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Charles Kymrell : Le monde du XXVe siècle (10e partie)

dimanche 31 août 2025, par Denis Blaizot

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—  Pardon, mais j’en vois une quantité telle que le nombre se perd à l’horizon.

—  Ils tiennent toute la longueur du filet : quarante kilomètres environ.

—  Un filet de quarante kilomètres ! environ.

—  Un filet de quarante kilomètres ? voilà qui est remarquable, observa Papillon. Je ne me chargerais pas de le construire.

—  Cette construction qui vous semble extraordinaire n’est qu’un jeu pour les usines d’Europe. On lui donne cette étendue afin de barrer la mer sur une grande longueur. Les bouées que nous avons rencontrées sur notre route, en assez grand nombre, sont jetées, pour prévenir les navires de passer à la droite de la file de bateaux de pêche. C’est ce que j’ai fait.

—  Je comprends, dit Papillon. En poussant le filet, Ils chasseront le poisson devant eux et n’auront ensuite qu’à se baisser pour le prendre.

—  Justement. À l’aide de systèmes assez compliqués et dont la description vous serait fastidieuse, Ils vont recueillir tout ce qu’ils rencontreront d’animaux vivants.

—  Comme cela, pêle-mêle, dit Napal. Ce mode d’agir doit laisser des pertes énormes, sans compter la prise des poissons dont la chair est insipide et qu’il est inutile de pêcher.

—  Vos réflexions prouvent que vous ne connaissez pas les Européens et jusqu’où peut aller l’industrie d’un peuple en avance de quatre siècles sur les autres. D’abord le filet n’est pas, comme vous paraissez le croire, composé de simples cordages ou fils disposés en mailles. C’est un ensemble de filets de dimensions variées et de courbes diverses au moyen desquelles on sépare déjà le poisson en gros. Des axes métalliques soutiennent les mailles et se terminent par des hélices mues électriquement, qui créent au fond du filet de forts remous destinés à paralyser les efforts des poissons qui essaient de s’échapper. Les bateaux chargés de recueillir les produits de la pêche sont des merveilles d’ingéniosité. Les Européens, qui connaissent parfaitement les habitudes et la manière de vivre de toute la faune marine, ont construit ces bateaux de telle sorte que, par certains mouvements des appâts, des ouvertures spéciales, une densité convenable, Ils séparent les différentes espèces de poissons, qui se rendent d’eux-mêmes, sans effort, dans le compartiment qui leur convient ; de sorte que le bateau rentre au port avec le triage accompli, tout en ayant laissé échapper les animaux nécessaires à la reproduction, ainsi que ceux qui sont inutiles.

Pendant que Firouze donnait ces explications, le bateau sous-marin se rapprochait toujours des bâtiments de pêche. Debout sur la terrasse, Napal distinguait la forme de ces navires.

—  Voilà qui est singulier, dit-il. Ils se meuvent à la vapeur. Je croyais ce vieux système depuis longtemps abandonné en Europe.

—  Quelle erreur ! répondit Firouze. Vous y trouverez toujours, à côté d’une invention récente ou curieuse, tous les modes de travail passés et présents, par une simple raison d’économie. Lorsqu’on découvrit la lumière électrique, au dix-neuvième siècle je crois, on n’en garda pas moins, pour certains usages particuliers, le gaz, la lampe à huile, la bougie et même la torche de résine. Cela dépendait des circonstances. À quoi bon prendre une lumière électrique là où la chandelle peut suffire ?

—  Parfaitement juste, dit Napal en riant. J’aurais, dû me souvenir de ce principe général d’économe.

On arriva tout près des bateaux, dont on distinguait la longue rangée des arrières distantes, les unes des autres, de cent mètres environ ; ce qui constituait une flotte de quatre cents navires. Lorsque le sous-marin passa droit sur leur ligne, Papillon remarqua que l’alignement était si parfait que le premier navire cacha tous les autres, puis, en poursuivant, on revit toute la rangée, mais cette fois par l’avant.

Le sous-marin s’était éloigné de quelques centaines de mètres à peine, quand nos voyageurs virent les mâts se couvrir simultanément d’oriflammes. En même temps une épaisse fumée blanche s’éleva à l’avant du premier-bateau, une lueur étincela et on entendit un coup de canon. Le même phénomène se reproduisit à bord du dixième bateau, et ainsi de suite jusqu’aux dernières limites de l’horizon.

—  Est-ce que par hasard, Ils tirent sur nous ? s’écria Papillon sortant de son flegme habituel. Diable ! nous ne serions pas de force.

Le capitaine se mit à rire.

