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Charles Kymrell : Le monde du XXVe siècle (8e partie)
vendredi 29 août 2025, par
En rentrant dans la ville il se rendit aux bureaux de l’Impartial, afin de se renseigner sur Sivadgi, s’il était possible. Il n’obtint aucun résultat. Papillon lui-même, dont la présence lui aurait été si précieuse en ce moment, n’avait pas reparu au journal. C’était à en perdre la tête !
Napal revint chez lui. Il était tellement fatigué qu’en dépit de ses soucis il dormit d’un profond sommeil. Le matin, un peu reposé, le cerveau plus calme, il recommença ses recherches. Il devait partir dans l’après-midi, et il n’avait encore pris aucune décision.
Il courut toute la matinée, ne découvrit rien nulle part. Télégraphe, téléphone, radiophone, il mit tout en jeu. A une heure, rien encore. Partout la même déception. La maison que Sivadgi habitait pendant son séjour à Bombay était fermée.
De retour chez lui, vers une heure et demie, Napal prenait une collation légère, dont il avait grand besoin, lorsqu’il entendit l’escalier gémir sous un pas pesant et précipité. Il n’existait pas au monde deux personnes capables de gravir des marches aussi bruyamment. Napal tressaillit et se dirigea vers la porte, lorsqu’elle s’ouvrit toute grande pour laisser apparaître Papillon, les cheveux en l’air, le visage baigné de sueur. Jamais le colosse n’avait paru dans un tel état. Il fallait certainement qu’il lui fût arrivé quelque chose d’une gravité imprévue.
— Qu’as-tu ? demanda Napal. Qu’est-il survenu ? Parle, parle donc ! Je ne t’ai jamais vu ainsi !
— La patience est la clef de la joie ! dit Papillon en s’épongeant.
— Il s’agit bien de joie, quand le malheur vous accable !
— À peine étiez-vous parti chez Hassir, reprit Papillon, que le timbre de la boit eaux lettres se mit à résonner. Pensant que ce pouvait être un message important pour vous, je l’ai pris. La lettre venait de Synga et contenait ces seuls mots : « On vous attend, accourez tout de suite ! »
« Alors, sans perdre de temps, j’ai pris le train et filé là-bas. Trop tard, on venait de quitter Ghamabad. Je reprends le rapide qui suivait le leur. J’arrive ici une heure après eux. Je cours aux renseignements, j’apprends qu’ils sont descendus à Bombay. Je m’informe de nouveau, et enfin, hier soir j’ai retrouvé leurs traces à l’hôtel où Ils sont descendus.
— Ils sont ici ? s’écria Napal.
— Justement. Mon premier soin fut de chercher à voir Synga. Impossible. Le mot d’ordre était donné. Restait la ressource de passer par-dessus la domesticité pour arriver jusqu’à elle. J’ai réfléchi que la chose ferait du bruit et que, dans cette circonstance, la ruse valait mieux que la violence, puisque Sivadgi voulait à toute force dissimuler son départ. Prenant mon parti, je me suis installé en face de l’hôtel où Ils sont descendus. Synga m’a aperçu m’a fait un signe comme pour me recommander d’agir avec prudence. Et enfin, après une heure d’attente, elle à pu s’échapper et venir me parler.
— Elle t’a dit ?
— Que Sivadgi venait d’être nommé à un poste important et qu’avant de partir il se proposait de conduire Oudja dans une retraite assez sûre pour qu’il vous fût impossible de la voir. Sa résolution prise d’accord avec Afsoul, il a subitement annoncé son départ et commandé les préparatifs de voyage avec toute la rapidité possible, afin que personne n’eut le temps de vous prévenir.
— Tu ne sais pas où il veut conduire Oudja ?
— Pas encore. Comme Ils n’ont commandé leurs voitures que pour trois heures, je suis parti pour vous apprendre ce qui s’était passé, et maintenant que vous êtes renseigné je retourne à mon poste où Synga me tiendra au courant dès qu’elle pourra s’échapper sans éveiller les soupçons. Voilà.
Napal remercia son vaillant compagnon et lui exposa brièvement ce qu’il avait fait de son côté. après quoi il lui donna ses explications sur leur départ.
— Il faut le remettre, dit Papillon. Nous ne devons pas quitter l’Inde sans savoir à quoi nous en tenir sur le sort de Mlle Oudja.
— Je suis de ton avis. Va donc retrouver Synga, je t’attendrai ici.
Papillon partit sans tarder davantage.
— Allons, murmura Napal, voilà mes projets avortés... Qu’arrivera-t-il d’ici trois mois ? Pourrai-je partir encore ? Qu’importe si je retrouve Oudja ? Allons, le sort en est jeté, je reste ; allons prévenir Firouze.
