapide,ininterrompue, qui se faisait dans le bas de cette tranchée qu’on appelle la rue. Dans l’une ne circulaient que des trains chargés de gros matériaux de construction, tandis que des balayeuses et des arroseuses arrivaient et nettoyaient rapidement la voie, afin d’épurer l’air et de détruire les miasmes. Dans une autre voie plus étroite ne passaient que des individus sur des appareils automoteurs, etc.
— Quel dommage ! disait Papillon, que nous ne puissions posséder toutes ces merveilles chez nous !
— Nous les aurions dans un temps peu éloigné, répondit Napal, sans les obstacles opposés par l’égoïsme des hommes à tout ce qui sort des sentiers battus. Mais nous voici devant un bâtiment en réparation. Regarde cette façon de procéder. La démolition est immédiatement suivie de la reconstruction, et le tout s’exécute à l’aide de machines spéciales.
— Voilà la première fois qu’il m’est donné de voir une maison construite mécaniquement, dit Papillon.
— Le procédé n’est pas nouveau, repartit Napal. Les Américains du vingtième siècle l’employaient déjà, quoique beaucoup moins perfectionné que celui-ci.
Il se faisait tard. Les deux amis admirèrent encore un instant le panorama qui se déroulait devant eux, puis Ils se disposèrent à partir.
Une surprise leur était encore réservée. Le soleil disparaissait sous l’horizon et l’obscurité commençait, lorsque, de tous les croisement de voie, surgirent des piles métalliques portant des foyers de lumière. Nous savons déjà qu’on n’apercevait pas le vide des rues par suite de l’effet de la perspective. Il en résultait que ces foyers lumineux semblaient émerger des parterres de fleurs ou des massifs de verdure ; ce qui donnait l’impression d’un spectacle féerique au milieu de jardins enchantés. La lumière s’accentua à mesure que le crépuscule tombait, jusqu’à devenir éblouissante lorsque l’obscurité fut complète. De puissants réflecteurs la renvoyaient vers le sol et l’empêchaient de se diffuser dans l’atmosphère. Les rues se trouvaient ainsi éclairées d’en haut par une. lumière diffuse et très douce.
Nos deux voyageurs gagnèrent l’hôtel indien dans lequel Papillon avait laissé ses sacs de voyage.