—  Rassurez-vous, ce sont les signaux du départ. Vous concevez bien que si la manœuvre ne s’exécutait pas avec un accord parfait et qu’un seul bateau prit l’avance sur les autres, le filet en dépit de son élasticité se romprait inévitablement. De plus, il faut toujours prévoir un accident quand on a recours à des instruments, si perfectionnés qu’ils soient. C’est pourquoi le signal de la manœuvre du départ est donné de trois façons différentes : par des communications électriques qui vous échappent parce que vous ne pouvez les voir d’ici ; par des signaux optiques au moyen d’oriflammes ; par des signaux acoustiques, d’où les coups de canon. Chaque commandant du bateau prend la moyenne des indications fournies par ces différents systèmes et part à l’instant précis. Regardez : c’est ce qui se pratique én ce moment.

En effet, la ligne des navires s’avançait tout d’une pièce avec une régularité si parfaite que le coup d’œil en était admirable. Le sous-marin filait toujours avec une grande vitesse perpendiculairement à cette ligne. Bientôt tout le système redevint une masse de petits points tels que nos voyageurs les avaient vus d’abord.

Papillon, de plus en plus intéressé, continuait d’interroger l’horizon.

—  Voyez donc, dit-il tout à coup à Napal en lui passant la lunette, qu’est-ce que cette masse de forme bizarre qu’on aperçoit là-bas ?

Napal regarda et aperçut une construction métallique émergeant de la mer. Elle se composait de deux tours superposées. La tour inférieure était cylindrique et surmontée d’une autre d’un diamètre un peu plus grand,construite en surplomb sur la première. Cette construction supérieure très ouvragée, portait sur ses parois de grandes ouvertures. Des piles surmontées de clochetons en terminaient le faîte.

—  Je ne comprends pas, dit Napal.

—  Ce sont des observatoires maritimes, répondit Firouze. Vous en trouverez un très grand nombre si vous fréquentez ces mers. On y étudie les courants sous-marins, les vagues, les matières flottantes, les mœurs des poissons, et particulièrement les phénomènes météorologiques. Ils sont distancés de telle sorte qu’ils communiquent visuellement l’un avec l’autre. Par suite rien ne leur échappe de ce qui se passe sur le flot des mers soumises à l’influence européenne. Des employés s’y tiennent en permanence, prêts à noter le moindre phénomène. Et c’est à l’aide de ces études incessantes que les Européens sont arrivés aux résultats remarquables que vous avez appréciés tout à l’heure à l’occasion de la pêche.

Napal garda le silence, plongé dans ses réflexions. Il commençait à concevoir ce que devait être cette puissance formidable qu’on appelait les États-Collectifs.

Le bateau sous-marin poursuivait sa marche rapide, lorsqu’une légère brume apparut à l’horizon. C’étaient les côtes de l’Europe. À ce moment le capitaine Firouze appela les deux jeunes gens.

—  Messieurs, dit-il, il faut descendre à l’intérieur.

—  Pourquoi ? demanda Napal surpris.

—  Les navires européens ont seuls le droit de naviguer à découvert sur cette côte. Les bateaux sous-marins étrangers ne peuvent passer qu’à la condition expresse de plonger et de suivre un itinéraire tracé d’avance.

—  Dans quel but ?

—  Celui de ne permettre à personne de se rendre compte du système de défense organisé ici.

—  Et si l’on passait outre ? observa Papillon.

—  Plusieurs navires se mettraient aussitôt en chasse, et grâce aux moyens de vitesse dont Ils disposent. Ils atteindraient promptement le délinquant sans qu’il puisse leur échapper.

Il n’y avait pas de réplique possible à cette réponse. Papillon lui-même pensa, comme Napal, que les États-Collectifs formaient une puissance contre laquelle il serait imprudent de se heurter.

XVIII – Où Papillon lui-même est frappé d’étonnement

Firouze. donna ses ordres. Les colonnettes qui supportaient la terrasse descendirent dans leurs gaines. Les escaliers, les rampes se replièrent, et le bateau sous-marin prit la forme d’un long fuseau.

Napal et Papillon s’étaient installés dans une cabine éclairée par une lampe électrique. Ils éprouvèrent la sensation d’un mouvement de descente, puis la marche en avant reprit avec la vitesse initiale.

Deux matelots entrèrent, suivis de Firouze. Ils ouvrirent un panneau qui démasqua un hublot et par lequel on lança un puissant faisceau électrique. La mer s’éclaira sur le trajet du rayon lumineux. Quelques poissons passèrent. Puis on aperçut les mailles d’un immense réseau métallique qui, par suite du mouvement du navire, paraissait traverser rapidement le cône de lumière.