Il se leva pour sortir, puis réfléchissant :
— À quoi bon ? reprit-il. Le canot ne me trouvera pas, voilà tout !
À trois heures et demie, l’escalier gémit de nouveau. Napal courut ouvrir. Le colosse parut :
— Vite, dit-il, nous partons !
— Nous partons ? Pourquoi ? demanda Napal surpris.
— Synga m’a tout appris. Sivadgi se rend au poste dont il a reçu la nomination.
— Il est nommé... quoi ?
— Ambassadeur.
— Où ?
— En Europe.
— Et Oudja ?
— Il l’emmène avec lui !
— Ah ! s’écria Napal, c’est là que je la reverrai. C’est là qu’est le salut ! le sort me devait cette revanche.
— Hâtons-nous, alors, l’heure presse.
— Hâtons-nous !
Ils prirent chacun un sac de voyage dans lequel Ils empilèrent les objets qui leur étaient indispensables. Quand Ils eurent achevé, Ils dégringolèrent les escaliers. Papillon descendait trois marches à la fois, faisait un bruit de tonnerre et portait les deux sacs qui ne pesaient pas plus à son bras qu’un bouchon de liège.
Descendus dans la rue, Ils montèrent dans une voiture automobile, et, moyennant récompense, le conducteur promit d’arriver à la jetée ouest avant quatre heures.
Le véhicule démarra, accéléra sa marche, et bientôt fila avec une vitesse que les règlements de police n’ont pas l’habitude de tolérer dans les villes. Il fallait risquer le tout pour le tout. L’important était d’arriver au port sans bousculer et sans être bousculé.
— Foin des règlements, disait Papillon, en avant, marchons.
— Courons, ajoutait Napal.
— Oui, plus vite encore ! répétait Papillon.
— Impossible, répondait le conducteur. Nous avons le maximum de vitesse.
— Accélérez, accélérez donc ! faisait Papillon avec des mouvements en avant comme s’il voulait pousser la voiture.
— Arriverons-nous ? demandait Napal.
— Plus qu’un quart d’heure, observa Papillon.
— C’est tout ce qu’il faut, affirma le conducteur.
En effet, quelques minutes plus tard la jetée était en vue. Rassuré, Napal interrogea de nouveau Papillon.
— Synga ne t’a pas confié d’autres renseignements ? dit-il.
— Pas d’autres. Je lui ai donné rendez-vous sur la jetée.
— Elle ne part donc pas avec sa maîtresse ?
— Non s’il a été convenu qu’elle resterait dans l’Inde afin de vous donner la facilité de communiquer avec Mlle Oudja, par son intermédiaire, Sidvagi, sachant Synga loin de sa fille, ne se méfiera pas d’elle.
— Brave enfant, murmura Napal. Mais toi, Papillon, tu la regretteras ?
— Elle pensera à moi comme je penserai à elle. Nous n’aurons que plus de plaisir à nous voir au retour.
— S’il en est ainsi, mon brave ami, laissons courir les événements.
La voiture stoppa sur les bords de la jetée en avancé de quelques minutes sur quatre heures. Synga attendait, fidèle au rendez-vous.
Napal paya le conducteur, puis, se tournant vers la jeune fille, lui demanda de plus amples détails.
— Mademoiselle m’avait recommandé, répondit-elle, de tout tenter pour vous informer de l’endroit où son père voulait la conduire. Ma mission était difficile, car, si M. Sivadgi avait soupçonné mes intentions, il m’aurait éloignée de ma maîtresse, et je n’aurais rien pu savoir. Il parla même de me laisser à Delhi, mais mademoiselle déclara qu’elle avait besoin de mes services, au moins jusqu’à son départ, qu’ensuite je resterais dans l’Inde pour surveiller les domestiques, si tel était le désir de son père. Celui-ci acquiesça à cette proposition. C’est ainsi que nous avons arrêté nos dispositions pour correspondre ensemble, quel que soit l’endroit où on la conduira. Il était alors trois heures, et le but du voyage nous était encore inconnu, lorsque nous sommes arrivés sur le port. Le bâtiment qui devait conduire M. Sivadgi à son poste attendait sur ses ancres, et j’appris par un des matelots du canot qui était venu prendre les passagers sur le rivage que le navire se rendait en Europe.
— Savez-vous dans quelle partie de l’Europe ?
— Je ne puis vous renseigner sur ce point. On avait posé la passerelle pour descendre dans le canot. Alors je me suis approchée de ma chère maîtresse pour lui aire mes adieux. Elle m’a prise dans ses bras, et les yeux pleins de larmes, elle m’a dit tout bas, en m’embrassant : « Synga, ma sœur, toi qui ne m’as jamais quittée et qui connais le secret de mes affections, dis-lui, si tu le vois, que je suis toute à lui, que jamais son souvenir ne s’effacera de mon cœur ».
Napal ému prit les mains de la jeune fille, en lui disant :
— Chère Synga, combien je vous remercie de votre dévouement. Me sera-t-il permis un jour de vous récompenser, comme vous le méritez ?
— N’est-ce pas un plaisir pour moi de vous obliger, monsieur, répondit-elle, vous qui aimez et qui êtes aimé de celle pour laquelle je donnerais ma vie ?
Papillon, de son côté, regardait Synga avec satisfaction, et comme la jeune fille s’approchait de lui il ne put se retenir de lui dire avec un léger tremblement dans voix :
— Non, vraiment, elle est trop gentille !
Il était quatre heures, on vit un canot s’avancer et, après avoir abordé, un matelot monta sur la jetée en criant à Napal et à Papillon :
— Messieurs, le capitaine Firouze vous attend !
— Nous sommes à vous, mon ami, répondit Napal.
Il tendit la main à Synga, puis, Papillon la soulevant dans ses bras, comme il l’avait fait jadis sous les grands arbres du parc, l’embrassa à plusieurs reprises.
— Ces baisers, dit-il, ne sont que les précurseurs de ceux que je vous garde en réserve pour le retour.
— Hélas ! Reviendrez-vous ? repartit Synga.
— On revient toujours, poursuivit Papillon, quand on aime et quand on est aimé.
— En ce cas je vous attends, reprit la jeune fille, souriant malgré elle à travers ses larmes.
Napal était monté dans le canot. Papillon fit plusieurs pas pour le rejoindre, puis, se retournant avant de poser le pied sur la passerelle, il envoya de la main un dernier adieu à Synga. Il reprit son chemin et descendit dans l’embarcation.
Les matelots se mirent à ramer silencieusement et le canot s’éloigna, tandis que Synga le suivait mélancoliquement des yeux. La barque tourna derrière un retour de la jetée. L’avant s’engagea. Napal et Papillon se profilèrent encore un instant sur le ciel, puis l’arrière disparut à son tour, et le léger sillage de la barque se perdit dans l’immensité des flots.
XV – À bord du sous-marin
Le canot sortit du port, puis se dirigea vers une sorte de grande plate-forme grise allongée qui émergeait de l’eau et dont les extrémités très effilées disparaissaient sous la mer. Des colonnettes, d’environ trois mètres de hauteur, prenant appui sur la plateforme, soutenaient une élégante terrasse, ou deuxième plateforme ornée d’une balustrade, sur laquelle on pouvait s’installer pour lire, déjeuner ou simplement admirer l’horizon. Des escaliers très légers, en fer, permettaient de descendre dans l’intérieur du bateau sous-marin.
Le capitaine Firouze se tenait avec son second sur la terrasse.
— Allons, messieurs, dit-il à Napal et à Papillon qui étaient encore dans la barque. Hâtez-vous, je vous attends pour partir.
Un sourd grondement se fit entendre, l’eau bouillonna, et, sous la vigoureuse impulsion de l’hélice, le bateau se mit en marche en prenant dès les premières secondes une belle vitesse.
Papillon, qui escaladait les dernières marches de l’escalier, ne s’attendait pas à ce brusque mouvement. Il fit un faux pas et faillit dégringoler. Deux matelots, occupés à la manœuvre sur la plate-forme inférieure, firent entendre un rire moqueur. Papillon froissé, leur lâcha ses sacs sur la tête. Les matelots n’eurent que le temps de se garer pour éviter le choc.
— Vous, leur dit Papillon en haussant d’un ton la note habituelle de sa voix grave, je vous retrouverai tout-à-l’heure. En attendant ramassez les sacs.
Puis jugeant utile de se relever aux yeux de l’équipage par une action d’éclat, il lâcha la rampe de l’escalier, se cramponna des deux mains à la balustrade du haut et resta un instant les jambes suspendues dans le vide. Faisant ensuite, avec autant de souplesse que de facilité, ce qu’en terme de gymnastique on appelle un rétablissement, il se trouva en un clin d’œil sur la plate-forme supérieure.
— Voilà ! dit-il.
— Bravo ! s’écria Firouze qui s’amusait à suivre la scène.
— Diable ! firent les deux matelots.
Et Ils ramassèrent les sacs, qu’ils vinrent remettre respectueusement à Papillon.
— Merci, sans rancune, dit celui-ci en leur tendant la main.
Les matelots, flattés donnèrent la leur, mais tout-à-coup Ils poussèrent un cri formidable. Papillon, dans sa magnanimité, avait serré un peu plus que de coutume.
— Qu’est-ce ? demanda le capitaine.
— Rien, répondit Papillon. Je fraternise avec ces messieurs.