—  Bien, dit Firouze. Nous sommes en bon chemin.

Et s’adressant à Napal.

—  Vous voyez le une barrière véritable que nous devons longer jusqu’à notre entrée dans le port.

Tout fut refermé. La lueur de lampe électrique produisait une sensation pénible causée par le contraste de cette obscurité relative avec la splendeur du ciel brillant qu’on contemplait sur la terrasse un instant auparavant. Peu à peu la vitesse du bateau diminua, et les heures parurent d’autant plus longues qu’on allait plus lentement.

Enfin le navire eut un brusque mouvement d’arrêt, suivi d’une montée rapide. Les panneaux supérieurs furent ouverts, la lampe s’éteignit et un filet de jour pénétra dans la cabine. On était arrivé.

—  Nous voilà au port, dit Firouze en entrant.

—  Nous allons donc contempler une ville européenne ! s’écria Napal.

—  Attendez, mon jeune ami, lui dit Firouze. On n’entre pas comme cela en Europe. Nous avons des formalités à remplir.

—  Naturellement ! gronda Papillon. Et on appelle ce pays la contrée du progrès ! Allons donc ! Pays de bureaucratie comme les autres !

Un homme apparut au sommet de l’escalier. C’était un Européen ! Napal et Papillon le contemplèrent curieusement, comme s’ils se trouvaient en face d’un être fantastique. Ils ne purent se retenir de rire en constatant que cet Européen n’avait rien de particulier dans sa personne, ni dans son costume. Son attitude seule leur parut surprenante. Ce personnage parlait, gesticulait, marchait avec un contentement de soi-même, une morgue hautaine, qui finissaient par vous agacer.

—  Ce gaillard-là se croit certainement un être supérieur, observa Napal.

—  C’est un employé ! répondit simplement Papillon, Ils se ressemblent partout. Un fonctionnaire est toujours un fonctionnaire, ici comme ailleurs.

L’Européen visita le bateau sous-marin prit des informations minutieuses sur les deux jeunes gens, échangea des papiers avec Firouze, et se retira majestueux et satisfait. Alors, Napal grimpa rapidement sur la plate-forme supérieure, tandis que Papillon ramassait les sacs et le suivait.

À peine le jeune Indien fut-il arrivé sur la plate-forme qu’il poussa un cri de surprise.

—  Incroyable ! s’écria-t-il.

—  Oh ! oh ! fit Papillon à son tour.

Papillon s’étonnait difficilement, nous le savons, mais cette fois il fut terrassé. Ce qu’il voyait était d’un grandiose tellement au-dessus de ce que son intelligence concevait en fait de construction sortie de la main des hommes, qu’il ne pouvait en croire ses yeux. Il tournait la tête à droite, à gauche, la renversait en arrière, et plaçait sa main devant ses yeux, comme pour se garer de l’éclat du soleil, afin de mieux contempler l’édifice sous l’immensité duquel il se sentait plus petit que le plus chétif des insectes.

En effet le bateau sous-marin émergeait, maintenant, immobile, dans les eaux d’un vaste bassin embrassé de tous côtés par une construction gigantesque. On distinguait, en premier lieu, une arche immense qui miroitait sous les feux des rayons solaires, et se découpait sur l’azur du ciel à une hauteur prodigieuse. Entre l’écartement des piliers de base, plusieurs séries de navires alignés étaient rangées d’une pile à l’autre. De chaque côté de cette arche, qui formait comme une ouverture principale, se dressait une autre arche de même élévation sous clef de voûte, mais beaucoup plus étroite, laissant entre les montants la place calculée pour un seul navire. Le tout se composait d’un réseau métallique très brillant et se raccordait, par des parties inclinées, à de vastes bâtiments. Ceux-ci formaient eux-mêmes un assemblage de galeries vitrées reposant sur de hautes murailles et séparées les unes des autres par des murs oblongs que Napal et Papillon crurent être construits en briques, à en juger de loin sur l’apparence. Mais l’ensemble de ces murs ne présentait pas cette teinte uniforme de rouge grisâtre que Napal avait généralement remarquée dans les constructions de ce genre, La vue était, au contraire, agréablement divertie par une polychromie d’une richesse ds tous infiniment variés. L’édifice apparaissait si colossal, sa grandeur tellement imposante que, de la distance où nos voyageurs l’observaient, le tout se fondait, sous la lumière du jour, en une teinte douce qui reposait l’œil de éclat brillant des parties métalliques.

Papillon se taisait. Il se sentait de plus en plus infime sous la majesté de cette grandeur.