Puis il lâcha les deux hommes qui descendirent en décollant leurs doigts et en regardant Papillon avec un mélange de crainte et d’admiration qu’ils ne cherchaient pas à dissimuler. Ce fut la seule vengeance que le brave garçon tira de l’inconvenance commise par les matelots à son égard.
Napal s’empressa de visiter le bâtiment. C’était, nous l’avons dit, un bateau sous-marin destiné au trafic. des denrées de choix entre l’Inde et l’Europe. Il était mû par de puissants accumulateurs électriques et naviguait presque à fleur d’eau. Lorsqu’il voulait plonger, les colonnettes soutenues par des vérins hydrauliques descendaient dans des gaines à l’intérieur du bateau. Toutes les parties qui composaient la terrasse, construites en métal léger et ajustées à charnière, se rabattaient les unes sur les autres, de façon à épouser la configuration de la plate-forme inférieure. L’ensemble descendait ensuite par un jeu combiné de gouvernails et d’hélices. On ouvrait alors deux panneaux en avant, et un éclairage intense permettait de voir autour de soi.
Ce mot de bateau sous-marin pourrait laisser croire que le bâtiment naviguait la plupart du temps sous l’eau. En réalité, il n’en était rien pour plusieurs raisons : d’abord parce qu’on avait reconnu qu’il était désagréable aux passagers de rester constamment enfermés dans une étroite cabine éclairée par la lumière électrique et infiniment plus pratique de leur procurer la facilité de respirer l’air pur sur la terrasse, en contemplant l’horizon et les vagues, sur lesquelles le bâtiment filait, pour ainsi dire, comme une mouette au-dessus des flots ; ensuite parce que, lorsqu’un navire est enfoncé sous la masse liquide, l’éclairage le plus intense ne laisse à la vue qu’un horizon très borné, en vertu de la forte absorption de la lumière par l’eau. Il naviguait dans un bon milieu, ni trop au-dessous de la surface de l’onde, afin d’éviter une dépense de forces inutile, ni trop au-dessus pour ne pas donner prise à la lame. C’était là son grand avantage économique. On y gagnait aussi d’éviter ces insupportables mouvements de tangage et de roulis, qui rendent si pénibles les traversées pour la plupart des passagers.
Grâce à ces dispositions, lorsqu’on était assis sur la terrasse par un temps calme on éprouvait la sensation de voler au ras de la surface de l’eau. Quand le temps devenait mauvais, on rabattait le tout, le bateau descendait quelques mètres plus bas, jusqu’aux eaux calmes, et filait à grande vitesse sans se soucier des plus formidables tempêtes.
Ce point éclairci, revenons à nos personnages. Plusieurs heures s’écoulèrent sans nouvel incident. Papillon, nonchalamment assis sur la terrasse, lisait un recueil de proverbes qu’il emportait toujours avec lui. C’était sa manière de tuer le temps dans les grandes situations. Chaque proverbe lui donnait l’occasion de méditer pendant une heure, et comme le volume en renfermait des milliers Papillon était certain de ne pas s’ennuyer en route.
Kattyawar, la gouvernante, trouvait que Papillon était un philosophe, Napal le considérait comme un sage. Nous ajouterons qu’à toutes ces qualités il joignait la prévoyance.
Napal accoudé près de son ami sur la balustrade contemplait l’horizon. Le jeune homme n’éprouvait aucun regret d’avoir quitté l’Inde. Pour lui, l’Europe était le salut, l’espoir de bonheur futur. Il y retrouverait Oudja. Il se promettait d’y acquérir la science et l’expérience qui lui manquaient.
Le capitaine Firouze parut àce moment sur le pont.
— Mon cher monsieur, dit-il à Napal de son air placide, quoique je ne prenne jamais de passagers à mon bord, j’ai accepté de vous conduire parce que vous êtes venu me trouver au nom d’Hassir, qui est l’homme que je vénère le plus au monde. Il me prie, dans la lettre qu’il vous a remise pour moi, de vous donner sur l’Europe les renseignements qu’il vous plaira de me demander. Que désirez-vous savoir ? Parlez, j’ai quelques instants de libres, je puis vous écouter.
Napal ne connaissait pas assez Firouze pour lui dévoiler le fond de ses pensées. Hassir lui avait dit de se confier au savant Pierre Geirard, pas à d’autres. Il se contenta donc de déclarer au capitaine qu’il se rendait en Europe comme simple visiteur et qu’il espérait s’y rencontrer avec l’ambassadeur de l’Inde.
— On ne va pas en Europe comme visiteur, lui répondit le capitaine en le regardant d’un petit air narquois.
— Pourquoi ?
— Parce que c’est impraticable. De plus, vous voulez voir l’ambassadeur de votre pays ?
— Que j’ai l’honneur de connaître, précisément, dit Napal interloqué.