—  Comment est-on parvenu à construire et dresser de semblables monuments ? demandait Napal émerveillé.

—  Vous en verrez bien d’autres, répondit Firouze en souriant. En sortant d’ici, je vous engage à visiter, non le quartier des étrangers, qui n’est pas très intéressant, mais la vraie ville, située plus au Nord. Elle ressemble probablement aux villes de l’intérieur.

—  Comment se fait-il, dit Napal, que je n’ai jamais lu dans un livre quelconque une description plus où moins exacte de ce que je vois là ?

—  Vous oubliez que les traités interdisent toute publication sur les États-Collectifs. Allons, messieurs, continua Firouze, vous êtes arrivés à bon port. L’heure est venue de nous quitter. Nous nous reverrons un jour, je l’espère ; actuellement, il ne me reste plus qu’à vous souhaiter bonne chance.

Il tendit amicalement la main à chacun des deux amis, en disant à Papillon :

—  Ne serrez pas trop fort surtout. J’ai le poignet délicat.

—  Soyez sans crainte, répondit le géant. Qui peut le plus peut le moins. Votre main sera aussi en sûreté dans la mienne que le serait celle de Synga.

—  Qu’est-ce que Synga ?

—  La jeune personne qui m’honore de son affection.

—  Merci, dit Firouze en riant. La comparaison est aimable pour moi.

Napal remercia chaleureusement le capitaine et descendit à terre avec Papillon, tandis que Firouze donnait ses ordres pour faire évoluer son bâtiment vers l’endroit où il devait décharger ses marchandises.

XIX – Simple aperçu d’un édifice dans une ville maritime

—  Écoute, dit Napal à Papillon, je vais Visiter ce monument dans tous ses détails. Pendant ce temps tu iras aux renseignements dans la ville des étrangers. Je l’attendrai là-bas sous la pile gauche de l’arche centrale.

Papillon partit après s’être informé de la direction qu’il devait suivre. Napal marcha vers l’arche. À mesure qu’il avançait la masse qu’il avait pu, jusqu’alors, embrasser d’un seul coup d’œil, grandissait de plus en plus, de sorte qu’il arriva à ne percevoir que les détails.

Il longeait les grands bâtiments latéraux en suivant un chemin qui bordait le grand bassin. Il se rendit compte alors que les murs étaient, en effet, construits en briques émaillées, ainsi qu’il l’avait jugé d’abord. Ces murs étaient soutenus par une carcasse métallique composée de colonnes entremêlées de colonnettes qui se réunissaient entre elles par des rosaces et des arcs d’une coupe gracieuse.

Poursuivant sa marche sur le même chemin, il arriva au pied de l’une des arches latérales qui, nous le rappelons, égalait l’arche centrale en hauteur, mais était beaucoup plus étroite. Un navire à trois mâts se trouvait encaissé à la partie inférieure et dressait son bordage imposant entre les deux piliers. Les mailles du réseau métallique qui composait la carcasse de la construction semblèrent à Napal d’une largeur inusitée. Elles dépassaient dans l’écartement les limites ordinaires, fixées par le calcul, à la solidité des édifices métalliques.

De gros câbles partaient des flancs du navire encaissé entre les piliers et se perdaient dans le haut de l’arche. Napal se demandait pourquoi le navire était ainsi accroché, lorsqu’il entendit le sifflet d’une sirène. Alors, l’énorme navire, tiré par les câbles, sortit de l’eau et fut enlevé tout d’une pièce. Afin de soulager les câbles, et pour maintenir le navire sur les flancs, dans le but de prévenir les oscillations dans la montée, des pistons hydrauliques horizontaux soutenaient les côtés du navire et montaient avec lui, en glissant à frottement doux dans des rainures ajustées sur les piliers.

Surpris par ce mouvement, Napal s’arrêta et contempla l’énorme masse du navire qui s’élevait rapidement, sans bruit, et se rapetissait au fur et à mesure qu’elle se rapprochait de la voûte supérieure.

Ensuite, il examina la construction de plus près dans ses détails. Son étonnement redoubla.

—  Il est impossible, dit-il, que la matière employée soit du fer ou de l’acier. Jamais elle ne supporterait l’effort d’une pareille masse, surtout avec un aussi grand écartement dans les assemblages.

En effet l’édifice, qui apparaissait fortement découpé à jour dans sa partie inférieure, présentait, lorsqu’on levait la tête, un inextricable fouillis de mailles dû à la superposition successive des plans supérieurs, qui semblaient se juxtaposer les uns sur les autres au fur et à mesure que le rayon visuel montait et, par suite, faisaient ressortir la hauteur gigantesque du monument.

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